Lettre ouverte d’un politicien britannique : « Pourquoi je voterai pour le nouveau parti de Farage aux européennes »

Aujourd’hui, les lignes de partage politiques au Royaume-Uni ne se font plus entre droite et gauche ou même entre libéraux et anti-libéraux, mais entre d’un côté, les « Brexiteers » souverainistes de tous bords politiques et de l’autre, les « Remainers » européistes.

Cette tribune d’un membre célèbre de la scène politique britannique, George Galloway, est représentative de la réaction à la situation actuelle de blocage du Brexit d’une importante frange de la population du Royaume-Uni, à savoir cette grosse moitié de l’électorat qui, pour des raisons diverses, a voté en sa faveur et voit son choix remis en cause par des manœuvres dilatoires, des exigences de second référendum (quand le peuple ne vote pas dans le bon sens, est-il démocratique de l’obliger à revoter jusqu’à ce que son choix soit conforme aux desiderata des dirigeants?), voire des menaces d’annulation pure et simple du Brexit. Dans un contexte de Parti conservateur déchiré par les conflits internes et d’un Labour dont la plupart des candidats aux européennes — des partisans « remainers » de l’ex-leader travailliste néolibéral Tony Blair — sont à couteaux tirés avec le nouveau leader du parti, le populiste eurosceptique Jeremy Corbyn, la seule option pacifique qui leur reste est de mettre de côté leurs différends politiques et de se rabattre ensemble sur le nouveau parti pro-Brexit fondé en janvier dernier par Nigel Farage, le dénommé ‘Brexit Party’. Qui, de ce fait, caracole en tête des sondages des européennes…


Par George Galloway
Paru sur RT sous le titre Why I’m voting Brexit in the European elections


J‘ai figuré dans les trends sur Twitter UK pendant deux jours simplement pour avoir déclaré où ira mon vote lors des élections européennes du 23 mai, qui semblent désormais inévitables en Grande-Bretagne. Il y a eu une énorme réaction ailleurs aussi.

De fait, c’était une décision sujette à controverse.

J’ai passé toute ma vie à gauche, j’ai rejoint le parti travailliste à 13 ans et j’ai passé près de 30 ans au parlement en tant que député de gauche. Et je vote pour le nouveau Parti du Brexit de Nigel Farage. Comment est-ce possible ?

L’ontologie est importante pour moi. J’ai réalisé pour RT un documentaire intitulé The Patriot Game (Le stratagème patriote), qui portait sur l’histoire de l’extrême droite en Grande-Bretagne, l’histoire du fascisme. La tendance de la gauche à qualifier tous ceux qui se tiennent à leur droite de «racistes » ou même de « fascistes » n’est pas seulement puérile et crétine, elle est totalement contre-productive parce qu’elle place irrémédiablement le sujet de vos insultes hors de votre portée politique.

(Traduction : Etant donnée la nature de la liste de candidats euro-fanatiques du Labour et le point critique que nous avons atteint dans la lutte pour l’application des résultats du référendum sur le Brexit, et de façon ponctuelle, je vais soutenir Nigel Farage dans les élections du mois prochain. @TheBrexitPartly)

Farage n’est pas un fasciste, c’est un populiste, plus Huey Long qu’Hermann Goering. Il s’oppose au droit automatique de libre circulation des travailleurs de l’UE, bien sûr, mais l’UE est le bloc commercial le plus blanc du monde. La main-d’œuvre de l’UE qui est arrivée en Grande-Bretagne est majoritairement blanche, européenne comme la majorité d’entre nous. L’accusation de racisme dont il est souvent gratifié ne tient donc pas la route non plus, notamment parce qu’il veut accorder une préférence à l’immigration du Commonwealth là où l’économie britannique le demande. Or, le Commonwealth est majoritairement noir.

Dans les nombreuses conversations que j’ai eues avec lui à la radio ou dans la vie, il n’a jamais exprimé une once de pensée raciste, et je peux pourtant vous dire que mon radar est sensible. J’ai représenté plus d’électeurs noirs et de minorités ethniques au Parlement que tout autre député de l’histoire du Royaume-Uni. Ma femme est indonésienne et j’ai quatre enfants métis. J’ai passé ma vie à me battre pour la liberté dans le monde entier et à la défendre chez moi. Je sais ce qu’est le fascisme, et Nigel Farage n’est pas fasciste.

