Le Venezuela sur le terrain vs le spectacle des médias

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Les témoignages que vous allez lire rejoignent celui d’Alfred de Zayas, ancien rapporteur spécial de l’ONU, après son voyage officiel de 2017 au Venezuela. Devant un panel de l’ONU, le 19 mars dernier, il a déclaré :

Nous nageons dans un océan de mensonges. Quand je suis allé au Venezuela, je m’attendais à trouver une crise humanitaire.

J’étais préparé à trouver une crise humanitaire. J’ai parcouru les rues, j’ai parlé à des gens de toutes sortes, et ce n’était pas le cas.

Cela signifie que j’ai été manipulé. On m’avait menti. Et je n’aime pas ça. »

Le journaliste Max Blumenthal, qui s’est récemment rendu au Venezuela pour voir de ses propres yeux la vie sous Maduro et les sanctions des USA, confirme la fausseté de la propagande médiatique occidentale. Il a publié des vidéos où il montre des supermarchés bien approvisionnés mais trop chers, ainsi que des stands de marché qui offrent des aliments et divers produits à des prix accessibles fournis par le gouvernement — et même un centre commercial de luxe dans un quartier chic de Caracas entièrement acquis à Guaidó, où les gens critiquent Maduro en toute liberté. « Pas de dictature ici », dit même un des résidents.

Certes, la vie n’est pas facile pour les Vénézuéliens moins fortunés sous le régime de sanctions des USA, la crise est réelle, mais les gens s’organisent, les initiatives d’entraide sont bien implantées et se développent, et la solidarité est très forte.


Par Paul Cochrane
Paru sur Counterpunch sous le titre On the Ground in Venezuela vs. the Media Spectacle


Le photojournaliste britannique Alan Gignoux et la journaliste-cinéaste vénézuélienne Carolina Graterol, tous deux basés à Londres, se sont rendus au Venezuela pendant un mois pour tourner un documentaire pour une grande chaîne de télévision mondiale. Ils se sont entretenus avec le journaliste Paul Cochrane au sujet de la représentation du Venezuela par les médias grand public par rapport à leurs expériences sur le terrain.

Paul Cochrane (PC) : Que faisiez-vous au Venezuela, combien de temps y êtes-vous resté et où êtes-vous allé ?

Alan Gignoux (AG) : Nous y sommes allés un mois, en juin 2018, pour tourner un documentaire ; je ne peux pas encore vous dire sur quelles chaînes il sera diffusé, mais il devrait l’être bientôt. Nous avons visité la capitale Caracas, Mérida (dans les Andes), Cumaná (sur la côte) et Ciudad Guayana (près de l’embouchure de l’Orénoque).

PC : En quoi la situation sur le terrain, au Venezuela, est-elle comparable à ce que vous avez vu dans les médias occidentaux ?

Carolina Graterol (CG) : Je suis journaliste, j’ai de la famille au Venezuela et je savais que la réalité était très différente de ce que les médias décrivent, mais j’ai quand même été surprise. La première chose que nous avons remarquée, c’est l’absence de pauvreté. Alan voulait filmer des sans-abri et des pauvres dans la rue. J’ai vu trois personnes dormir dans la rue ce matin à Londres, mais au Venezuela, nous n’en avons pas trouvé, ni dans les grandes villes, ni dans les villages. Nous voulions les interviewer, mais il n’y en avait pas. C’est grâce au programme multidisciplinaire géré par le gouvernement, avec les services sociaux qui travaillent à sortir les enfants de la rue, ou à les rendre à leur famille. Le programme est en place depuis longtemps, mais je n’avais pas réalisé à quel point il était efficace.

PC : Alan, qu’est-ce qui vous a surpris ?

