La guerre contre l’Iran & le bluff des USA

La date-butoir de fin des exemptions de l’interdiction d’achat de pétrole iranien arrive à grand pas. Comment les pays jusqu’ici « exceptionnellement » dispensés d’embargo qui, pour le moment, continuent de commercer avec l’Iran vont-ils réagir ?

Du côté des USA, les menaces, crises de nerfs et sanctions de l’administration Trump contre l’Iran vont-elles se muer en pire dans les mois qui viennent ? C’est peu probable. En effet, l’Iran a une « option nucléaire » dans la manche, à ne sortir qu’en cas d’attaque militaire à son encontre  : la fermeture du détroit d’Ormuz, point de transit de 25% du pétrole mondial. Une grimpée stratosphérique des prix du pétrole s’ensuivrait, avec à la clé une crise mondiale assurée. Personne n’y a intérêt, même pas les USA.

En tentant d’interdire tout achat de pétrole iranien dans le monde entier, l’administration Trump a-t-elle avancé droit dans un cul-de-sac ?


Par Pepe Escobar
Paru sur Consortium News sous le titre War on Iran & Calling America’s Bluff


L‘administration Trump a une fois de plus démontré que, dans ce jeune et turbulent XXIe siècle, le « droit international » et la « souveraineté nationale » appartiennent déjà au royaume des morts-vivants.

Comme si un déluge de sanctions contre une grande partie de la planète ne suffisait pas, la dernière « offre impossible à refuser » véhiculée par un gangster déguisé en diplomate, le Consul Minimus Mike Pompeo, ordonne désormais essentiellement à la planète entière de se soumettre au seul et unique arbitre du commerce mondial : Washington.

Tout d’abord, l’administration Trump a unilatéralement sabordé un traité multinational approuvé par l’ONU, le JCPOA, ou accord sur le nucléaire iranien. Les dérogations qui ont généreusement permis à huit nations d’importer du pétrole d’Iran sans encourir de colère impériale sous forme de sanctions expireront le 2 mai et ne seront pas renouvelées.

(« La décision du président Trump de se retirer de l’accord avec l’Iran relevait de sa première obligation : protéger la sécurité et la sûreté [sic] du peuple américain.

Pourquoi les sanctions iraniennes sont nécessaires : https://t.co/YQtmSA9hZX pic.twitter.com/n5r8mhZTl5″ — La Maison-Blanche, 6 août 2018)

Les huit nations sont un assortiment de puissances eurasiennes : Chine, Inde, Japon, Corée du Sud, Taiwan, Turquie, Italie et Grèce.

Mis à part le cocktail toxique d’orgueil, d’illégalité, d’arrogance/ignorance et d’infantilisme géopolitique/géo-économique démontré par cette décision de politique étrangère, l’idée selon laquelle Washington puisse décider qui est autorisé à être un fournisseur d’énergie pour la Chine n’est même pas digne de l’épithète « risible ». Mais ce qui est beaucoup plus alarmant, c’est que l’imposition d’un embargo total sur les exportations pétrolières iraniennes n’est rien de moins qu’un acte de guerre.

L’ultime fantasme néocon 

Ceux qui souscrivent à l’ultime fantasme néocon des États-Unis — un changement de régime en Iran — se réjouiront de cette déclaration de guerre. Mais comme l’a élégamment affirmé le professeur Mohammad Marandi, de l’Université de Téhéran, « si le régime Trump fait une seule erreur, la maison pourrait facilement s’effondrer sur la tête ». En reflet du fait que Téhéran ne semble avoir aucune illusion concernant la folie totale à venir, les dirigeants iraniens – si on les provoque jusqu’à un point de non-retour, me dit Marandi – peuvent aller jusqu’à « tout détruire sur la rive opposée du Golfe Persique et chasser les États-Unis d’Irak et d’Afghanistan. Si les États-Unis jouent l’escalade, l’Iran jouera également l’escalade. Jusqu’où iront les choses, maintenant, dépend des États-Unis. »

Cette alerte rouge d’un universitaire sensé correspond parfaitement à ce qui se passe dans la structure du Corps des gardiens de la révolution islamique (GRI) — récemment qualifié d’organisation « terroriste » par les États-Unis. En parfaite symétrie, le Conseil suprême de sécurité nationale iranien a également qualifié le Commandement central américain — CENTCOM — et « toutes les forces qui lui sont liées » de groupe terroriste.

