Les « morts de désespoir », une vague de mortalité qui frappe les USA

C’est une tendance des plus inquiétantes aux USA : le nombre de ceux qu’on appelle les « morts de désespoir » – à savoir des gens qui partent avant l’heure sans cause extérieure telle que des maladies ou des homicides, mais à la suite de surdosages de drogue, d’atteintes hépatiques liées à une surconsommation d’alcool et de suicides purs et simples – est en train d’exploser. La presse du pays s’est emparée de l’affaire, et chacun y va de son analyse sans qu’une cause facilement identifiable n’émerge et ne permette de désigner le responsable. Le chômage endémique ? L’effondrement de la religion et des structures familiales ? La solitude ? La culture de la concurrence, qui pousse les gens à vivre leur vie comme un combat sans fin ? La perte de repères sociaux, l’action dissolvante du culte de la richesse et de l’apparence chez les urbains de la classe moyenne, le narcissisme et l’ambition impossible de la perfection ? Un peu de tout cela, avec la destruction néolibérale en toile de fond ? A ses débuts, à la fin des années 90, le phénomène touchait prioritairement les Blancs pauvres, non-éduqués et sans emploi de plus de 45 ans (une bonne explication de la vague dite « populiste » qui a porté Trump au pouvoir, au passage). Aujourd’hui, il s’étend à toutes les tranches d’âges et à toutes les franges de la population blanche, même les plus favorisées, par exemple celle des jeunes libéraux des écoles de pointe de Silicon Valley.

Qu’est-ce qui tue les Américains ? Et devons-nous redouter le même phénomène si nous continuons d’adopter leur modèle économique, leur mode de pensée et leurs repères culturels ?


Par Helen Buyniski
Paru sur RT sous le titre Deaths of despair’ soaring among Gen Z & millennials: ‘It’s the economy, stupid’


Les jeunes Américains se suicident en nombre record, victimes d’une confluence de facteurs économiques et sociologiques qui les ont frappés, au-delà même de la vague nationale actuelle dite des « morts de désespoir » de tous âges.

Selon une étude publiée mardi 18 dans le Journal of the American Medical Association (JAMA), les taux de suicide chez les adolescents et les jeunes adultes âgés de 15 à 24 ans – la frange la plus âgée de la « Génération Z » – ont grimpé en flèche en 2017, et atteint leur plus haut niveau depuis 2000. Ils ont augmenté de 51 % au cours des dix dernières années, portés par l’augmentation des taux d’anxiété et de dépression, ainsi que par la consommation de réseaux sociaux et de drogues, et les chiffres pourraient même être plus élevés, puisque certains surdosages intentionnels ne sont pas comptés comme suicides.

Selon l’étude de la JAMA, ce sont les jeunes hommes qui ont connu la plus forte augmentation du nombre de décès, bien que les femmes les rattrapent à un rythme alarmant. Les adolescents et les jeunes adultes signalent des taux plus élevés d’anxiété et de dépression que les générations précédentes, et de nombreuses études menées au cours des dernières années ont démontré que l’utilisation des réseaux sociaux exacerbe ces deux conditions, créant une boucle qui peut avoir des conséquences tragiques.

Mais la génération Z ne fait que suivre les traces de ses prédécesseurs. La génération des « millenials », définie par le Bureau du recensement comme étant les personnes nées entre 1982 et 2000 (ce qui signifie que certaines sont incluses dans l’étude de la JAMA), se suicide aussi en nombre record. Selon un rapport publié la semaine dernière par Trust for America’s Health, les décès liés à la drogue chez les 18 à 34 ans ont augmenté de 108 % depuis 2007, tandis que les décès liés à l’alcool ont augmenté de 69 % et les suicides de 35 %. Alors que les millenials ont longtemps été considérés comme des « snowflakes » (des « flocons de neige », autrement dit des chouchous délicats) trop gâtés, les médias et la société se rendent compte tardivement que ce ne sont pas seulement des paresseux incapables de quitter leur chambre chez leurs parents – ce « désespoir » a une cause, et elle est surtout économique.