AG : Nous ne devons pas nous mentir. Les choses ont l’air désuètes et mal entretenues. Il y a de la nourriture, il y a des restaurants privés et des cafés ouverts, et vous pouvez sentir la crise économique autour de vous, mais la pauvreté n’est pas aussi grave que ce que j’ai vu au Brésil ou en Colombie, où les enfants des rues sont nombreux. Le Venezuela ne semble pas avoir de problème de sans-abri, et les favelas ont l’eau courante et l’électricité. L’extrême pauvreté ne semblait pas aussi grave que dans d’autres pays d’Amérique du Sud. Des gens m’ont dit avant de partir que je devrais faire attention à cause de la criminalité, mais nous avons travaillé avec une dame du Salvador, et elle a dit que le Venezuela était calme comparé à son pays, où il y a des gardes de sécurité avec des mitrailleuses stationnés devant des cafés. On dit aussi que beaucoup de criminels vénézuéliens sont partis car il n’y a pas grand-chose à voler, et qu’ils ont de meilleures opportunités en Argentine, au Chili ou ailleurs.

PC : Quel a été l’impact des sanctions américaines sur les Vénézuéliens ?

CG : La nourriture est chère, mais les gens achètent des choses, même si elles coûtent dix fois leur salaire. En raison de l’inflation, vous devez effectuer vos paiements par carte en plusieurs fois, car les machines ne prennent pas de transactions aussi élevées en une seule fois. Le gouvernement a créé un système, les Comités Locaux de Production et d’Approvisionnement (acronyme espagnol CLAP*) qui nourrit les gens, 6 millions de familles, chaque mois, via des sacs d’aliments. L’idée du gouvernement était de contourner les réseaux de distribution privés, la thésaurisation et la pénurie. Notre assistante venait de la classe moyenne de Caracas, et elle était la seule chaviste, mais les gens se sont réunis et ont créé un système CLAP, avec des sacs contenant 19 produits alimentaires. À moins d’avoir un haut salaire ou de l’argent envoyé de l’extérieur, vous devez utiliser les moyens du bord pour vous nourrir. Les celliers des gens étaient pleins, parce qu’ils se constituaient des provisions en cas d’urgences. Les gens ont perdu du poids, je pense que beaucoup d’adultes ont perdu de 10 à 15 kilos. La dernière fois que j’étais allée au Venezuela il y a trois ans, j’avais vu beaucoup de personnes obèses, comme aux États-Unis, à cause d’une alimentation excessive. Cette fois les gens étaient plus minces, mais personne ne meurt de faim ou de malnutrition.

PC : Que mangent les Vénézuéliens ?

CG : Un régime végétarien. Les gens s’excusaient parce qu’ils ne pouvaient pas nous offrir de viande, mais plutôt des légumes, des lentilles et des haricots noirs. Donc, tout le monde est forcé d’adopter un régime végétarien, et peut-être que la principale plainte était que les gens ne pouvaient pas manger de viande comme ils le faisaient auparavant. Mais la situation n’est pas si grave. Avant l’arrivée au pouvoir d’Hugo Chavez, le Venezuela avait 40% de pauvreté extrême sur 80% de pauvreté, mais ce taux est descendu à 27%, et avant la crise il n’était plus que de 6 ou 7%. Tout le monde reçoit des aides du gouvernement.

PC : La nourriture est donc la principale préoccupation ?

CG : La véritable attaque contre l’économie, c’est l’alimentation. Lorsqu’il y a hyperinflation, tous les prix augmentent, mais l’alimentation est devenue la principale source de dépenses, car c’est la variable qui fait monter les prix à des niveaux exorbitants. Les factures comme l’eau, l’électricité, les transports en commun n’ont pas beaucoup augmenté et ne représentent qu’un petit pourcentage des dépenses familiales. C’est à cela que l’on voit que les distorsions de l’économie ne sont pas intrinsèques, mais causées par des facteurs externes, sinon le coût général de la vie aurait dû augmenter.

PC : Alan, avez-vous perdu du poids au Venezuela ?

AG : Non ! Ce qui m’a surpris, c’est le nombre de personnes qui cultivent leurs propres légumes. C’est un peu comme en Russie, où tout le monde a une datcha. Le Venezuela est un pays tropical, donc il est facile d’y cultiver la terre. Il y a des manguiers partout, vous pouvez donc cueillir une mangue quand vous voulez.

PC : La crise dont on nous parle tous les jours est donc principalement due aux sanctions américaines ?

