Les mystères de Trump : des incohérences incohérentes

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Par Patrick Armstrong
Paru sur Strategic Culture Foundation sous le titre The Trump Mysteries: Inconsistent Inconsistencies


Contrairement au Parti démocrate américain, aux médias occidentaux et à la plupart de mes voisins, je ne prétends pas bien comprendre Trump. Même si, contrairement à eux tous, j’avais pensé dès le début qu’il avait de bonnes chances de gagner et qu’avec le temps, j’avais pris confiance en mon jugement et finalement parié qu’il allait gagner.

L’un des thèmes récurrents de la campagne de Trump était que les ingérences des USA chez les étrangers n’étaient pas à l’avantage du pays et que les guerres étaient un gaspillage des ressources ; c’était mauvais pour les affaires, pour tout dire. Cela étant, je ne suis pas assez sot pour accorder du crédit à des politiciens en campagne. Bush avait promis une politique étrangère plus apaisée, et Obama disait vouloir fermer Guantanamo ; mais ce qui m’avait fait prêter attention aux déclarations de Trump, c’est qu’elles ne se résumaient pas à la liste habituelle de promesses déconnectées des réalités concoctée par une boîte de com’ de la plupart des politiciens en campagne électorale, mais qu’elles avaient une cohérence interne. (Et cette cohérence remontait à loin : regardez cette interview de 1987. Trump y disait la même chose que lors de sa campagne de 2016, NdT.)

Cette cohérence se retrouvait dans son slogan ‘Make America Great Again’. C’était le « again », (« de nouveau ») qui en était la clé. Le livre Shattered sur la campagne ratée d’Hillary Clinton nous dit que Bill Clinton avait essayé d’amener sa femme à percevoir l’insatisfaction populaire aux États-Unis, que Sanders l’avait exploitée en partie, mais que Trump l’avait vue et comprise très tôt, et qu’il avait fondé sa campagne sur elle ; Hillary Clinton, pour sa part, ne l’a jamais comprise. Encore une fois, c’est la clé. J’en ai conclu que Trump voyait un lien entre la perte de « grandeur » et les ingérences américaines à l’étranger : les « six billions de dollars » dépensés au Moyen-Orient auraient été mieux dépensés en infrastructures », disait-il par exemple. Bien sûr, il avait raison : il y a un lien direct.

Mais pour arrêter cette gabegie, Trump, aujourd’hui président, doit stopper les interventions/ingérences américaines à l’étranger et ce ne sera pas facile. L’année dernière, j’avais élaboré une théorie selon laquelle il essaierait d’amener les alliés à renier ces interventions, et j’ai récemment réaffirmé cette opinion. (Je l’avais exposée juste avant que Trump ne déclare envisager de faire payer aux alliés les coût des bases américaines installées chez eux — quelque chose qui va certainement provoquer beaucoup de grincements de dents chez les alliés, et des volontés de rompre leurs engagements avec les USA.)

Je m’attendais donc à ce que l’administration Trump coupe court aux ingérences et n’en crée plus. Mais nous en arrivons aux incohérences. Il y a eu trois actions incompréhensibles de sa part, des incohérences majeures. Outre ces trois occurrences, Trump semble avoir fait des pieds et des mains pour s’entourer de champions de l’ingérence. Et c’est une incohérence des plus déroutantes, parce qu’il est libre de choisir ses conseillers — or, il a choisi des faucons de guerre presque à chaque fois. Cette incohérence a poussé beaucoup de gens à conclure que, soit il ne pensait pas ce qu’il disait lorsqu’il faisait campagne, soit il a été pris en otage par le Parti de la guerre.* (D’autres – voir ma première phrase — restent certains que ce n’est qu’un idiot, qu’il est inapte à son poste, qu’il ne peut pas être réélu, etc.)

Il y a trois événements de la période Trump que je ne peux faire cadrer ni avec la théorie de Trump-le-fossoyeur-des-ingérences, ni avec celle de Trump-le-fossoyeur-des-guerres des USA. Ces événements ne correspondent ni à l’une, ni à l’autre. Ce sont des incohérences incohérentes.

Le 7 avril 2017, les États-Unis ont attaqué un terrain d’aviation syrien avec (dit-on) 59 missiles de croisière Tomahawk, en représailles d’une prétendue attaque chimique reprochée à Assad (à tort, selon toute probabilité). Aucun délai n’a été accordé pour des inspections ou toute autre enquête avant les frappes. L’attaque était tout à fait conforme à la fixation obsessionnelle du Parti de la guerre (les champions de l’ingérence) : renverser Assad.

