L’échec de la politique américaine ouvre la frontière irako-syrienne et la route Iran-Beyrouth

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Dans le contexte des retombées positives de la défaite de Daesh en Syrie, cette nouvelle pourrait apparaître comme une avancée parmi d’autres. En réalité, elle est majeure parce que, comme l’a écrit Pepe Escobar dans un récent post sur Facebook, « L’axe Téhéran-Bagdad-Damas-Beyrouth est ni plus ni moins la colonne vertébrale de la nouvelle Route de la soie en Asie du Sud-Ouest » (au Moyen-Orient, autrement dit). Ce qui a une importance cruciale : historiquement, Bagdad en particulier était un carrefour international d’échanges marchands et culturels de l’ancienne Route de la soie, d’où sa splendeur passée saluée par des classiques de la litterature mondiale comme Les Mille et une nuits.

Au XXIe siècle, le retour de la Route de la soie signale-t-il un immense espoir pour le Moyen-Orient et notamment pour deux de ses pays-martyrs, l’Irak et la Syrie ?


Par Elijah J. Magnier
Paru sur le blog de l’auteur sous le titre original US policy failure reopens Iraqi-Syrian borders and the Iran-Beirut Road


« Un dinosaure avec une cervelle d’oiseau ». C’est en ces termes que l’ex-Président de l’Iran a décrit les Etats-Unis d’Amérique, opposant leur  grande puissance militaire à leur manque de vision stratégique en politique étrangère. De fait, la rencontre tout à fait étonnante des chefs d’état-major de Syrie, d’Irak et d’Iran à Damas cette semaine n’aurait pas pu avoir lieu sans la dernière opération étasunienne en Syrie.

L’establishment américain a rendu service aux trois pays de « l’Axe de la résistance » en anéantissant le groupe État islamique (EI) retranché dans son dernier bastion à l’est de l’Euphrate. Suite à l’attaque contre Baghuz (à l’est de la Syrie) que les Etats-Unis ont menée conjointement avec leurs mercenaires Kurdes, les trois commandants militaires ont décidé de rouvrir la route entre la Syrie et l’Irak (la route Téhéran-Baghdad-Damas-Beyrouth est maintenant dégagée), qui permettra d’aller, par voie terrestre et en toute sécurité, d’Iran en Irak et en Syrie. Ce n’est pas la première fois que l’establishment américain fournit un soutien stratégique substantiel à l’Iran du fait de ses mauvaises décisions.

Lorsque le président américain Donald Trump a décidé de se retirer de la Syrie, une terre de « sable et de mort » selon lui, il était sérieux. Mais les Etats-Unis ne pouvaient pas partir sans avoir d’abord éliminé la poche de l’EI dans la zone sous contrôle étasunien à l’est de la Syrie, car ils auraient alors laissé subsister ce qui leur avait servi d’excuse pour occuper la zone. C’est pourquoi on a conseillé à Trump d’éliminer l’EI avant de retirer ses troupes. Il a finalement ordonné à ses forces à le faire après de longs mois d’inaction, au cours desquels les Etats-Unis ont en fait offert leur protection au groupe terroriste et ont laissé des dizaines de milliers de militants de l’EI  attaquer l’armée syrienne et ses alliés le long de l’axe Deir-ezzour al-Bukamal.

La décision de Trump d’attaquer finalement l’EI doit être appréciée à sa juste valeur. Depuis 2014, les Etats-Unis faisaient semblant d’être en guerre contre le brutal groupe takfiri tout en favorisant son expansion, en le laissant tuer des soldats de l’armée syrienne qui, eux, se battaient contre le groupe terroriste et en utilisant la présence de de dernier pour justifier la leur. Les Etats-Unis ont bombardé Raqqa et l’ont détruite ; puis ils ont conclu un accord avec le  groupe pour évacuer plusieurs milliers de ses membres. La campagne de Baghus est la première des Etats-Unis contre l’EI. C’est tout à l’honneur de Trump de faire ce que les Etats-Unis prétendent faire depuis 5 ans sans le faire, à savoir se battre contre l’EI.

