Les USA, le Russiagate et la fin des illusions pour les immigrants soviétiques

Par Yasha Levine
Paru sur The Grayzone Project et le blog de l’auteur sous les titres respectifs With Russiagate, we Soviet immigrants were finally forced to reckon with the bigotry of America’s elite et Russiagate: A coming of age moment for Soviet immigrants


Nous n’avions jamais su ce que c’était que de voir les médias et les gens de la classe politique du pays nous considérer comme une menace possible. Jusqu’à maintenant.

Récemment, je parlais à une de mes connaissances russes établie dans la région de New York. Il y a des années, il avait fait des études d’ingénieur à Moscou et avait ensuite été transféré dans une université ici, aux États-Unis. Il m’a dit que peu de temps après avoir déménagé, il avait reçu la visite inattendue de deux agents du FBI qui avaient tenté de le recruter.

Ils étaient venus directement à son appartement et semblaient tout savoir sur lui. Ils avaient un dossier détaillé qui, entre autres choses, comprenait toutes les demandes qu’il avait soumises à des universités américaines. Ils avaient également un dossier sur son ancien conseiller académique à Moscou, avec des informations sur les recherches du professeur et les contrats qu’il avait passés avec l’armée russe. Ils voulaient savoir ce qu’il savait de ce travail militaire et lui ont ensuite demandé d’identifier des photographies de divers équipements et instruments.

Il avait été stupéfait par leur apparition soudaine et effrayé par leur efficacité et leur compétence. Il avait aussi été frappé par l’agent féminin. « Elle était magnifique. Je lui aurais dit n’importe quoi, » m’a-t-il dit. Mais il n’avait rien à dire. A Moscou, il avait été un geek étudiant en ingénierie. Il n’avait aucune idée de ce qu’ils demandaient.

Au bout d’un moment, les agents du FBI étaient repartis. Ils ne l’ont plus jamais contacté. Mais le message était clair : ils surveillaient, et ils pouvaient revenir à tout moment.

Son histoire n’est pas unique. Le FBI fait régulièrement ce genre de choses. Selon certaines estimations, au moins un tiers de tous les étudiants étrangers reçoivent une visite similaire d’une paire d’agents amicaux. Et étant donné la panique sur la sécurité nationale attisée à propos de la Chine et la Russie, je ne serais pas surpris si ce chiffre était beaucoup plus élevé. L’autre semaine, le New York Times a rapporté que le FBI avait intensifié ses activités de surveillance, d’intimidation et d’expulsion d’universitaires chinois en Amérique. Comme l’a expliqué le directeur du FBI, Christopher Wray, l’appareil de sécurité américain ne s’inquiète pas seulement du gouvernement chinois. Pour eux, tous les Chinois sont suspects – ils représentent une « menace d’ensemble envers la société ». Même les stratèges politiques progressistes croient que la Chine est une menace existentielle pour l’Amérique et aident à attiser une campagne sinophobe bipartisane qui a atteint des gens que je connais.

Avec les convulsions de notre corps politique à propos de la Russie et de la Chine, l’histoire « banale » de mon pote chinois m’a fait penser à quel point les paniques xénophobes s’insèrent facilement et naturellement dans la culture politique américaine – et comment, jusqu’à assez récemment, les immigrants russes et soviétiques comme moi n’avions jamais vraiment subi le poids de ces campagnes.

Depuis mon arrivée en tant que jeune immigrant soviétique en Amérique, j’ai été initié à voir ce pays comme un phare unique de tolérance – un endroit où le sectarisme et le racisme, s’ils existent, sont relégués aux marges les plus sombres de la société. C’était un truisme pour nous que, contrairement à l’Union soviétique – qui était « fermée », « sectaire », « paranoïaque » et « répressive » – l’Amérique était « ouverte », « tolérante » et « accueillante ». Plus tard, à l’âge adulte, j’ai compris à quel point l’intolérance, le racisme systémique et l’exclusion sont enracinés dans la politique et la culture de l’Amérique moderne. En tant que journaliste et reporter sur les recoins les plus sombres de l’Amérique, c’était impossible de ne pas le voir. Mais en grandissant dans une communauté d’immigrants insulaires, fraîchement débarqués dans la tranquille ville de San Francisco, il était facile de croire en une vision idéalisée du pays qui nous accueillait.

