L’infrastructure de la joie

Si le bonheur est avant tout apporté par le contact avec les autres, il n’en est pas moins vrai que l’environnement y a également sa part. Un joli jardin, un appartement ou une maison accueillants ne suffisent peut-être pas au bonheur, mais ils y contribuent. Nous le savons tous, architectes et urbanistes compris. Alors pourquoi nos bâtiments contemporains, nos centres commerciaux, nos parcs publics sont-ils si ternes et dénués de caractère ?


Par Ian Bogost
Paru sur The Atlantic sous le titre The Infrastructure of Joy


Est-ce que faire entrer le plaisir des yeux dans les villes les rendrait plus asphyxiantes ou plus joyeuses ?

Je ne suis pas généralement connu comme quelqu’un d’heureux. Je ne pense pas que ce soit parce que je suis malheureux, exactement, ou parce que je sois cynique ou négatif, même si cela m’arrive. Non, je pense que c’est parce que je suis allergique à l’idée selon laquelle le bonheur est autre chose qu’un mot pour décrire une vague et abstraite satisfaction. C’est bien d’être heureux, mais c’est également amorphe et naïf. Si vous me demandez si j’ai faim, j’ai un critère fiable pour répondre. Si vous me demandez si je suis heureux, je suis susceptible de m’interroger sur ce qu’être heureux veut dire.

La designer Ingrid Fetell Lee m’a donné un nouvel outil pour m’aider à éclaircir mon esprit. Le « bonheur, » a-t-elle expliqué récemment lors de l’Aspen Ideas Festival, organisé conjointement par l’Aspen Institute et The Atlantic, « est une évaluation approximative de la façon dont notre vie nous apparaît ». Cela rend les évaluations macroscopiques du bonheur difficiles, voire oppressantes. Que pensez-vous de votre travail, de votre vie familiale, de votre santé et de tout le reste ? Penser à cela est difficile à supporter, et vous rend moins heureux.

Pour arriver au bonheur, Lee suggère de le chercher autour de soi, en trouvant (ou en créant) des moments de joie. Contrairement au bonheur, la joie est momentanée et à petite échelle : elle provient d’un sentiment intense et fugace d’émotion positive. Selon Lee, cela rend la joie mesurable, du moins qualitativement. Quelque chose qui vous fait sourire, ou rire, comme par exemple regarder un chien jouer ou sentir la texture du sable couler entre vos doigts. La joie est minuscule mais viscérale, dit Lee, ce sont des « petits moments qui nous font nous sentir plus vivants ». Avec le temps, ce sont ces petits moments qui mènent au bonheur.

La joie vient souvent de contacts avec des gens – verser de la pâte à crêpes avec un jeune enfant, ou sentir les doigts de votre moitié tapoter amicalement votre dos lorsque vous passez la porte. Mais en tant que conceptrice axée principalement sur l’environnement urbain, Lee a commencé à demander aux gens quelles choses leur apportent de la joie. À sa grande surprise, certaines des mêmes réponses revenaient sans cesse, peu importe le sexe, l’origine ethnique ou l’âge de ses sujets : des cabanes dans les arbres et des ballons, des arcs-en-ciel et des jets d’eau, des piscines et des bulles de savon. Elle s’est attachée à comprendre les points communs esthétiques de ces choses qui apportent de la joie, et à les développer pour en faire des modèles de design qui pourraient être utilisés dans le monde entier. Les choses rondes ont tendance à apporter plus de joie que les choses angulaires, par exemple. Les taches de couleur ont tendance à susciter le plaisir, tout comme la symétrie et les objets en plusieurs exemplaires.

Un carrefour arc-en-ciel à Orlando, en Floride

« Si ce sont ces choses qui nous apportent de la joie, » demande Lee, « alors pourquoi sont-elles aussi absentes de notre monde ? » Les bureaux sont gris ou beiges. Les écoles sont tout aussi ternes, sans parler des maisons de retraite et des projets immobiliers. Lee pense que l’ajout d’éléments de design qui produisent des petits moments de joie – comme des couleurs et des motifs – peut améliorer la productivité et donner de d’espoir. Par exemple, dans la maison de repos de Shinjuen, au Japon, l’architecte Emmanuelle Moreaux a installé un mobile de bulles colorées qui évoque « l’herbe verte et les bulles de savon qui flottent dans le parc les jours ensoleillés », le genre de chose dont Lee dit qu’elles sont presque universellement perçues comme joyeuses.

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Laquelle des deux images préférez-vous ? NdT

Il est difficile de ne pas être d’accord avec son idée, d’autant plus qu’il y a des preuves de son efficacité. Par exemple, Lee a souligné que « les gens pensent davantage que leur portefeuille perdu leur sera rendu lorsqu’ils se tiennent dans un passage pour piétons arc-en-ciel que dans un passage pour piétons normal », ce qui indique le genre d’apport qu’elle vise dans ses conceptions.

Mais je ne suis pas sûr de vouloir vivre dans un monde où des blocs et des bulles de couleur s’étaleraient sur toutes les surfaces. J’aime bien voir un arc-en-ciel occasionnel, mais l’idée d’une ville où l’on ornerait de la sorte chaque passage pour piétons me paraît plus lourde que joyeuse.

Lorsque j’ai soulevé cette objection, Lee m’a fait remarquer que l’environnement urbain a beaucoup de chemin à parcourir avant que cela ne devienne un problème. « Je ne pense pas que nous soyons en danger d’avoir trop d’espaces colorés », m’a-t-elle dit. Elle a également dit que les gens ont tendance à craindre de se lasser des couleurs vives, mais qu’en fait, ils sont beaucoup plus susceptibles de se lasser des couleurs ternes.

Même question que précédemment, NdT

En tant qu’auteur d’un livre sur l’application du jeu à la vie ordinaire, je comprends très bien l’attrait de Lee pour les objets et les espaces du quotidien comme lieux d’interventions, plutôt que pour des événements et des rencontres remarquables. Malgré tout, je crains que l’ornementation des espaces publics ne suffise pas. La joie que l’on éprouve à aider un jeune enfant à écrire son nom, ou la joie de chronométrer le changement de vitesse de son auto pour maximiser l’accélération en sortie de virage, n’a rien à voir avec l’aspect visuel de ces choses. Cela vient de faire ou d’expérimenter quelque chose d’une nouvelle manière, ou au contraire d’une manière familière. C’est la sensation que j’appelle le fun.

Quand j’ai interrogé Lee à ce sujet, elle a convenu que la fonction peut être tout aussi importante que l’apparence pour procurer de la joie. Elle m’a dit qu’elle se concentre sur l’environnement urbain, parce que « c’est là que se trouve le plus grand écart entre ce qu’il y a et ce qu’il faudrait, et que cela a une influence profonde ». Je m’inquiète toujours de l’obsession actuelle de l’apparence – et Lee admet que des exemples comme les passages pour piétons arc-en-ciel marchent mieux sur son public, qui comprend parfaitement le concept de joie à travers les images.

Est-ce toujours une question de couleurs vives, de motifs ou de symétrie ? NdT

Au moins, les recherches ou le design dans le but de procurer de la joie offrent une alternative à la recherche abstraite et holistique du « bonheur ». Nous vivons notre vie jour après jour, mais nous ne sommes peut-être heureux que rétrospectivement, en réfléchissant à l’effet de toutes les rencontres que nous avons eues. Cela rend les petits moments plus importants que les grands, parce qu’ils se produisent tout autour de nous, tout le temps.

Traduction et note d’introduction Entelekheia
Photo : Stockholm, Michelle Maria/Pixabay

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