Mais, à y regarder de plus près, bien que bruyants (de « beaux » tirs nocturnes de missiles), il serait difficile d’imaginer des frappes moins efficace. L’aérodrome qu’ils ont frappé était vide et aucun dégât réel n’a été infligé. A l’époque, je pensais que cela avait été une manière de spectacle, pour le public américain, destiné à alléger la pression contre Trump de ceux qui ne l’estimaient pas légitime et, certainement, beaucoup d’individus du puissant Parti de guerre et des médias anti-Trump sont passés de son côté pour l’occasion. Mais les frappes elles-mêmes n’auraient pas été moins efficaces si Assad en avait personnellement choisi les cibles.

Un an plus tard, il y a eu une autre attaque chimique bidon attribuée à Assad. Et une autre attaque de missiles immédiate (cette fois, la France et le Royaume-Uni s’y étaient joints, créant ainsi le mémorable acronyme FUKUS**). Encore cette fois, il s’agissait d’une attaque étonnamment inefficace, dans laquelle rien n’a été détruit. A quoi on peut ajouter que beaucoup de missiles attaquants ont été abattus — à moins que vous puissiez vous résoudre à croire l’histoire officielle selon laquelle 76 missiles auraient tous frappé ce site (voici un site frappé par un seul missile pour comparaison). Encore une fois, nous avons vu une action forte, immédiate mais complètement inefficace. (Et, un an plus tard, la justification de l’attaque pose question — un producteur de la BBC a déclaré que les scènes de l’hôpital étaient truquées, et l’enquête de l’OIAC n’a trouvé aucune trace d’agent neurotoxique. Mais tous ceux qui suivaient cette affaire de près le savaient déjà à l’époque.)

Les mystères s’empilent : Trump l’anti-interventionniste aurait compris que la Syrie n’a pas à être une préoccupation des États-Unis et n’aurait rien fait. (Trump a d’ailleurs ordonné le retrait des troupes américaines stationnées en Syrie.) En ce qui concerne les affirmations des médias et des agences de renseignement sur l’attaque chimique, Trump l’anti-interventionniste se serait immédiatement demandé à qui profitait le crime, et aurait réalisé que ce n’était certainement pas à Assad ; sur tous les autres sujets, Trump est d’ailleurs certainement la dernière personne à croire ce que les médias ou les agences de renseignement racontent. Trump l’anti-interventionniste n’aurait donc rien fait, ou du moins aurait exigé des preuves de l’attaque chimique et de l’implication d’Assad. D’un autre côté, toujours partant pour faire exploser quelque chose, un faucon de guerre aurait trouvé des cibles stratégiquement importantes et les aurait frappées durement. Donc, de deux choses l’une : soit nous n’aurions pas eu de frappes de représailles du tout, soit nous aurions eu des frappes efficaces. Mais des frappes immédiates qui ne font délibérément aucun dégât sérieux ? C’est impossible à comprendre.

Ce qui nous amène au Venezuela. Depuis de nombreuses années, le Venezuela figure en bonne place sur la liste des pays visés par les faucons de guerre des USA : Obama avait déclaré qu’il représentait une « menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale et la politique étrangère des États-Unis » et il y a eu de nombreuses tentatives pour renverser Chavez. Trump l’anti-interventionniste aurait immédiatement compris l’absurdité haut perchée de ces propos — rien de ce que Caracas pouvait faire ne pouvait affecter ses objectifs de « rendre sa grandeur à l’Amérique » : aucun pont n’allait construit ou détruit, aucune victime d’opiacés n’allait être guérie ou dépendante, aucun emploi d’ouvrier ne pouvait être créé ou perdu. Rien. Mais les faucons de Washington veulent faire tomber Maduro dans le cadre d’une opération de changement de régime et de pillage de ressources.

