« Make Italy Great Again » : Pour la nouvelle Route de la soie, tous les chemins mènent à Rome

A noter pour bien comprendre ce que veut la Chine : l’ancienne Route de la soie (ouverte au IIe siècle avt J.-C. par l’envoyé impérial Zhang Qian sur ordre de l’empereur chinois Wudi, et active jusqu’au XIVe siècle de notre ère) n’était en aucun cas une entreprise colonialiste ou impérialiste de quelque type que ce fût. Elle consistait en une multitude de routes commerciales qui faisaient l’aller-retour de Chine jusqu’au coeur de l’Europe, en apportant au passage une formidable propérité à tous ses pays et villes-étapes. Et elle revient, avec gosso modo les mêmes itinéraires, étapes et terminaux.


Par Pepe Escobar
Paru sur Asia Times sous le titre All roads lead to Rome for Xi


Tous les chemins (de la Route de la soie) mènent à Rome, puisque ce samedi, le président chinois Xi Jinping et le premier ministre italien Giuseppe Conte ont signé un mémorandum de coopération sur la Nouvelle Route de la Soie, ou Initiative Belt and Road (acronyme anglais BRI).

Par la suite, Xi a incarné une version magnanime du Sicilien en visitant le port de Palerme dans l’intention d’investir dans les infrastructures locales.

L’hystérie atlantiste fait rage — avec un récit simpliste centré sur le fait que l’Italie est membre du G7, qu’elle est au cœur de la « mare nostrum » méditerranéenne, et regorge de bases de l’OTAN. Elle ne peut donc pas « se vendre » à la Chine.

Conte et les diplomates de Rome ont affirmé qu’il s’agit strictement de coopération économique et que la signature d’un mémorandum n’est pas contraignante. En fait, l’Italie s’est informellement alignée sur le programme Belt and Road depuis 2015, date à laquelle elle est devenue l’un des membres fondateurs de la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (AIIB), qui finance une multitude de projets de la BRI.

La Grèce, le Portugal et Malte, tous membres de l’UE, ont également signé des accords sur la BRI. Berlin et Paris ne l’ont pas fait – du moins pas encore. De même pour Londres, mais après le Brexit, cela se produira inévitablement à mesure de la prise d’importance du commerce avec la Chine pour le Royaume-Uni.

Voici, en italien et en anglais, le texte du mémorandum, bien que la version finale ait probablement été légèrement diluée pour apaiser les eurocrates de la Commission européenne (CE), qui a défini la semaine dernière la Chine comme un « rival systémique ».

Le Corriere Della Sera de Milan a publié un éditorial complet signé par Xi Jinping lui-même, qui citait même le légendaire écrivain Alberto Moravia. Xi souligne la « confiance stratégique » entre la Chine et l’Italie et s’engage à « construire une nouvelle étape de l’Initiative Belt and Road dans les domaines de la navigation, de la terre, de l’aviation, de l’espace et de la culture ». Donc, oui, il ne s’agit pas seulement de géoéconomie, mais surtout de la projection d’une puissance géopolitique pacifique.

L’ancienne Route de la soie (qui, comme son nom ne l’indique pas, consistait en fait en une multitude de routes commerciales terrestres et maritimes). En haut à gauche, deux portes d’entrée maritimes en Europe : Venise et Gênes. Carte par ailleurs incomplète, NdT.

L’espoir d’imiter Singapour 

J’ai déjà expliqué comment Marco Polo est de retour en Chine, encore une fois, et comment l’UE lutte pour faire front commun dans ses négociations avec son principal partenaire commercial, la Chine. Le jeu géoéconomique en cours concerne essentiellement la Route de la Soie Maritime — l’Italie se positionnant comme le terminal privilégié de la BRI en Europe du Sud.

Le port de Venise * est déjà en cours de modernisation en vue d’un éventuel rôle de terminal de l’Initiative. Et la possibilité s’ouvre pour Gênes et les ports de Trieste et de Ravenne, au nord de l’Adriatique, d’être développés par COSCO et China Communications Construction. Conte lui-même a déjà distingué, en public, Gênes et Trieste comme futurs « terminaux pour la Nouvelle Route de la Soie ».

