Soudan : l’Arabie Saoudite et les EAU barrent la route à la démocratie

En avril dernier, les manifestants soudanais qui demandaient le départ d’Omar el-Bechir, et l’avaient obtenu à la suite de l’intervention de l’armée, avaient refusé l’aide financière de l’Arabie Saoudite et des Émirats Arabes Unis à leur junte militaire de transition, affirmant « Nous ne voulons pas de l’aide saoudienne, même si nous devons manger des haricots et des falafels ! »

« Le bloc saoudien soutient des régimes autoritaires [au Moyen-Orient et en Afrique du Nord], y compris le statu quo autoritaire du Soudan », avait expliqué le chercheur en études africaines à l’Université du commerce d’Istanbul Murat Yigit à TRT World. « L’une des dynamiques les plus importantes des protestations actuelles est que le Soudan est en partie un État dirigé par des étrangers. L’Arabie Saoudite et ses alliés du Golfe sont des acteurs importants de la politique soudanaise », a-t-il conclu.

Or, les manifestants demandaient, outre la démocratie, une indépendance totale de leur pays. Et ils avaient raison de se méfier des Saoudiens et des Émiratis.


Par Robert Fisk
Paru sur The Independent et MintPress sous le titre Bloated bodies in the Nile show Sudan protesters were right to fear the arrival of Saudi and UAE money


Les manifestants pour la démocratie soudanais ont été les premiers à protester contre l’ingérence de l’Arabie saoudite dans leur révolution. Nous savions tous que les Saoudiens et les Émiratis avaient injecté des millions de dollars dans le régime d’Omar al-Bechir, demandé pour crimes de guerre par la Cour pénale internationale et maintenant chassé du pouvoir par une cabale militaire à la Sisi. Mais ce sont les manifestants du sit-in qui ont inventé le slogan : « Nous ne voulons pas de l’aide saoudienne, même si nous devons manger des haricots et des falafels ! »

Il a été crié, bien sûr, en même temps que le slogan plus familier « révolution du peuple ».

Peu de gens ont remarqué ce petit développement – à part, et c’est tout à son honneur, le Washington Post, mais les dizaines de cadavres gorgés d’eau qui flottent sur le Nil devraient concentrer notre attention sur le soutien que les Emiratis, et surtout les Saoudiens, accordent maintenant au gouvernement militaire pseudo-transitionnel du Soudan.

Nous ne devrions pas être surpris. Les fréquentes décapitations judiciaires de prisonniers saoudiens après des procès d’opérette, puis les restes découpés d’un journaliste saoudien exécuté et, maintenant, les cadavres soudanais en décomposition qui flottent le long du plus long fleuve d’Afrique – ainsi que l’attaque émiratie-saoudienne au Yémen et le massacre qui a suivi – sont en quelque sorte affreusement familiers. Des problèmes politiques résolus par une mort cruelle.

Ce que les centaines de milliers de manifestants, qui se cachent aujourd’hui des impitoyables milices tueuses du nouveau régime prétendument temporaire, veulent savoir est simple – et il ne s’agit pas de savoir si Omar el-Bechir va être jugé.

Les manifestants veulent des réponses sur la vraie nature de la relation entre les États du Golfe et deux hommes : le commandant des « Forces de soutien rapide », l’effrayant Mohamed Hamdan Dagolo – alias « Hemeti » – et Abdul Fattah al-Burhan, le chef théorique du Conseil militaire qui a pris le pouvoir après le renversement de Bechir.

Les deux hommes se sont récemment rendus dans les États du Golfe – et les Soudanais qui étaient parqués autour de leur capitale veulent savoir pourquoi l’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis ont promis 3 milliards de dollars US pour aider le gouvernement transitoire.

D’où leur préférence pour les haricots et les falafels – une galette remplie de pois chiches qui provient probablement d’Égypte – plutôt que pour le fric saoudien. Mais en parlant d’Égypte, les Soudanais réalisent aussi que leur propre expérience nouvelle et révolutionnaire d’exigence du renversement de Bechir, aux côtés des dirigeants civils qui organiseront des élections démocratiques, offre des parallèles remarquables avec l’expérience des manifestants du Caire après 2011.

Moubarak était le « Omar Bechir » de l’Égypte, bien sûr, et le général Mohamed Tantawi, chef égyptien du conseil suprême des forces armées, le Scaf (dont le rôle était de sauvegarder les futures élections, bien entendu), a joué le rôle de Burhan, maintenant chef du conseil militaire du Soudan. Des vraies élections avaient donné à l’Égypte près d’un an de pouvoir à la présidence de Mohamed Morsi, présidée par les Frères musulmans librement élus mais profondément imparfaits, jusqu’à ce que le général Abdul Fattah al-Sisi, qui allait bientôt devenir maréchal, organise un coup militaire, restaure la dictature et reçoive – quelle surprise – une aide économique considérable de l’Arabie Saoudite et des Émirats.

