Comment des menteurs peuvent créer une illusion de vérité

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Les répétitions quotidienne d’éléments de langage, les affirmations parfois mensongères, voire carrément surréalistes matraquées par les médias (voir entre autres l’exemple récent du Russiagate aux USA), les publicitaires, les communicants et les politiciens servent à marquer les esprits, mais elle peuvent avoir une autre utilité : brouiller les frontières entre vrai et faux, fabriquer une réalité alternative en créant des nouvelles « vérités ». Voici comment et pourquoi cette technique de propagande marche.


Par Tom Stafford
Paru sur Mind Hacks sous le titre How liars create the illusion of truth


La répétition donne une apparence de vérité à une affirmation, qu’elle soit vraie ou non. Comprendre cet effet peut vous aider à éviter de tomber dans les pièges de la propagande, dit le psychologue Tom Stafford.

Un mensonge répété dix fois reste un mensonge; répété dix mille fois il devient une vérité », est une loi de propagande souvent attribuée au nazi Joseph Goebbels [En fait, la citation est d’Hitler, NdT]. Pour les psychologues, il s’agit de l’effet appelé « illusion de vérité ». Voici comment fonctionne une expérience typique sur cet effet : des participants évaluent la véracité d’affirmations de culture générale, par exemple « Un pruneau est une prune séchée ». Parfois, ces affirmations sont vraies (comme celle-là), mais parfois les participants en voient une version parallèle qui n’est pas vraie (quelque chose comme « Une datte est une prune séchée »).

Après une pause — de quelques minutes ou même de quelques semaines — les participants recommencent la procédure, mais cette fois-ci, certaines des affirmations qu’ils évaluent sont nouvelles alors que d’autres leur ont déjà été données dans la première phase. La principale conclusion est que les gens ont tendance à évaluer les affirmations qu’ils ont déjà vues comme étant plus susceptibles d’être vraies, qu’elles le soient ou non, et apparemment pour une seule raison : ces affirmations leur sont familières.

Donc, ici, testé en laboratoire, nous tenons la source de l’adage selon lequel un mensonge répété devient une vérité. Et si vous regardez autour de vous, vous pouvez penser que tout le monde, des publicitaires aux politiciens, profite de cette faiblesse de la psychologie humaine.

Mais un effet validé en laboratoire n’est pas nécessairement un élément important dans les processus mentaux des gens. Si vous pouviez donner une apparence suffisante de vérité à un mensonge par la simple répétition, vous n’auriez pas besoin de toutes les autres techniques de persuasion existantes.

Un obstacle tient à ce que vous savez déjà. Même si un mensonge semble plausible, pourquoi mettriez-vous de côté ce que vous savez juste parce que vous avez entendu à plusieurs reprises un mensonge qui dit le contraire ?

Récemment, une équipe dirigée par Lisa Fazio de l’Université Vanderbilt a entrepris de tester comment l’effet d’illusion de vérité interagit avec nos connaissances antérieures. Les mensonges répétés affectent-il nos connaissances préexistantes ? L’équipe a utilisé des énoncés vrais et faux appariés, mais elle a également réparti ses questions en fonction des connaissances présumées des participants (ainsi, « L’océan Pacifique est le plus grand océan de la Terre » est un exemple d’affirmation « connue », qui se trouve également également être vraie, et « L’océan Atlantique est le plus grand océan de la Terre » est une affirmation fausse que, connaissant la bonne réponse, les gens allaient probablement reconnaître pour telle).

Or, leurs résultats montrent que l’effet d’illusion de vérité fonctionne aussi bien pour les affirmations
« connues » que pour les affirmations « inconnues », ce qui suggère que les connaissance préalables n’empêchent pas la répétition d’influencer nos jugements.

