Nous sommes tous Julian Assange

Par John Wight
Paru sur RT sous le titre We are all Julian Assange


L‘arrestation du journaliste lanceur d’alerte Julian Assange par la police métropolitaine de Londres marque un jour de honte dans les annales de la justice britannique.

Sept longues années écrasantes d’asile politique, enfermé dans une petite pièce de la minuscule ambassade équatorienne, au centre de Londres, ont pris fin pour Julian Assange.

L’Équateur a révoqué son asile et autorisé la police métropolitaine de Londres à entrer dans l’ambassade et à procéder à son arrestation, qui a fait naître la sombre perspective d’une extradition de l’Australien vers les États-Unis, et qu’il disparaisse dans le vide d’un système carcéral américain notoire pour son niveau inédit de cruauté et d’insensibilité.

Pour l’armée des libéraux de gauche arrogants, dont beaucoup sont des chroniqueurs de premier plan dans des journaux comme le Guardian au Royaume-Uni, qui a exploité Assange à ses débuts avant de l’abandonner sans le moindre scrupule, le son qu’ils entendent en ce moment est celui de la mort de leur conscience et de leur déontologie. Pour ces personnages, les soldats idéologiques d’une machine qui se réclame de la démocratie tout en pratiquant la tyrannie, Julian Assange, Chelsea Manning et Edward Snowden sont des agents de la vérité à une époque de règne des contrevérités.

Leur courage et leur fidélité offrent un contraste cruel avec un paysage médiatique lilliputien, peuplé de nains moraux et éthiques plus soucieux de leur prochain cours de yoga ou de faire du shopping dans les boutiques de luxe de Londres, notamment à Knightsbridge où se trouve l’ambassade de l’Équateur, que de s’engager pour la cause de quelqu’un qui a fait plus pour révéler des crimes de guerre et de la barbarie au nom, non pas de la démocratie occidentale mais de l’hégémonie occidentale, que quiconque auparavant.

Si leur sort à tous trois nous apprend quelque chose, c’est qu’il existe un fossé entre « croire » que l’on vit dans une société libre et démocratique et « se comporter » comme si c’était effectivement le cas. Assange, Manning et Snowden ont osé se comporter comme s’ils vivaient réellement dans des pays libres et, ce faisant, ils ont traversé les frontières invisibles, mais néanmoins rigides, du défi acceptable par les pouvoirs en place.

Si dire la vérité au pouvoir a un prix, rester silencieux face aux crimes commis au nom du pouvoir est un anéantissement de l’esprit humain. La différence entre suivre le chemin du courage ou de la lâcheté, lorsqu’on est forcé de faire ce choix, est magnifiquement résumée dans les mots intemporels de William Shakespeare : « Les lâches meurent plusieurs fois avant leur mort, le brave ne goûte jamais la mort qu’une fois. »

Seul l’opportuniste le plus avili – le lâche de Shakespeare  – pourrait soutenir que Julian Assange, Chelsea Manning et Edward Snowden ne se conforment pas à sa description du brave.

On ne saurait trop insister sur l’importance toute particulière d’Assange, un homme dont la diabolisation remonte à des allégations fabriquées d’agression sexuelle par les autorités suédoises, abandonnées en 2017. Il est également indéniable que sans WikiLeaks, l’esprit public, en particulier en Occident, se complairait encore dans l’illusion infantile qu’un monde fondé sur la loi du plus fort est le meilleur des mondes possibles, plutôt qu’une perversion de la condition humaine contraire à notre dignité et à notre intelligence collectives.

De plus, aux États-Unis, des millions de personnes vivraient encore dans la croyance erronée selon laquelle Hillary Clinton est un parangon d’espoir et de progrès, une réponse aux maux de l’Amérique, au lieu de ce qu’elle est réellement, à savoir l’exemple même d’un « exceptionnalisme » et d’une amoralité responsables de la destruction de plus de vies dans son pays et dans le reste du monde que n’importe quelle catastrophe naturelle.

Et maintenant, quid de Julian Assange ?

Le romancier américain Thomas Wolfe a inventé l’expression « L’Homme seul de Dieu », dont il avait fait le titre d’un essai où il affirmait que la solitude est le destin universel mais non-dit de chacun dans la société. Wolfe a écrit : « Toute la conviction de ma vie repose maintenant sur la conviction que la solitude, loin d’être un phénomène rare et anormal, est le fait central et inévitable de l’existence humaine. »

Le thème de l’isolement et de la solitude de l’individu dans la société a été exploré à de multiples reprises.

Dans l’œuvre phare d’Albert Camus, L’Étranger (1942), Albert Camus décrit l’aliénation du protagoniste du roman, Meursault, avant, pendant et après son meurtre d’un homme en légitime défense. Dans le récit à la première personne, le lecteur est présenté à Meursault alors qu’il est informé du décès de sa mère. Il assiste à la veillée, mais refuse de voir le corps lorsqu’on lui en donne l’occasion. Plus tard, il assiste aux funérailles, mais n’éprouve aucune des émotions conventionnelles associées au deuil. Lorsqu’il est jugé pour avoir tué un homme en état de légitime défense, il ne trahit pas non plus d’émotion, comme s’il acceptait passivement son sort.

Le crime de Meursault aux yeux de la société n’est pas tant qu’il ait tué un homme, mais qu’il n’ait manifesté aucune émotion ou remords, que ce soit après le meurtre ou avant, pour la mort de sa mère. Ce manque d’émotion témoigne d’un refus de se conformer, d’une anomalie, qui le marque comme menace envers le système et ses vérités fondatrices.

Julian Assange a donné au monde un aperçu d’un empire et d’un ordre politique en déclin. De plus, il lui a envoyé un avertissement sur les conséquences qu’il encourt si, comme le Meursault de Camus, il reste passif face aux crimes et atrocités que l’empire commet quotidiennement dans ses tentatives désespérées et cyniques de s’accrocher à son hégémonie déclinante.

C’est pourquoi en ce moment, assis dans un poste de police quelque part au centre de Londres, face à son destin, Julian Assange, fondateur de Wikileaks, est bien l’homme seul de Dieu.

Que Dieu lui vienne en aide.

Traduction Entelekheia
Photo : Julian Assange, épuisé, malade, a été littéralement traîné hors de l’ambassade équatorienne de Londres.

[Ajout] Tweet de l’ancien président de la République de l’Equateur, Rafael Correa :

(Traduction : « Le pire traître de l’histoire de l’Equateur et de l’Amérique latine, Lenin Moreno, a autorisé la police britannique à entrer dans notre ambassade de Londres pour y arrêter Assange. 
Moreno est un homme corrompu, mais ce qu’il a fait est un crime que l’humanité n’oubliera jamais. ») 

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