Le nouveau commandant en chef du Corps des Gardiens de la révolution islamique est le général de brigade Hossein Salami, 58 ans. Depuis 2009, il était l’adjoint de l’ancien commandant Mohamamd al-Jafari, un gentleman réservé mais coriace que j’ai rencontré à Téhéran il y a deux ans. Salami, tout comme Jafari, est un vétéran de la guerre Iran-Irak, c’est-à-dire qu’il a une véritable expérience du combat. Et des sources de Téhéran m’assurent qu’il peut être encore plus inflexible que Jafari.

En tandem, le commandant de la marine du Corps des gardiens de la révolution islamique, le contre-amiral Alireza Tangsiri, a évoqué l’impensable en termes de ce qui pourrait résulter d’un l’embargo total des États-Unis sur les exportations de pétrole iranien ; Téhéran pourrait bloquer le détroit d’Ormuz.

Un Occident des plus oublieux

De vastes pans des classes dirigeantes à travers l’Occident semblent oublieux d’une réalité : si Ormuz est fermé, le résultat en sera une dépression économique mondiale cataclysmique.

Warren Buffett, entre autres investisseurs, a régulièrement qualifié le marché des produits dérivés (2,5 quadrillions de dollars) d’arme de destruction massive financière. Dans l’état actuel des choses, ces produits dérivés sont utilisés — illégalement — pour siphonner pas moins d’un billion de dollars américains par an du marché en profits manipulés.

Compte tenu de ses précédents historiques, Washington pourrait éventuellement être en mesure d’établir un faux drapeau dans le Golfe Persique du Tonkin.* Mais quelle en serait la suite ?

Si Téhéran était totalement acculé par Washington, et qu’il ne trouve pas d’issue, « l’option nucléaire » de fermer le détroit d’Ormuz stopperait instantanément 25 % de l’approvisionnement mondial en pétrole. Le prix du pétrole pourrait grimper à plus de 500 $ le baril, voire à 1 000 $ le baril. Les 2,5 quadrillions de dérivés déclencheraient une réaction de destruction en chaîne.

Contrairement à la pénurie de crédit pendant la crise financière de 2008, la pénurie de pétrole ne pourrait pas être compensée en imprimant de l’argent. Tout simplement parce que le pétrole ne serait pas là. Même la Russie ne serait pas en mesure de stabiliser le marché.

C’est un secret de polichinelle dans les conversations privées du Harvard Club — ou dans les simulations de guerre du Pentagone, d’ailleurs — qu’en cas de guerre contre l’Iran, la marine américaine serait incapable de garantir la sécurité du passage du détroit d’Ormuz.

Des missiles russes SS-NX-26 Yakhont — dotés d’une vitesse maximale de Mach 2,9 — sont alignés sur la côte nord iranienne du détroit d’Ormuz. Les porte-avions américains ne peuvent pas stopper un tir de barrage de missiles Yakhont.

Ensuite, il y a les missiles antinavires supersoniques SS-N-22 Sunburn — déjà exportés en Chine et en Inde [et en Iran, NdT] — qui volent très bas, à 1 500 milles à l’heure [2,414 kms/h], avec une capacité d’évitement et qui sont extrêmement mobiles ; ils peuvent être tirés depuis un camion et ont été conçus pour battre le système radar américain Aegis.

Que va faire la Chine ?

L’attaque frontale contre l’Iran révèle la façon dont l’administration Trump parie sur la rupture de l’intégration de l’Eurasie par l’intermédiaire de ce qui semble son maillon faible ; les trois centres-clés sont la Chine, la Russie et l’Iran. Ces trois acteurs sont interconnectés à tous les niveaux : l’Initiative Belt and Road ; l’Union économique eurasienne ; l’Organisation de coopération de Shanghai ; le corridor de transport international Nord-Sud ; l’expansion des BRICS Plus.