Pour couvrir tous les aspects de la question, les chercheurs ont effectué une étude dans laquelle on a demandé aux participants d’évaluer la véracité de chaque énoncé sur une échelle de six points, et une autre dans laquelle ils ont simplement classé chaque affirmation comme « vraie » ou « fausse ». La répétition a fait grimper la moyenne sur l’échelle de six points et augmenté les chances qu’un énoncé soit classé dans la catégorie « vrai ». En conclusion, que les affirmations aient été des faits ou des fictions, des connues ou des inconnues, la répétition les rendait toutes plus crédibles.

Au premier abord, cela semble une mauvaise nouvelle pour la rationalité humaine, mais — et je ne saurais trop insister sur ce point — lorsqu’on interprète la science psychologique, il faut tenir compte des chiffres réels.

Ce que Fazio et ses collègues ont constaté, c’est que la plus grande influence sur l’évaluation positive de la véracité d’une déclaration tenait à… sa véracité réelle. Avec ou sans répétition, les gens étaient plus portés à croire des faits réels que des mensonges.

Cela montre quelque chose de fondamental sur la façon dont nous actualisons nos croyances — la répétition a le pouvoir de donner une apparence de vérité à des affirmations, même lorsque nous savons qu’elles ne sont pas vraies, mais statistiquement, elle ne l’emporte pas sur la vérité.

La question suivante doit être, pourquoi ? La réponse est liée à l’effort à faire pour être rigoureusement logique à chaque élément d’information que vous entendez. Si chaque fois que vous entendez quelque chose, vous deviez l’évaluer par rapport à ce que vous savez déjà, cela vous prendrait trop de temps. Parce que nous avons besoin de juger rapidement, nous prenons des raccourcis – un procédé heuristique qui s’avère plus souvent juste qu’erroné. S’appuyer sur le nombre de fois où vous avez entendu quelque chose pour juger de la véracité d’un sentiment n’est qu’une stratégie parmi d’autres. Tout univers où la vérité est plus souvent répétée que des mensonges, même seulement à raison de 51% contre 49%, sera un univers où la règle de l’évaluation rapide des affirmations s’appliquera.

Si la répétition était la seule chose qui influençait ce que nous pensons, nous aurions un vrai problème, mais ce n’est pas le cas. Nous pouvons tous faire appel à des capacités de raisonnement plus étendues, mais nous devons reconnaître qu’il s’agit d’une ressource limitée. Nos esprits sont vulnérables à l’effet de l’illusion de vérité parce que notre instinct est d’utiliser des raccourcis pour estimer la plausibilité d’une affirmation. Cela fonctionne souvent. Parfois, c’est trompeur.

Quand nous connaissons cet effet, nous pouvons nous en prémunir. Il s’agit en partie de vérifier pourquoi nous croyons ce que nous croyons — si quelque chose nous semble plausible, est-ce parce que c’est vrai, ou est-ce parce qu’on nous l’a dit à plusieurs reprises ? C’est pourquoi les chercheurs sont si pointilleux sur leurs références — pour que nous puissions remonter à l’origine de n’importe quelle affirmation plutôt que d’avoir à l’accepter sur parole.

Mais une partie de notre protection contre l’illusion de vérité est l’obligation qu’elle nous impose d’arrêter de répéter des mensonges. Nous vivons dans un monde où les faits comptent, et ils doivent compter. Si vous répétez des choses sans vous soucier de vérifier si elles sont vraies, vous contribuez à créer un monde où le mensonge et la vérité sont plus faciles à confondre. Alors, s’il vous plaît, réfléchissez avant de répéter.

Tom Stafford, titulaire d’un doctorat en neurosciences cognitives, est actuellement chargé de cours au département de psychologie de l’Université de Sheffield. Il est également rédacteur en chef adjoint du magazine The Psychologist et a travaillé en tant que rédacteur et chercheur indépendant pour la BBC. Il a écrit un livre, ‘For argument’s sake: evidence that reason can change minds’ (2015). 

Traduction et note d’introduction Entelekheia
Photo Gerd Altmann/Pixabay

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