CG : Les sanctions ont affecté le pays. Soyons juste, toutefois. Je pense que le gouvernement a été lent à réagir contre la direction où le pays était poussé. Ce n’était probablement pas une bonne idée de rembourser 70 milliards de dollars de dette extérieure au cours de ces cinq dernières années. A mon avis, (le président Nicolas) Maduro a décidé de rembourser sa dette extérieure, pensant que c’était la bonne façon d’honorer ses engagements, mais en même temps, la guerre économique a commencé à se faire à l’intérieur, et aussi à l’extérieur, bloquant les prêts internationaux.

Le gouvernement aurait également dû prendre des mesures contre la Colombie pour avoir permis la création de plus d’une centaine de bureaux de change à la frontière avec le Venezuela. Ces bureaux de change ont érodé la monnaie en utilisant des taux de change variables, ce qui a contribué à la dévaluation du Bolivar. Je pense qu’ils auraient dû dénoncer le gouvernement (Juan Manuel) Santos. Si, pour la Colombie, le pétrole vénézuélien qui traverse sa frontière est de la contrebande, pourquoi pas la monnaie ? N’oublions pas que la plus grande industrie en Colombie est celle de la cocaïne — le trafic de stupéfiants — et qu’elle a connu une croissance exponentielle, de sorte qu’elle a un montant excessif de dollars américains et qu’elle doit les blanchir, ce qui a drainé la monnaie vénézuélienne. C’est une hyperinflation induite. Aussi, à Miami, l’oligarchie vénézuélienne en exil a créé un site Web appelé DolarToday, il y a environ 12 ans, pour détruire l’économie du Venezuela.

PC : Qu’est-ce qui vous a frappé d’autre ?

CG : Les gens continuent de sourire et de blaguer sur la situation, ce que je trouve incroyable. Ils sont prêts à partager, et nous nous étions mis dans des situations délicates, comme lorsque notre voiture est tombée en panne la nuit.

AG : Tout le monde dit qu’il ne faut pas prendre le volant la nuit au Venezuela. Nous étions sur la route, le soir tombait, et nous nous sommes dits qu’il ne nous restait qu’une demi-heure de chemin à faire, qu’est-ce qui pourrait mal tourner ? Puis un transformateur a brûlé. Je pensais que j’allais vivre un cauchemar vénézuélien, coincé au milieu de nulle part sur une route sombre la nuit. Qui vous trouverait un jour ?

CG : Comme il n’y avait pas de lumière, nous avons dû utiliser nos téléphones pour signaler aux camions que nous étions sur la route.

AG : Nous avons prétendu que j’étais sourd, parce que je ne pouvais pas passer pour Vénézuélien avec mon accent espagnol. Alors, une très vieille camionnette s’est arrêté. Ses occupants avaient l’air irritables, mais ils ont été très gentils et nous ont emmenés à une station-service.

CG : Je t’ai dit Alan, tu n’es pas aux USA, tu ne va pas te faire tirer dessus !

AG : J’étais avec trois femmes et j’avais de l’argent en poche, je pensais que j’allais me faire tirer dessus, mais tout s’est bien passé, et ils pensaient que j’étais sourd.

CG : On nous a dit que nous pouvions dormir dans un magasin, mais nous avons dormi dans la voiture à la place, et tout s’est bien passé.

PC : Qu’en est-il des coupures de courant qui ont frappé le pays ?

CG : Pendant les coupures de courant, les gens racontaient des histoires, jouaient de la musique ou sortaient et se parlaient dans les rues. C’était un véritable paradis, pas de télé, pas de smartphones, mais de vrais contacts humains. Les gens cuisinaient ensemble. Pendant la journée, ils jouent à des jeux de société, aux dominos et les enfants s’amusaient ensemble. Les gens avec des enfants étaient peut-être plus stressés, surtout ceux qui vivent dans une tour, parce que si vous n’y avez pas d’électricité, vous n’avez pas d’eau non plus. C’est la raison pour laquelle les États-Unis ont frappé le réseau électrique, parce que cela signifie qu’il n’y a plus d’eau à Caracas, une ville de 10 millions d’habitants. Heureusement, il y a des sources avec de l’eau propre près de la ville, alors les gens font la queue pour en avoir.