Mais que voyons-nous ? Certainement une opération de changement de régime, mais singulièrement incompétente. Les États-Unis sont bons dans ce domaine, dont ils ont une grande expérience ; leurs alliés suivaient la ligne, les médias retapaient les polycopiés du gouvernement, comme toujours. Les choses auraient dû aller bon train. Mais que voyons-nous : le responsable américain en charge est connu pour son implication dans des coups d’État sordides en Amérique latine et dans le scandale de l’Iran-Contra, le président fantoche Guaido est presque totalement inconnu au Venezuela, le concert de Branson a été un méga-flop, « l’aide humanitaire » un autre flop, l’armée vénézuélienne tient bon, aucun pays ne veut fournir de troupes contre le Venezuela, les grandes manifestations dans ce pays sont pro-Maduro et anti-ingérence (quelques petits « milliers » de Guaidistes ici). C’est une performance si inepte que même le New York Times est en train de perdre son enthousiasme : « Les images contredisent l’affirmation américaine selon laquelle Maduro a fait brûler le convoi d’aide humanitaire », a-t-il titré, sabordant ainsi toute la ligne de propagande sur le « Tyran malade qui empêche les vivres d’atteindre son peuple affamé. » (Le fait significatif n’est pas que le NYT ait soudainement découvert le « fact-checking » après des années de soutien aveugle à des opérations de changement de régime, mais qu’il soit en train de prendre ses distances avec celle-ci). Ce qui ne veut pas dire que Washington ne peut pas détruire le Venezuela : des « frappes chirurgicales » en assez grand nombre pourraient transformer Caracas en Raqqa.

L’une des raisons pour lesquelles Trump a gagné était sa promesse implicite selon laquelle il resterait à la maison et traiterait les problèmes intérieurs du pays. Pourtant, il s’est précipité deux fois pour bombarder la Syrie et s’est impliqué dans un changement de régime doublé d’un accaparement de ressources au Venezuela. Mais les deux frappes n’auraient pas pu être moins efficaces et l’aventure vénézuélienne s’annonce des plus ineptes, pour le moment. C’est contradiction sur contradiction. Il est difficile d’en comprendre le sens.

Justin Raimondo*** a eu le courage de s’y essayer ; il pense que l’opération de changement de régime au Venezuela est une ruse de Trump : « Au lieu de s’attaquer directement aux néocons, Trump les prend auprès de lui — et nous pouvons le voir leur plonger un couteau dans le dos pendant que tout ce scénario se déroule. » Le ridicule concert de Branson a renforcé sa conviction : « Tout cela est un spectacle produit et réalisé par un showman expert : Donald J. Trump. » Je me suis moi-même posé la question – tout cela est tellement incompétent, et en même temps tellement transparent que ça ne peut pas être vrai. Par exemple, Bolton a dit à haute voix ce qu’on n’est censé dire qu’en privé : les « préoccupations humanitaires » ne sont qu’une couverture pour le pillage des ressources du Venezuela :

« Vous savez, le Venezuela est l’un des trois pays que j’appelle la troïka de la tyrannie. Cela fera une grande différence sur le plan économique pour les États-Unis si les compagnies pétrolières américaines pouvaient vraiment investir dans les capacités pétrolières du Venezuela et les produire. »

Je ne sais pas, mais je me demande pourquoi ces frappes de missiles si tapageuses, mais si inefficaces, de la part d’un pays qui sait trouver et détruire des cibles stratégiquement importantes, et pourquoi cette opération de changement de régime menée de façon aussi stupide de la part de gens qui ont autant de succès historiques en la matière ?

Patrick Armstrong était analyste militaire de l’OTAN au ministère de la Défense du Canada. Spécialisé dans l’URSS/Russie, il a été conseiller à l’ambassade du Canada à Moscou en 1993-1996. Il a pris sa retraite en 2008 et écrit depuis sur la Russie et des sujets connexes sur son blog et plusieurs sites d’analyses et d’informations. 

Traduction Entelekheia

Notes de la traduction :

* Parti de la guerre : Pour ceux qui ne le sauraient pas déjà, ce terme désigne les partisans, Républicains comme Démocrates, de l’interventionnisme militaire des États-Unis aux quatre coins du globe. Le Parti de la guerre, qui est soutenu par le Pentagone et alimenté par les généreuses donations du complexe militaro-industriel privé du pays, domine la politique étrangère des USA.

** L’acronyme FUKUS (France, UK, US) évoque une expression grossière que la bonne tenue de ce blog interdit de reproduire en français. 😀

*** Justin Raimondo est le rédacteur en chef du site libertarien de premier plan Antiwar.com. Il a longtemps entretenu l’espoir que Trump allait être ce qu’il disait, à savoir un président anti-guerre qui allait ramener les troupes américains à la maison et s’atteler à remettre son pays en état. Aujourd’hui, après avoir cherché toutes les rationalisations possibles aux actes erratiques de Trump, par exemple qu’il jouerait à des jeux de type « billard à trois bandes » contre les néocons du Parti de la guerre, il continue à avoir le plus grand mal à revenir de cette idée.

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