Royaume-Uni : La massue du Brexit frappe encore

Par George Galloway
Paru sur RT sous le titre Brexit bludgeon batters Britain’s politics all over again – George Galloway


Malgré une communication désespérée, le tsunami créé par le Brexit Party de Nigel Farage, né il y a seulement six semaines, pourrait bien balayer des partis vieux de plusieurs siècles, qui pourraient maintenant commencer à se fragmenter en leurs parties constitutives.

Mais d’abord, un mot sur Farage. En tant que politicien populiste, il est parfaitement évolué. Bon vivant, n’ayant pas plus de vices que Mr tout-le-monde, plaisant et communicant de génie, ce n’est ni un philosophe, ni un idéologue, mais un homme mû par une obsession infrangible : la sortie britannique de l’Union européenne.

Poursuivie avec détermination pendant un quart de siècle, cette obsession a changé le cours de l’histoire d’une manière sans précédent depuis M. Churchill à l’été 1940, sans même faire d’exception pour Margaret Thatcher et Tony Blair.

Je l’ai critiqué en privé quand il avait prématurément quitté la scène, après le succès du référendum du Brexit de 2016 — mais en fait, son timing était parfait. Il a donné exactement la bonne longueur de corde aux élites dirigeantes qui conspiraient pour saboter le Brexit et trahir les électeurs, et ils se sont pendus.

Dans l’histoire de la politique britannique, la dernière fois que le Parti conservateur avait vogué dans ce genre de néant était à une époque où le duc de Wellington racontait encore ses histoires sur la bataille de Waterloo au Parlement britannique, et c’était uniquement parce que le parti en était aux premières étapes de sa formation. Les conservateurs s’étaient ensuite largement rattrapés en nous prenant de haut pendant 200 ans, mais cette semaine, ils ont chuté dans des sondages à un seul chiffre. Le départ de Theresa May a bien déclenché une ruée de candidats vers son poste, mais ils ressemblent à des chauves qui se battraient pour un peigne.

Le Parti travailliste tel que nous le connaissons (et tel que certains d’entre nous l’aimions) est mort. Cette coalition du Labour de Blair et de Corbyn, de membres européistes dépendants d’électeurs du Brexit, d’infiltrés de droite et de libéraux déguisés en gauchistes, de fanatiques communautaristes, de délégués de campagnes pacifistes et de fauteurs de guerre sanguinaires, ce Parti travailliste-là est mort.

La fête d’anniversaire des 70 ans de Jeremy Corbyn a certainement été gâchée à mesure de l’arrivée des résultats. Son numéro d’équilibriste sincère, souvent habile, juste au milieu de la route s’est terminé comme ce genre de numéro finit toujours, quand il a été frappé par la circulation venue des deux sens. Je connais Corbyn depuis près de 40 ans et j’ai entretenu des relations personnelles et politiques étroites avec lui pendant des décennies. J’ai été son défenseur le plus ferme au quotidien, dans les médias britanniques, pendant quatre longues années – je l’ai même parfois payé. Et donc, il est douloureux pour moi de le dire, mais c’est le bout du chemin pour lui.

Lorsque son son numéro deux effectif, son chancelier fantôme [1] John McDonnell s’est joint à la trahison de la démocratie par un tweet — c’est, comme tant d’autres, un ancien trotskyste — le lendemain des résultats, c’était un mauvais présage pour Corbyn. McDonnell s’était joint au chef adjoint déloyal du Parti travailliste, Tom Watson, à la ministre des Affaires étrangères de l’opposition, Emily Thornberry – qui guigne la place de leader du Parti – et au secrétaire de l’opposition, Sir Keir Starmer QC, pour exiger un soutien sans équivoque et immédiat de Corbyn à un nouveau référendum. Tout cela, joint à la campagne des élites travaillistes pour le maintien dans l’UE, a signé l’arrêt de mort politique de Corbyn.