AG : Bien sûr, il y a des files d’attente pour le carburant, mais les gens ne meurent pas de faim et, comme je l’ai dit, la pauvreté n’a rien à voir avec celle qu’on rencontre au Brésil. Je ne dirais pas non plus que c’est une dictature dure, les gens étaient ouverts et critiquaient le gouvernement et les États-Unis, mais aussi Chavez et Maduro. Le Parti socialiste unitaire vénézuélien (PSUV) a admis avoir pris de mauvaises décisions économiques. Je pensais que ce serait plus répressif, mais ce n’était pas le cas. Les gens n’avaient pas peur de s’exprimer. Je pense que les Vénézuéliens blâment les Américains plus que Maduro.

PC : Que pensez-vous du tintamarre de février sur le blocage de l’aide américaine et canadienne par le Venezuela ?

AG : C’était un cheval de Troie, un bon moyen de faire entrer les États-Unis dans le pays, et c’est pourquoi les agences internationales n’ont pas voulu participer à ce plan. Au lieu de quoi, le Venezuela a accepté l’aide de la Chine et de la Russie.

CG : Il n’y a pas le chaos que les USA et Trump attendaient. (Le chef de l’opposition et président autoproclamé Juan) Guaidó est le type le plus détesté du Venezuela. Il loge dans un hôtel de luxe à La Mercedes, un quartier chic de Caracas. Ils ont de l’électricité là-bas, parce qu’ils s’étaient préparés au black-out, donc ils avaient acheté des groupes électrogènes.** C’est pourquoi Guaidó s’y est rendu, et qu’il occupe un étage entier de l’hôtel avec sa famille. Pendant que les gens souffrent des sanctions, Guaidó essaie des nouveaux costumes pour son prochain voyage en Europe. C’est un monde parallèle.

PC : Vous pensez que Guaidó va échouer ?

CG : Les Vénézuéliens font des blagues sur son nom et un mot qui veut dire stupide en espagnol familier — güevon. Et si vous regardez la manifestation à La Mercedes l’autre jour (le 12 mars), la foule attendue ne s’est pas manifestée. C’est en train de virer à la farce dans le pays. Plus les Européens et les Américains en font un président, plus la situation devient surréaliste, car Guaidó n’est pas président du Venezuela ! Il est intéressant de noter que Chavez avait prédit ce qui se passe aujourd’hui, il avait écrit à ce sujet, alors les gens retournent à ses œuvres et se remettent à le lire.

PC : Beaucoup d’événements de l’histoire de l’impérialisme américain en Amérique du Sud permettent de faire ce type de prédiction, et aussi, plus récemment, les Canadiens et leurs compagnies minières au Paraguay, au Honduras, et qui soutiennent maintenant Guaidó.

CG : Exactement. Regardez le Chili en 1973, et ce qui est arrivé aux Sandinistes au Salvador, au Guatemala.

Détruire une économie en utilisant des forces extérieures pour faire monter les prix des approvisionnements est une stratégie bien rodée. Quand on a un tel cycle, le pays peut exploser.

Alan Gignoux est photojournaliste et s’intéresse particulièrement aux questions sociopolitiques et environnementales. Le travail d’Alan a été publié dans The New York Times, CNN Traveller, The Independent, Reuters et World Photography News, entre autres (www.gignouxphotos.com).

Carolina Graterol est journaliste, cinéaste et artiste vénézuélienne (www.carolinagraterol.com). Elle a travaillé pour la BBC World Service (espagnol) et Telesur. Elle a réalisé « A Letter from Venezuela” (2019).

Traduction et note d’introduction Entelekheia
Photo Pixabay

Notes de la traduction :

* Sur le système CLAP, cette vidéo (en espagnol) en explique l’organisation et montre les sacs d’aliments et de produits de première nécessité distribués quotidiennement aux familles défavorisées. Les images suffisent à comprendre.

** Après vérification, que Guaidó soit logé dans un grand hôtel de Caracas semble une simple rumeur populaire. Il est impossible de savoir où il séjourne précisément actuellement, même si bien sûr, la police vénézuélienne doit avoir ses renseignements et surveiller les lieux.

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