Une chimère de l’Occident : modeler la Chine à son image

Par Alastair Crooke
Paru sur Strategic Culture Foundation sous le titre Western Wishful Thinking – ‘Excluding Everything That Makes China What It Is’


Au cours des dernières semaines, nous avons assisté à l’émergence d’une mini « Route de la soie » à travers le nord du Moyen-Orient — reliant l’Iran à l’Irak, à la Syrie et au Liban [1] — une « Route » dont il est à envisager qu’elle sera finalement intégrée à l’Initiative Belt and Road chinoise (la nouvelle Route de la soie) dans son ensemble. Et, on constate aujourd’hui que le Liban, boussole éternelle du Moyen-Orient, semble couper le cordon ombilical qui le relie à Rome et à l’Europe depuis 500 ans pour se tourner vers Moscou (de façon à protéger les chrétiens des régions, ramener ses réfugiés syriens en Syrie et pour se placer sous l’aile protectrice du président Poutine, qui empêche Bolton et Netanyahou de semer le chaos sur leur territoire) et vers la Chine. Plus récemment, la Nouvelle Route de la Soie est carrément arrivée en Italie, [2] donnant potentiellement une substance réelle (c’est-à-dire des infrastructures) — surtout dans le cas de la Sicile — à la notion de communauté méditerranéenne.

Ces deux événements sont liés par un point commun : comment rendre une autonomie à ces États ; comment retrouver au moins un minimum de pouvoir de décision — et se libérer du carcan de la stagnation économique et de l’impasse politique. Comme Christina Lin l’a noté sur Asia Times : « La Chine, pour sa part, est d’avis que la sécurité suit le développement économique, et a clairement indiqué que la reconstruction passe avant le règlement politique. Elle adopte une approche régionale du Levant et considère désormais le Liban comme une plate-forme pour la reconstruction en Syrie et en Irak ».

L’UE redoute naturellement un peu la Chine. L’UE a toujours cru qu’elle allait devenir le poids lourd N°1 mondial de l’économie future. Aujourd’hui, elle est saisie d’une appréhension bien réelle face à la montée de cet autre « État-civilisation », la Chine, qui risque à terme de mettre fin à la domination occidentale dans tous les domaines : économique, politique et culturel — mais surtout parce que l’évolution démographique de l’Europe montre un vieillissement, une contraction et une part de l’économie mondiale de plus en plus réduite.

Et c’est ce qui a été démontré au nord du Moyen-Orient et en Italie. L’Italie et le Levant sont tous deux des « États-civilisations » à part entière. Ils n’ont pas besoin de la « marque UE » pour se rassurer sur leur statut « d’États-civilisations ». [3] Comme l’ancien ministre de l’économie libanais l’a fait remarquer l’année dernière, la Chine ne « considère pas le Liban comme un petit pays de 4 millions d’habitants, mais comme un pays à fort potentiel grâce à sa situation géographique ».

La question ici est que, précisément, « l’Occident » n’est plus l’Occident. Il y a « l’Occident » belliqueux de Trump, Pence, Bolton et Pompeo — et c’est l’Occident qui perd peu à peu son influence à travers le Moyen-Orient et au-delà. Et puis il y a « l’Occident » de l’UE, mais ce dernier aussi est divisé et assailli par des forces qui s’opposent à ses visées millénaristes. L’Occident en tant que « vision pour l’avenir » est en recul. [4]

L’UE le voit bien. Elle est à la fois attirée par le potentiel de la Chine en tant que partenaire économique, en ces « temps difficiles » de menaces de récession, mais elle ne peut pas encore s’adapter à ce monde en mutation et renoncer à son ambition de transmettre ses valeurs « libérales » européennes au monde entier.

En conséquence, l’UE présente des symptômes évidents de schizophrénie. D’une part, elle ne peut pas se passer de la Chine sur le plan économique et veut être la « meilleure amie » du géant asiatique, mais, dans son « autre incarnation », l’UE peut quelque peu ressembler à Trump, se plaignant de pratiques commerciales déloyales et montant sur ses grands chevaux sur ses valeurs européennes : « La concurrence entre la Chine et l’Union européenne n’est pas équitable… l’UE a eu tort d’espérer que la Chine respecterait davantage les droits de l’homme à mesure de ses progrès économiques… L’UE doit être claire, mais plus ferme avec la Chine ».