Les centaines de milliers de manifestants qui ont organisé la révolution contre Moubarak ont été tués, ont fui, se sont cachés ou ont été arrêtés par les services de sécurité égyptiens. Il n’est donc pas étonnant que les révolutionnaires en herbe soudanais – même s’ils se considèrent comme de simples manifestants pour la démocratie – craignent de subir bientôt le même sort et que ces généreuses monarchies du Golfe soient sur le point de frapper à nouveau avec un soutien encore accru pour Burhan et son désagréable compagnon.

Sisi lui-même a présidé une session d’urgence de l’Union africaine qui a donné trois mois supplémentaires au conseil militaire de Burhan pour organiser sa « passation » au pouvoir civil. Si les Saoudiens ont aidé Sisi en Égypte avec leurs immenses richesses, pourquoi pas Burhan ? Pourquoi ces 3 milliards de dollars, si ce n’est pour soutenir le régime de Burhan lui-même – porté au pouvoir par des protestations nationales contre l’économie en faillite du Soudan.

Le Soudan, et notamment les milices dirigées par l’extrêmement dangereux Dagolo, un individu sans honneur – plus de 10 000 hommes, dont certains sont coupables de crimes de guerre au Darfour – se sont battus pour les Saoudiens contre les Houthis au Yémen. Et Dagolo, selon Al Jazeera, a rencontré le prince héritier saoudien début mai et a promis de soutenir le royaume contre « toutes les menaces et attaques de l’Iran et des milices houthies ». Il allait continuer d’envoyer des forces soudanaises pour aider l’Arabie Saoudite au Yémen, aurait-il promis.

Burhan a recruté de nombreux Soudanais qui étaient allés combattre au Yémen – dont un grand nombre étaient sous le commandement de Dagolo. Faut-il s’étonner que le prince héritier Mohammed ben Salmane veuille poursuivre sa relation avec Dagolo ? Tout est mieux à se yeux qu’une démocratie parlementaire au Soudan – en particulier du type de celle des Frères musulmans qui ont gouverné l’Égypte après Moubarak.

Au milieu de ce coup de poignard dans le dos potentiel envers les manifestants, les États-Unis se sont retrouvés dans une situation encore plus embarrassante qu’en Égypte. La Secrétaire d’État de l’époque, Hilary Clinton, avait continué à soutenir le régime Moubarak jusqu’à ce que Barack Obama décide finalement que ses jours étaient comptés. Puis il s’est rangé aux côtés de Morsi – mais ne savait pas si le coup d’État de Sisi devait être appelé coup d’État. De façon plus honnête, John McCain a immédiatement dit que c’était bien ainsi qu’il fallait l’appeler.

Maintenant, à l’exception de vagues mots de l’administration Trump selon lesquels elle condamne la violence au Soudan, il n’y a pas eu de déclaration sérieuse de la Maison-Blanche sur les bouleversements massifs dans ce pays. Les États-Unis veulent la démocratie au Soudan – sans doute parce que c’est ce que leur propre gouvernement est censé défendre dans toutes les nations – mais tout le monde sait que Trump, dans sa vision perverse, considère le prince héritier saoudien comme un allié de confiance – malgré le meurtre de Jamal Kashoggi – et Sisi comme « un grand homme ».

Comme l’a déclaré un ancien sous-secrétaire d’État américain au magazine Foreign Policy : « Les dirigeants et les gouvernements de l’Arabie Saoudite, des Émirats Arabes Unis et d’Égypte ne partagent pas nos valeurs démocratiques fondamentales, et leurs vues sur ce qui devrait se passer au Soudan divergent considérablement des politiques que les États-Unis devraient mener. »

L’UE, bien sûr, est enthousiaste à l’idée d’élections démocratiques, mais – bien qu’elle ne le dise pas – elle craint plutôt que l’ancien parti au pouvoir, avec son appareil politique toujours en place, puisse gagner. Quoi qu’il en soit, les États du Golfe et l’Égypte ne veulent pas de démocratie au Soudan.

Sont-ils si puissants qu’ils puissent assurer l’échec de la révolution ? Ou si effrayés par l’influence d’une démocratie soudanaise sur leurs propres autocraties que la révolution doive échouer ? Les tas de cadavres empilés au Caire après l’écrasement de Morsi et de la Confrérie par Sisi, la décapitation de militants chiites en Arabie Saoudite, le massacre de Jamal Kashoggi et les manifestants soudanais jetés dans le Nil montrent clairement que les forces qui veulent écraser la révolution au Soudan ne toléreront aucune opposition.

Traduction Entelekheia

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