Il ne fait donc aucun doute que le partenariat stratégique entre la Russie et la Chine surveillera les arrières de l’Iran. Ce n’est pas un hasard si le trio figure parmi les « menaces » existentielles principales à l’encontre des États-Unis, selon le Pentagone. Pékin sait que la marine américaine peut la couper de ses sources d’énergie. Et c’est pourquoi Pékin augmente stratégiquement ses importations de pétrole et de gaz naturel en provenance de Russie ; la mise en œuvre de leur échappée doit aussi tenir compte d’une hypothétique prise de contrôle américaine sur le détroit d’Ormuz.

Un scénario plausible consiste à ce que Moscou fasse son possible pour désamorcer le conflit entre les États-Unis et l’Iran, avec le Kremlin et le ministère de la Défense tentant de dissuader le président Donald Trump et le Pentagone de s’attaquer directement au Corps des gardiens de la révolution islamique. La contrepartie inévitable en serait une montée des opérations secrètes,une mise en scène possible de faux drapeaux et toutes sortes de techniques louches de guerre hybride déployées non seulement contre les GRI, directement et indirectement, mais contre les intérêts iraniens partout dans le monde. À toutes fins pratiques, les États-Unis et l’Iran sont en guerre.

Dans le contexte du scénario de la division des puissances de l’Eurasie souhaitée par les USA, l’administration Trump profite de la haine psychopathique des wahhabites et des sionistes envers les chiites. La « pression maximale » sur l’Iran compte sur le pote de Jared « d’Arabie » Kushner sur WhatsApp, Mohammed Ben Salmane, à Riyadh et sur le mentor de MbS à Abou Dabi, Sheikh Zayed, pour remplacer la pénurie de pétrole iranien sur le marché. Mais c’est absurde, car un certain nombre de commerçants chevronnés du golfe Persique sont catégoriques : Riyad ne prendra pas « la part de marché de l’Iran », car le pétrole supplémentaire n’est tout simplement pas là.

Une grande partie de ce qui nous attend dans la saga de l’embargo pétrolier dépend de la réaction des vassaux et semi-vassaux. Le Japon n’aura pas le courage de s’élever contre Washington. La Turquie va se battre. L’Italie, via Salvini, fera pression pour obtenir une dérogation. L’Inde est très compliquée ; New Delhi investit dans le port iranien de Chabahar en tant que plaque tournante de sa propre Route de la soie, et coopère étroitement avec Téhéran dans le cadre de l’INSTC. Une basse trahison est-elle possible ?

La Chine, cela va sans dire, ignorera tout simplement Washington.

L’Iran trouvera des moyens de faire couler son pétrole parce que la demande ne disparaîtra pas d’un coup de baguette magique américaine. Il est grand temps de trouver des solutions créatives. Pourquoi ne pas, par exemple, ravitailler les navires en carburant dans les eaux internationales contre de l’or, toutes sortes d’espèces, cartes de crédit, virements bancaires en roubles, yuans, roupies et rials — et tout ce qui peut être loué sur un site Web ?

Une façon pour l’Iran d’utiliser sa flotte de pétroliers pour faire un malheur : certains des pétroliers pourraient être stationnés dans — vous l’aurez deviné — le détroit d’Ormuz. Ajoutons à cela une zone franche pour les équipages des navires. Les armateurs économiseraient des fortunes sur les factures de carburant, et les équipages obtiendraient toutes sortes de choses à 90% de rabais en duty free.

Et voyons si l’UE prendra enfin son courage à deux mains et passera en mode turbo avec son réseau de paiement alternatif de type Fonds commun de créances conçu à la suite de l’abandon du JCPOA par l’administration Trump. Parce qu’au-delà de la volonté de sabotage de l’intégration eurasienne et de la mise en œuvre du changement de régime iranien cher aux néocons, tout ceci tient à l’anathème ultime : l’Iran est puni sans merci parce qu’il a contourné le dollar américain pour son commerce énergétique.

Traduction et note d’introduction Entelekheia
Photo : Détroit d’Ormuz la nuit/Wikimedia

Note de la traduction
* L’attaque du Golfe du Tonkin, qui a servi de prétexte à la guerre du Vietnam, était un faux drapeau américain aujourd’hui avéré.

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