La polémique de Juncker reflète un certain « remords de l’acheteur » au vu des conséquences du consensus orientaliste occidental sur la Chine. Les faits n’ont pas été à la hauteur des attentes, écrit Martin Jacques dans l’Independent :

« Il y avait un consensus tacite sur le fait que, si nous traitions la Chine avec gentillesse, comme potentiellement ‘l’un d’entre nous’, Pékin nous retournerait la politesse. Le résultat a été que nous avons eu très peu de discussions réelles sur ce que serait un monde avec une Chine dominante.

D’un côté, [il y a] ceux qui croient que la Chine gouvernera le monde, mais seulement si elle adopte « notre » façon occidentale de faire les choses, et de l’autre, [il y a] ceux qui soutiennent que la modernisation de Pékin échouera en fin de compte, parce que les « chinoiseries » de la Chine l’entraveront. La conclusion tirée par les deux écoles est cependant la même. Nous n’avons pas à nous inquiéter. Forte ou faible, la Chine ne contestera pas notre mode de vie. (…)

En Occident, on s’accorde encore à penser que la Chine finira par se conformer, par un processus de développement naturel et inévitable, au paradigme de l’Occident. C’est une chimère. En se concentrant sur les similitudes plutôt qu’en reconnaissant les différences, le monde occidental ‘exclut… tout ce qui fait de la Chine ce qu’elle est. »

Aïe ! Et maintenant que l’UE réalise ce dernier point… la schizophrénie (comme le souligne Politico.eu) s’installe :

« LE BILATÉRALISME NE VEUT PAS MOURIR : Mardi nous a livré un spectacle sans précédent : Macron, Merkel et Juncker sur les marches de l’Élysée accueillant le président chinois Xi Jinping à leur mini-sommet quadripartite sur le multilatéralisme. L’image a certainement envoyé le message que l’Élysée voulait : La Chine doit faire face à un front européen uni plutôt qu’à son approche bilatérale préférée, où l’équilibre des forces joue en faveur de Pékin.

Macron est connu pour son penchant pour le symbolisme, mais est-ce tout ? Le sommet s’est conclu par une déclaration bilatérale conjointe de la France et de la Chine. Sept pages de références aux « deux pays », et pas une seule mention de l’Allemagne ou de la Commission européenne ».

Bien sûr, il est tout à fait vrai que l’UE subit de fortes pressions de la part des États-Unis. Et, comme l’a fait remarquer Chas Freeman, ancien ambassadeur des États-Unis en Chine :

Du point de vue américain, l’objection à l’ouverture de l’Italie à la Chine n’est qu’une partie de l’hystérie anti-chinoise qui s’est emparée de Washington. Les États-Unis considèrent l’Initiative Belt and Road comme un défi stratégique militaire. Les Européens considèrent cette entreprise comme une question économique à traiter avec prudence…

Les Européens essaient de se résigner au fait que la Chine soit aujourd’hui une grande puissance économique mondiale… le débat pour eux porte moins sur l’Initiative que sur les conditions des investissements et la concurrence chinoise dans le domaine technologique. Aux États-Unis, il n’y a pas de débat. Il y a un consensus contre la Chine, point final. »

Le pendule américain est passé d’un extrême (la Chine gouvernera le monde, mais seulement si elle adopte « notre » façon occidentale de faire les choses) à l’autre : « L’hystérie » américaine face à la menace, parce que l’Occident s’est rendu coupable, précisément : ‘d’exclure tout… ce qui fait de la Chine ce qu’elle est’.

Nous assistons donc maintenant à la problématique de l’Amérique — avec son modèle économique très particulier — qui insiste pour que le modèle économique de la Chine (ce « quelque chose  » qui « fait de la Chine ce qu’elle est ») soit modifié : c’est-à-dire que le modèle économique chinois soit modifié pour que les entreprises américaines puissent faire des affaires dans l’économie chinoise de la même façon qu’elles font leurs affaires chez elles avec d’autres entreprises américaines.

Les contradictions sont évidentes. Il n’existe pas d’ensemble de « règles » adapté à tous, de modèle économique de ‘taille unique’. Les règles mondiales ont été construites autour d’un paradigme américain – mais les modèles économiques changent à mesure que les paradigmes changent.