En tout état de cause, s’opposer à une immigration massive n’est pas (nécessairement) raciste. Il n’y a rien de gauchiste dans l’immigration massive. Des pauvres gens obligés d’abandonner leur famille, leurs amis et leur pays pour trouver un travail mieux rémunéré ailleurs, ce n’est pas un truc de gauche. Des pays pauvres qui perdent leurs travailleurs les plus jeunes, les plus aptes et les meilleurs au profit de pays plus riches, ce n’est pas un truc de gauche. Et les travailleurs des pays riches qui voient l’offre de main-d’œuvre se démultiplier savent d’instinct qu’une plus grande offre de main-d’œuvre signifie des salaires moindres pour eux. Tout le monde le sait, en réalité — seuls les trotskystes et les capitalistes mondialisés croient vraiment aux « frontières ouvertes » — mais il y a un narcissisme dans la façon correcte de l’exprimer, et Farage s’est souvent mis la gauche à dos par sa maladresse. Mais il a rompu avec l’UKIP, l’organisation d’extrême droite qu’il dirigeait autrefois, précisément à cause de leur discours venimeux contre les immigrants, les musulmans et les étrangers en général.

Une grande partie des réactions indignées à mes intentions de vote venait des gens qui avaient voté pour Tony Blair en 2005, alors qu’il dégoulinait du sang qu’il avait versé en Irak – une invasion qui a conduit à la mort d’un million d’Irakiens – ça, oui, C’EST du racisme ! Farage, au passage, était opposé à la guerre en Irak, en Libye et en Syrie — contrairement à la grande majorité des députés du Labour.

Quand ils était interrogés sur ce paradoxe, mes détracteurs répondaient que voter pour Blair en 2005 était une tactique destinée à écarter les Tories. Passons donc au vote tactique que j’ai l’intention de donner à Nigel Farage le 23 mai.

Plus des trois quarts des candidats du parti travailliste à cette élection rejettent ouvertement le résultat du référendum sur le Brexit et exigent un nouveau scrutin. La quasi-totalité d’entre eux sont des partisans de Tony Blair. Presque tous sont des opposants au dirigeant du Parti travailliste, Jeremy Corbyn. L’une d’entre elles (pensant qu’elle ne se présenterait plus aux élections européennes) a déclaré qu’elle n’était plus travailliste que de justesse. Leur principal candidat, le malencontreusement nommé Lord Adonis, a déclaré en direct à la radio la semaine dernière qu’il espérait que les partisans du Brexit ne voteraient pas travailliste. En tant que connaisseur de histoire du Labour, je peux vous dire que c’est la première fois qu’un candidat d’un grand parti demande à 17,4 millions de personnes de ne pas voter pour son parti – alors même que cinq millions d’entre elles sont des électeurs travaillistes.

Le Brexit est en passe d’être volé aux électeurs qui l’ont gagné, sous leurs yeux, par des politiciens de tous les partis. Une véritable colère s’est emparée du pays à la suite de ce brigandage de haut vol. Cette colère n’a plus qu’un seul moyen de s’exprimer, le Brexit Party. Le camp du Remain peut choisir entre les travaillistes, les conservateurs, les libéraux, les démocrates, les verts ainsi que les échappés de Change UK [un nouveau parti européiste constitué en catastrophe, ces derniers jours, pour contrer le Brexit Party de Farage — qui mène largement, à 27% contre 22% pour le Labour et 15% pour les Tories, selon un sondage YouGov réalisé les 15-16 avril, NdT].

C’est une dichotomie parfaite.

Si le camp du Remain gagne ces élections, la truanderie du Brexit sera complète, avec toutes les conséquences qui en découleront. Si le camp du Brexit remporte une victoire écrasante — comme je le crois (et comme les sondages l’indiquent), alors le rouleau compresseur de la trahison devra bien s’arrêter.

D’autant plus que les deux principaux partis sauront que, si ce n’est pas le cas, Nigel Farage continuera à tracer sa route droit devant, y compris jusqu’aux élections générales. Ni moi, ni eux ne le le souhaitons.

Je voterai donc pour le Brexit, rien de plus, mais rien de moins, le 23 mai. La surprise, c’est qu’on ait pu penser que je voulais ou que je pouvais faire autrement…

Traduction et note d’introduction Entelekheia
Photo Pete Linforth/ Pixabay

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