Cette longue campagne spectaculaire a permis à Trump de s’attribuer le mérite de la défaite de l’EI, alors qu’en réalité depuis 5 ans les forces qui l’ont combattu sont les forces syriennes, la Russie, les Unités de Mobilisation Populaire (UMP)/Hashed al-Shaabi, l’armée irakienne, le Hezbollah libanais et l’Iran. A Baghuz, les forces étasuniennes (et leurs alliés européens) ont bombardé l’EI pour les refouler dans un seul petit village. Elles ont réussi à ouvrir un passage sûr pour les femmes, les enfants, les personnes âgées, les combattants blessés de l’EI, et tous ceux qui étaient prêts à se rendre. Plus de 35 000 combattants de l’EI et leurs familles sont sortis de ce petit village. 9000 combattants ont été blessés ou tués. Les Etats-Unis et leurs forces mercenaires kurdes ont réussi à enfermer les restes du groupe terroriste dans une petite zone de moins d’un kilomètre carré et se préparent à lancer le dernier assaut dans les prochains jours. Ce n’est qu’une question de temps avant que l’EI abandonne son dernier bastion à l’est de l’Euphrate.

L’élimination imminente de la menace que représente l’EI a donné lieu à une rare rencontre. Le chef d’état-major iranien, le général Mohammad Baqeri, le ministre syrien de la Défense Ali Abdullah Ayyoub, et le chef d’état-major irakien, le général Othman al-Ghanmi, se sont réunis à Damas, la capitale syrienne, et ont décidé de rouvrir les frontières entre l’Irak et la Syrie.

Trump et ses généraux se sont rendu compte qu’ils avaient fait une erreur en créant un passage sûr pour l’Iran et l’Irak vers Syrie, en éliminant l’EI de la zone. Avec l’EI dans les parages, il aurait été impossible aux ressortissants iraniens et irakiens et aux marchandises de passer en Syrie en toute sécurité. C’est pourquoi, les Etasuniens ont décidé de laisser derrière eu plusieurs centaines de soldats.

Grâce à l’initiative américaine, l’Iran peut maintenant envoyer tout le soutien nécessaire en Syrie et reprendre son commerce avec ce pays. Israël bombarde l’aéroport de Damas pour tenter de ralentir le processus de réapprovisionnement de l’armée syrienne en missiles de précision et autres équipements militaires nécessaires pour reconstituer la force  de défense de l’armée. Avec l’ouverture d’un nouveau point de passage frontalier entre l’Irak et la Syrie, l’occupation étasunienne du point de passage d’al-Tanf devient secondaire. Si les États-Unis essaient de faire pression sur l’Irak pour que le pays cesse de commercer avec l’Iran ou la Syrie, Bagdad demandera le départ des forces de Trump de Mésopotamie.

L’erreur de Trump permettra également à l’économie syrienne de retrouver un peu de vigueur avec la réouverture de la route terrestre vers Irak. La politique des États-Unis et leurs opérations en Syrie font bien rire les trois commandants militaires. Ils profitent régulièrement des erreurs stratégiques de Washington depuis son occupation de l’Irak en 2003 et son élimination du plus féroce ennemi de l’Iran, Saddam Hussein.

L’EI demeure un danger pour la sécurité, mais pas une menace militaire. Ce qu’il reste du groupe peut encore attaquer des convois ou des cibles faciles, même après la décision conjointe des trois pays de patrouiller les frontières, de partager  leur technologie, leurs renseignements de  mettre le poste frontière d’Al-Bu Kamal sous protection militaire  et de lutter ensemble contre l’EI. Les États-Unis n’ont généralement qu’une vue globale des choses, car leurs conseillers et leurs planificateurs ont pour objectif de redessiner les frontières, de changer les régimes et de créer des États faillis. De ce fait, ils négligent parfois des détails qui peuvent renverser les situations  à l’avantage de leurs ennemis supposés, en l’occurrence l’Iran. Comme Rafsanjani l’a dit un jour, les États-Unis sont « un dinosaure avec une cervelle d’oiseau ».

Rafsanjani n’a pas l’exclusivité des remarques caustiques. A une récente cérémonie de la Force Al-Qods du Corps des Gardiens de la révolution islamique pour célébrer le succès du commandant major général Qassem Soleimani en Irak et en Syrie, Sayyed Ali Khamenei, le leader de la révolution, a dit en parlant des États-Unis (et de l’Arabie saoudite) : « Nous remercions Allah d’avoir rendu nos ennemis complètement idiots ».

Traduction Dominique Muselet
Note d’introduction Entelekheia
Photo : Maison de la sagesse de Bagdad. C’était la bibliothèque du calife abbasside Hâroun al-Rachîd (765-809).

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