Alors, qu’est-ce que tout cela signifie ? Pour les États du Moyen-Orient, le passage à la sphère russe — et chinoise — offre la perspective d’interagir avec une « machine » politique et diplomatique qui fonctionne — et dont tous les rouages sont encore connectés aux réalités de la région. Elle offre également la possibilité d’acquérir des armes sophistiquées pour la défense, et s’accompagne de l’avantage supplémentaire de pouvoir obtenir des investissements d’infrastructures et des corridors commerciaux dans le cadre de l’Initiative Belt and Road russo-chinoise.

Pour l’Italie, avec son économie figée dans de l’ambre, elle rend à l’État une part d’autonomie sur son économie, une touche de souveraineté. L’Italie a eu assez d’occupations étrangères au cours des siècles pour ne pas craindre que son « italianité » se perde en acceptant des investissements chinois dans ses infrastructures. De plus, la Chine a développé une ‘histoire d’amour’ avec tout ce qui est « made in Italy ».

Cela signifie que pendant que Washington fulmine, la réalité est que la Chine est en train d’éroder tranquillement la résistance mondiale à sa montée. Nous devrons simplement nous adapter à « l’altérité » chinoise et à sa manière de faire des affaires. Est-ce un si grand problème (à moins que MM. Navarro, Lighthizer et Pence n’en créent un) ?

Alastair Crooke est un ancien diplomate britannique et un ex-agent du MI6. Il a été conseiller pour le Moyen-Orient auprès du Haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité. Il a fondé le Conflicts Forum, qui préconise l’ouverture de relations suivies entre l’islam politique et l’Occident. Il vit à Beyrouth.

Traduction Entelekheia
Photo : Shanghai, Pixabay/Torpong Tankamhaeng

Notes de la traduction :

[1] Sur la mini-route de la soie Iran-Irak-Syrie-Liban, voir l’article L’échec de la politique américaine ouvre la frontière irako-syrienne et la route Iran-Beyrouth

[2] Sur l’arrivée de la nouvelle Route de la soie en Italie, voir l’article « Make Italy Great Again » : Pour la nouvelle Route de la soie, tous les chemins mènent à Rome

[3] « L’Italie et le Levant sont tous deux des « États-civilisations » à part entière. » — Comme chacun sait, le Levant, berceau de la civilisation occidentale, a une histoire plurimillénaire. Quant à l’Italie, son passé de mosaïque de cités-Etats formidablement riches et puissantes, au Moyen Âge et à la Renaissance, suffit à lui donner une forte identité culturelle, sans même parler, bien sûr, de l’empire romain et de sa place, encore à ce jour, dans le droit, la religion chrétienne et l’ensemble de la culture occidentale. Effectivement, ces deux civilisations n’ont pas besoin de l’UE pour s’affirmer.

[4] On pourrait même considérer qu’il y a trois Occidents : 1) celui de Washington, comme expliqué par Alastair Crooke. 2) Celui de l’Occident de l’UE, idem. 3) Et un troisième Occident, celui qui existait avant la découverte de l’Amérique et qui commerçait activement avec l’Orient par voie terrestre et maritime depuis l’antiquité. Cet Occident-là, avec son développement, au Moyen Âge, de méga-réseaux interdépendants comme la Ligue hanséatique au nord et les comptoirs en Méditerranée contrôlés par des cités-Etats comme la République de Venise ou de Gênes au sud, sans même parler de la plate-forme d’échanges commerciaux et culturels d’Istanbul-Constantinople-Byzance (dont le nom est aujourd’hui encore synonyme d’immense prospérité), devait en grande partie sa puissance économique et ses progrès aux anciennes routes marchandes, dont la Route de la soie, et aux échanges culturels Est-Ouest — c’est-à-dire mondiaux pour l’époque — qui les accompagnaient. Et cet Occident-là a tout intérêt à renouer avec l’Orient pour retrouver sa place centrale, même si cela bouleverse les équilibres atlantistes bien plus récents (fondés après la Deuxième Guerre mondiale) des « deux autres » Occidents. En résumé, l’Europe d’aujourd’hui voit une incroyable résurgence de son histoire ancienne, qui se dessine de plus en plus comme également son avenir.

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