COSCO avance sur plusieurs fronts. Elle exploite le port du Pirée en Grèce depuis 2008 et détient 35% de Rotterdam et 20% d’Anvers. Et elle prévoit de construire un terminal à Hambourg. Dans la bataille que j’appelle « des Super-Ports » entre le nord et le sud de l’Europe, Cosco parie sur les deux joueurs.

Zeno D’Agostino, président de l’autorité portuaire de Trieste, rêve même d’en faire une nouvelle Singapour, profitant des investissements chinois sans renoncer à gérer son nouveau statut — comme ce fut le cas pour le Pirée. Il a parfaitement compris comment, pour les Chinois, Trieste est « la porte d’entrée parfaite pour l’Europe ».

Palerme a une histoire encore plus intéressante. Il se trouve que c’est la ville natale du président italien Sergio Mattarella et, plus important encore, de Michele Geraci, sous-secrétaire d’État au développement économique. Geraci a été professeur de finance à l’Université Zhejiang de Hangzhou de 2009 à 2018. Sinophile parlant couramment le mandarin, il a été l’homme de confiance de Rome dans les négociations avec Pékin.

L’investissement direct de la Chine dans l’économie sicilienne est une affaire de taille, en parfaite adéquation avec l’intérêt national italien en termes d’expansion de son rôle de pont stratégique entre l’Europe du Sud et l’Afrique du Nord.

Sur le front hypersensible des télécommunications, il est certain que toute référence directe au partage de données, à la 5G et aux infrastructures stratégiques ne fera pas partie du mémorandum Italie-Chine de la BRI.

Cela ne changera rien au fait que Huawei et ZTE expérimentent depuis des années l’installation de la 5G en Italie. Huawei parraine déjà deux centres de recherche sur les « villes intelligentes et sûres » en Italie. Et un récent article d’opinion de l’un des présidents tournants de Huawei a fait sensation non seulement en Italie mais dans toute l’UE ; Guo Ping soutient que la raison de la campagne de diabolisation actuelle est que l’équipement Huawei bloque toutes les backdoors utilisées par la NSA pour son espionnage.

Tous à bord de la caravane de la Route de la soie

Pour la suite de sa tournée, avec l’arrivée de Xi en France, son point de vue sera totalement différent. L’establishment parisien ne s’est pas encore décidé sur son engagement dans la BRI. Au sein de l’UE, la France est la première puissance en matière de limitation d’investissements chinois. La stratégie de Xi lors de sa rencontre avec le président Macron reposera donc sur la coopération en matière de climat, de gouvernance mondiale et d’opérations de maintien de la paix.

Selon les médias, Macron a également invité la chancelière allemande Angela Merkel et le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker à participer aux réunions.

Pékin est tout à fait conscient que la France préside le G7 cette année et qu’elle est, avec l’Allemagne, le co-acteur essentiel dans l’élaboration des politiques de l’UE, en particulier après les élections européennes cruciales de mai qui pourraient se traduire par un énorme succès pour les partis populistes eurosceptiques.

Pékin s’attache également à garantir le bon déroulement du sommet Chine-UE qui se tiendra à Bruxelles le 9 avril, ce qui huilerait grandement les rouages du sommet 16+1 de la Chine et des pays d’Europe centrale et orientale, qui se tiendra en Croatie le 12 avril. Le fait incontournable est que les 16+1 — dont la majorité font partie de l’UE — ainsi que la Grèce, le Portugal, Malte et maintenant l’Italie font tous partie de la BRI.

Traduction et note d’introduction Entelekheia
Photo Pixabay : Rome

Note de la traduction :

* Au cours du Moyen Âge et jusqu’au XVIe siècle, la République de Venise, en tant que l’une des principales portes d’entrée maritimes de l’Europe, était une zone majeure d’échanges avec l’Orient et jouissait du niveau de vie le plus élevé de tout le continent européen. Quant à la puissante République de Gênes, autre point d’entrée et rivale de Venise, le dicton ‘Est Genuensis ergo mercator’ (il est Génois, donc marchand) résume son histoire. Sa prospérité (à partir du XIIe siècle), ses marchands, drapiers, marins, négociants, banquiers et comptoirs en Méditerranée médiévaux sont restés dans la mémoire collective occidentale. Rien d’étonnant, donc, à ce que l’Italie accueille à bras ouverts la réémergence du commerce maritime venu d’Asie et du Moyen-Orient proposée par Xi et modernise à cet effet tous les ports qu’il voudra.

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