(On ne peut pas cacher le coup que nous avons pris hier soir. Réunir les gens quand la division est si grande n’allait de toutes façons pas être facile. Aujourd’hui, nous faisons face à la perspective d’un extrémiste du Brexit comme leader des Tories [il parle de Boris Johnson, NdT] & à la menace d’une sortie sans accord, nous devons unir notre parti & pays en re-soumettant la question au vote du public)

(Les gens sont totalement clairs sur ce que je dis. Bien sûr que je veux des élections générales. Mais je réalise à quel point c’est difficile à obtenir. Je ferai tout ce que je pourrai pour bloquer un Brexit sans accord. Donc, oui, comme des élections générales ne sont probablement pas possibles, alors je soutiens un retour devant le peuple avec un second référendum)

Soit le leader travailliste obéit et abandonne les millions de partisans du Brexit de la classe ouvrière de tout le pays (Farage, avec son parti du Brexit, a gagné dans tous les bastions du Labour d’Angleterre et du Pays de Galles, sauf Londres) mais surtout au Pays de Galles, dans les Midlands anglais et dans le Nord – les régions industrielles de Grande-Bretagne analogues aux « Swing states » des USA qui ont propulsé Trump à la Maison Blanche [2] — auquel cas le Parti va conclure que le mieux pour sa direction serait une femme plus jeune et moins chargée de bagages [comme Emily Thornberry, NdT], ou il refuse et se verra renverser par ses membres du Parlement, dont les 9/10èmes lui sont défavorables depuis le début.[3]

Quoi qu’il en soit, l’élan, le brio, la nouvelle voiture-balai que Corbyn représentait il y a tout juste deux ans ne sont plus là. Saigné à blanc par les compromis, sa volonté d’apaisement des ennemis — la cinquième colonne sans laquelle il serait déjà Premier ministre – et l’usure implacable due aux accusations diffamatoires, aux « fake news » et aux mensonges purs et simples colportés contre lui, [4] Corbyn est maintenant un cadavre ambulant.

Une élection parlementaire partielle est imminente dans Peterborough — l’une des plus importantes circonscriptions à majorité de Brexiteers du pays — elle se tienda le D-day, le 6 juin. Ce sera le Jour le plus long pour l’ancienne classe politique britannique. Leur heure de gloire tire à sa fin, le vent a tourné. Le chemin à parcourir reste abrupt et ne ne mène que dans une seule direction.

George Galloway a été membre du Parlement britannique pendant presque trente ans. Il présente des émissions de radio et de télévision (y compris sur RT). C’est un célèbre réalisateur, écrivain et tribun.

Traduction Entelekheia
Photo Pete Linforth/Pixabay

Notes de la traduction :

[1] La politique britannique comporte une spécificité : tout nouveau gouvernement est doublé par un gouvernement « fantôme » d’opposition, dont chaque membre (ministre de l’intérieur « fantôme », ministre des affaires étrangères « fantôme », etc) est censé surveiller et critiquer l’action de son homologue du gouvernement officiel.

[2] Les « Swing States » (« Etats-bascules ») des USA sont des États qui peuvent aussi bien voter pour un bord que pour l’autre. Ils sont vus comme déterminants pour les élections présidentielles. Trump avait concentré sa campagne électorale sur eux. Hillary Clinton, peut-être trop sûre d’elle, n’avait pas pris cette peine.

[3] A l’image du PS français et du Parti démocrate des USA, le problème actuel du Labour est que son élite – aisée, urbaine, progressiste – est déconnectée des préoccupations de sa base ouvrière. Corbyn a été propulsé à la tête du Labour par sa base et l’a revitalisé, mais les autres pontes du Parti restent en majorité fidèles à la ligne néolibérale de Tony Blair. L’inévitable clash qui s’en est ensuivi a été durci par les multiples tentatives d’apaisement et les compromis de Corbyn, que les Blairites ont interprété — peut-être à juste titre — comme une faiblesse à mettre à profit pour le faire tomber. Quoi qu’il en soit, ils ont redoublé d’efforts contre leur leader.

[4] Jeremy Corbyn a fait l’objet d’un tir de barrage inouï de campagnes de diffamation de la part des médias, des Tories et des partisans de Tony Blair (les dits « Blairites ») de son propre parti, et ce depuis son arrivée à la tête du Parti travailliste en 2015.

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