La montée des « morts de désespoir » chez les millenials et la génération Z peut être attribuéea au fossé actuel entre les espoirs et la réalité. Élevés dans le mythe du Rêve américain, ce sont les premiers citoyens du pays à connaître un niveau de vie nettement inférieur à celui de leurs parents, les baby-boomers, qui ont connu la prospérité grâce au boom économique de l’après-guerre. La dette nationale a gonflé sous l’effet de deux décennies de guerres intenables, dont le coût cumulé est sur le point de dépasser les 6 billions de dollars, alors que le budget du Pentagone a atteint une ampleur sans précédent, pendant que des coupes sombres dans les services sociaux ont décimé le peu de filet de sécurité sociale sur lequel les Américains pouvaient autrefois compter. De multiples séries de réductions d’impôt pour les riches et les grandes entreprises ont dégradé l’assiette fiscale du gouvernement et, ce qui n’est peut-être pas surprenant, les inégalités économiques se sont accrues jusqu’à dépasser celles de la Grande Dépression.

Et ces préoccupations ne sont même pas pertinentes pour une génération qui a quitté l’université déjà enchaînée par des dettes de prêts étudiants qui peuvent atteindre des centaines de milliers de dollars, et qui ne peuvent pas être annulées même en déclarant faillite. Les millenials qui ont obtenu leur diplôme à la suite du crash de 2008 sont entrés dans le « monde réel » pour ne trouver aucun emploi qui les y attendait. Hormis les chanceux qui pouvaient trouver un stage non rémunéré ou un poste de serveuse, ils étaient forcés de rentrer chez leurs parents, un coup dur pour n’importe qui, mais surtout pour une génération qui, depuis sa naissance, s’était entendue répéter qu’elle était spéciale, qu’elle pouvait faire ce qu’elle voulait, que le monde lui appartenait.

Les États-Unis, peut-être de façon unique dans le monde développé, considèrent la pauvreté comme un péché, et de nombreux millenials souffrent en silence, croyant qu’ils sont les seuls parmi leurs pairs à « échouer » dans le « monde réel ». Au lieu de chercher du soutien auprès de leurs amis et de leur famille, ils profitent de la disponibilité immédiate de l’alcool et des opiacés, un facteur qui a fait monter en flèche le nombre de « décès par désespoir ». Selon un rapport publié plus tôt ce mois par le Commonwealth Fund, certains États économiquement faibles, comme la Virginie-Occidentale, ont vu les surdosages de drogues plus que quintupler au cours des douze dernières années, et beaucoup plus encore ont vu leur nombre doubler et tripler. Le fait que les compagnies pharmaceutiques aient inondé le marché d’opiacés sur ordonnance alors que, parallèlement, la montée des réseaux sociaux dégradait la qualité et la complexité des relations humaines a été une coïncidence particulièrement mortelle.

Depuis 1996, les avoirs nets moyens des « consommateurs » de moins de 35 ans a diminué de 35%, selon le cabinet de conseil en gestion Deloitte. Les annonceurs commencent à se rendre compte que cibler ce groupe, même si cela peut sembler une décision de marketing judicieuse – ils représentent un quart de la population américaine, après tout – n’a pas de sens, puisqu’ils ne peuvent pas se permettre de s’offrir quoi que ce soit. La dette étudiante a augmenté de 160 % depuis 2004 chez les moins de 30 ans, et le taux d’accès à la propriété chez les personnes de moins de 30 ans n’est que de 37 %, soit huit points de pourcentage de moins que chez leurs parents. Selon un sondage mené l’an dernier, 89 % d’entre eux aimeraient être propriétaires d’une maison, mais près de la moitié n’ont pas d’économies – sans même parler des 20 % du prix d’achat de la propriété souvent exigés comme mise de fonds.

Les jeunes ne sont pas les seuls touchés par le phénomène des « morts de désespoir ». L’espérance de vie à l’échelle nationale est en baisse pour la troisième année consécutive, et un rapport de Trust for America’s Health publié l’an dernier prévoit que cette « épidémie » – qu’il définit comme une vague de décès dus à la drogue, à l’alcool et au suicide – est en voie de tuer plus de 1,6 million de personnes en 2025 si elle continue de croître à son rythme actuel.

Alors que les baby-boomers commencent à prendre leur retraite pour découvrir qu’ils ne peuvent pas vivre de leurs maigres économies – à supposer qu’ils en aient encore – ils se suicident, eux aussi plus souvent, leur taux de suicide ayant augmenté de 40 % entre 2007 et 2015.

Il ne s’agit pas seulement d’un problème de jeunes, ni d’un problème facile à résoudre, mais reconnaître la pauvreté systémique qui afflige le « pays le plus riche du monde » – où les deux tiers de la population n’ont pas assez d’économies pour faire face à un coup dur à 500 $ – serait un bon point de départ.

Traduction et note d’introduction Entelekheia
Photo Pixabay

1 réponse

  1. 9 juillet 2019

    […] Les « morts de désespoir », une vague de mortalité qui frappe les USA […]

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