La vie des immigrants était difficile, surtout pour les adultes. Les gens luttaient pour joindre les deux bouts et s’intégrer dans une société totalement nouvelle. Nous avions notre lot de délinquance et un peu de violence. Les gens se bousculaient pour gagner de l’argent – certains réussissaient, d’autres échouaient et souffraient. La vie était dure et l’intégration difficile. Mais par rapport à d’autres groupes d’immigrants et groupes minoritaires, nous étions un groupe relativement privilégié.

Nous étions majoritairement juifs et généralement considérés comme des Blancs. Et nous avions une place spéciale et glorifiée dans la culture politique américaine : Nous avons été victimes de la répression soviétique et de l’antisémitisme, sauvés par une Amérique altruiste. Nous étions présentés comme un exemple vivant de la supériorité américaine et un symbole de la barbarie soviétique.

Pendant la plus grande partie du XXe siècle, les législateurs américains avaient élaboré des lois pour empêcher spécifiquement les Juifs d’entrer dans le pays. Nous étions des « rats », selon le sénateur du Wisconsin Alexander Wiley, qui avait contribué à l’élaboration d’une loi, en 1948, pour empêcher les victimes de l’Holocauste d’immigrer en Amérique. Mais pour nous, c’était différent. Les Américains protestaient en notre nom devant les ambassades soviétiques. Les lobbyistes et les législateurs de Washington DC défendaient notre cause et élaboraient des sanctions pour garantir notre libération. Nous étions un projet bipartisan – soutenu par la puissance de l’empire américain.

Yasha Levine, inflitré judéo-bolchevique. San Francisco, 1999.

Ma communauté d’immigrants était privilégiée. Et à cause de cela, nous ne nous sommes jamais vraiment inquiétés des raids contre l’immigration. Nous n’avons pas été la cible punitive des flics juste à cause de la couleur de notre peau. Nous n’étions pas considérés comme une menace terroriste ou ciblés par le FBI pour nous infiltrer et nous inciter au crime. Nous n’avons jamais allumé la télévision pour nous y voir déshumanisés ou stigmatisés comme menace intérieure – comme des ennemis du ‘Mode de vie américain’. Quand je repense à tous les petits – et pas si petits – délits que nous avons commis quand nous étions adolescents, je suis surpris de constater à quel point les flics étaient indulgents avec nous.

Nous occupions une place particulière dans la pyramide des immigrants. Et à cause de cela, nous n’avions jamais été dans la ligne de mire d’une bonne vieille panique xénophobe traditionnelle américaine. L’hystérie antirusse du début du XXe siècle et la peur des rouges de la Guerre froide appartenaient à un passé lointain dont peu d’entre nous connaissions même l’existence. Nous n’avons jamais su ce que c’était que de voir les médias et les gens de la classe politique du pays nous considérer comme une menace possible. En fait, le fait de voir d’autres groupes minoritaires et immigrants diabolisés ne faisait que renforcer le sentiment de supériorité de ma communauté.

Mes compatriotes immigrants soviétiques n’ont jamais été connus pour leur politique raciale progressiste – quand on y regarde bien, bon nombre d’entre eux sont des réactionnaires de base. Le sentiment général pouvait se résumer ainsi : « Nous ne sommes pas comme eux. Nous sommes différents. Et de toute façon, si certains groupes ethniques sont visés, il doit y avoir une bonne raison à cela. L’Amérique est un État de droit, après tout. Les gens d’ici ne sont pas pourchassés pour des raisons politiques sectaires comme ils le sont dans les pays autoritaires répressifs. »

Mais cette croyance dans l’infaillibilité des institutions américaines a commencé à prendre de la gîte au moment où Donald Trump a remporté les élections.

Depuis près de quatre ans, les immigrants soviétiques et russes ont vu l’élite politique libérale américaine rejeter la responsabilité des problèmes politiques intérieurs de leur pays sur un ennemi étranger fictif et insondable : une campagne xénophobe qui place des gens comme nous – « les Russes » – au centre de tout ce qui va mal en Amérique. Nous avons vu cette panique grandir, passant d’une peur du gouvernement russe à une théorie du complot raciste irrationnelle et généralisatrice qui a englobé non seulement les ressortissants russes ou les représentants du gouvernement russe, mais aussi tous ceux des pays de l’ancienne Union soviétique.

Les immigrants se sont tournés vers la télévision pour voir les hauts responsables américains de la sécurité, les politiciens, les journalistes respectés, les analystes et les experts dire aux téléspectateurs nationaux qu’ils avaient raison d’avoir peur de nous : Les Russes sont sournois, indignes de confiance, ont une tendance innée à haïr la démocratie et un penchant génétique pour le mensonge et la tricherie. Les gens comme nous représentent une menace. Nous sommes une cinquième colonne possible – que nous le sachions ou non, y compris les retraités et les nourrissons russes. Selon Keith Olbermann, nous sommes de la « racaille russe ».

« Les Russes affluent vers les propriétés de Trump pour donner naissance à des citoyens des Etats-Unis » – Les bébés-ancres de Poutine, une bombe à retardement démographique qui fera exploser la démocratie américaine.

Dans tout cela, le « Russe » est une catégorie mouvante, assez flexible pour englober les juifs russes, les juifs ukrainiens, les Russes ethniques, les Azerbaïdjanais, les Ukrainiens et toutes sortes d’autres groupes ethniques. N’importe lequel d’entre eux peut convenir, selon les besoins de cette théorie du complot en constante évolution. En Amérique, cela représente quelque chose comme trois millions de personnes.

Cette campagne sectaire dure depuis près de quatre ans – et elle vient d’en haut : elle est amorcée par les services de sécurité américains et véhiculée par de respectables institutions médiatiques de gauche libérale. Pour les immigrants soviétiques, c’est déroutant et inquiétant. C’est la première fois depuis notre arrivée en Amérique que nous sommes pris pour cible de cette façon.

Au début, cela avait l’air d’une blague. Les gens en riaient. Nous étions sûrs que cette étrange panique sectaire passerait. Mais quand au contraire, elle a continué à grandir et à s’infiltrer dans tous les coins de nos médias libéraux de gauche, nous avons cessé d’être sûrs de la façon dont nous devions réagir. Nous sommes passés par différentes humeurs : de l’indifférence à la colère, de la colère à la dépression, jusqu’au déni total. Mais en discutant avec les gens à ce sujet, j’ai l’impression que pour beaucoup d’entre nous, un sentiment est resté à peu près constant : un mépris croissant pour les institutions sacro-saintes de l’Amérique : sa presse, ses politiciens, son élite nationale de sécurité.

Et c’est ce qui est drôle dans cette panique anti-russe. Pendant des années, une grande partie de la classe politique américaine a crié que « les Russes » sapaient la confiance dans les institutions américaines. Mais pour beaucoup d’immigrants soviétiques ici en Amérique, c’est précisément cette panique xénophobe qui est à l’origine de cette perte de confiance.

Les immigrants soviétiques ont toujours eu une croyance implicite dans la supériorité des institutions américaines. C’est un truc religieux pour eux. Mais le fait de se voir ainsi balayés d’un revers de main et diabolisés a engendré une désillusion et une répulsion à l’égard de la politique américaine à un niveau jamais vu chez eux. En ce sens, le Russiagate les a obligés à mûrir : il a sapé leur foi naïve et leur a donné un aperçu personnel d’une Amérique paranoïaque, vénale et d’une xénophobie totalement décomplexée.

Est-ce une bonne chose que d’avoir mûri ? Eh bien, je suppose que ça devait arriver à un moment ou un autre. Mais la façon dont ce désenchantement s’est manifesté – sous l’impulsion de la classe dirigeante de gauche libérale américaine – a pratiquement assuré que la plupart des immigrants soviétiques en sortiront encore plus réactionnaires qu’auparavant. Et qui aurait cru que c’était possible ?

Journaliste d’investigation, Yasha Levine est l’auteur de Surveillance Valley : L’histoire militaire secrète d’Internet. Livre malheureusement non encore traduit en français – un extrait ici.)

Traduction Entelekheia
Illustration Yasha Levine : « Rendez l’Amérique Russisch-Frei de nouveau »

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