Le choix des nouveaux leaders de l’UE reflète les politiques qui l’ont menée dans sa pagaille actuelle

Par John Laughland
Paru sur RT sous le titre EU choices for top posts a reflection of policies that led to its current mess


Malgré tout ce qui s’est passé dans l’UE au cours des cinq dernières années, ses États membres ont réussi à sélectionner quatre figures politiques qui incarnent une continuité totale avec les politiques qui l’ont conduite dans sa pagaille actuelle.

Aucune des calamités récentes n’a persuadé le bloc de modifier même légèrement son cours. Pas la montée des partis anti-systèmes en Italie, en Allemagne, en France, en Finlande et ailleurs. Pas la montée des forces patriotiques en Pologne et en Hongrie. Et pas le Brexit, qui, en termes économiques, équivaut à la perte non pas d’un État membre, mais de 20, et qui détruira les dispositions budgétaires actuelles de l’UE.

Les quatre hommes et femmes dont la nomination a été décidée mardi sont tous déterminés à créer les « États-Unis d’Europe » (pour citer la future nouvelle présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen) et donc à procéder à la même intégration européenne qui provoque autant de tensions internes dans les États membres et ses institutions. En outre, trois d’entre eux proviennent des principaux États membres de l’UE, les premiers membres fondateurs en 1951, et aucun n’est originaire de la « nouvelle Europe » centrale ou orientale. C’est comme si, en cette période de crise profonde, l’UE voulait revenir à ses origines d’il y a près de 70 ans, au lieu de s’adapter aux nouveaux défis du XXIe siècle.

L’annonce la plus frappante est bien sûr celle du poste le plus élevé, celui de la ministre allemande de la Défense, Ursula von der Leyen, qui devient présidente de la Commission. Parce que la Commission a le monopole de l’ensemble du processus législatif et exécutif dans les institutions de l’UE, cet organe est le moteur de l’ensemble de la machine. Le Parlement, en comparaison, est impuissant. Le fait que l’Allemagne ait pris le contrôle de la plus importante institution européenne est remarquable, notamment parce que c’est la première fois qu’un Allemand occupe ce poste depuis le tout premier président de la Commission, Walter Hallstein, qui l’a occupé entre 1958 et 1967. Dans les décennies qui ont suivi, et surtout depuis 1990, l’Allemagne est devenue la puissance hégémonique de l’UE et rien ne se décide à Bruxelles sans l’accord de Berlin.

L’Allemagne domine également le Parlement européen : quatre des sept groupes parlementaires, et donc plus des deux tiers des membres, sont dirigés par des Allemands. Alors qu’Angela Merkel se prépare à quitter son poste à Berlin, elle peut donc être certaine que son héritage se perpétuera, voire prospérera, à Bruxelles et à Strasbourg, où les institutions européennes seront contrôlées par ses plus proches alliés politiques et héritiers.

La contribution spécifique d’Ursula von der Leyen, outre sa nationalité et son statut d’alliée d’Angela Merkel, est qu’elle soutient activement non seulement le concept d’une Europe fédérale mais aussi d’une armée européenne. En tant que ministre de la Défense, elle a déjà annoncé son intention d’investir 130 milliards d’euros dans l’armée allemande sur 15 ans, avec une augmentation de 10% en 2019 pour la porter à 50 milliards d’euros par an. Si cette remilitarisation est revêtue de vêtements « européens », les tensions de la guerre froide sur le continent européen ne feront qu’augmenter, ce que Mme von der Leyen souhaite clairement : elle est connue pour être l’une des pires russophobes en Allemagne et en Europe.

Les choses ne vont guère mieux avec la moins importante des quatre nominations, celle de Josep Borrell en tant que chef de la politique étrangère. Tout comme von der Leyen, qui a dit que la Russie n’était plus une partenaire, Borrell a décrit la Russie comme « une vieille ennemie » en mai : La Russie avait convoqué l’ambassadeur d’Espagne à Moscou au ministère des Affaires étrangères pour protester. Borrell partage avec von der Leyen une croyance dogmatique mais contradictoire en une « défense européenne compatible avec l’OTAN ».

L’OTAN est en réalité dominée par les États-Unis. Et bien qu’il ait critiqué la tentative du gouvernement américain pour sa tentative de changement de régime à Caracas, Borrell soutient néanmoins la « reconnaissance » de Juan Guaido comme président du Venezuela : comme sa position sur la défense, cette double position est contradictoire car si Guaido était vraiment le président légitime du Venezuela comme Borrell le prétend, alors ce jeune pantin des Américains aurait le droit, en toute légalité, de prendre la place de Nicolas Maduro par la force.

Charles Michel, le nouveau président du Conseil européen, est le deuxième Belge à avoir occupé ce poste essentiellement honorifique : Herman van Rompuy avait été nommé premier président en 2009.  (Le deuxième était Donald Tusk ; Michel est le troisième.) On dit souvent de la Belgique qu’elle a sept parlements mais pas d’État : maintenant Michel aura 27 gouvernements mais toujours pas d’État. Difficile d’imaginer un homme politique plus conformiste que Charles Michel : ce libéral-né n’a jamais prononcé un seul mot original de toute sa vie. De plus, comme Ursula von der Leyen, il a la politique européenne dans le sang. Comme Ernst Albrecht, le père d’Ursula von der Leyen, qui était haut fonctionnaire à la Commission européenne avant de devenir ministre-président de Basse-Saxe (Ursula est née à Bruxelles et a fréquenté l’École européenne), le père de Charles Michel, Louis, était ministre belge des affaires étrangères et commissaire européen. Deux des quatre nominations d’hier sont donc dynastiques, mettant l’accent sur la classe politique européenne de caste, à laquelle il faut peut-être ajouter Josep Borrell, ancien président du Parlement européen et ancien président de l’Institut universitaire européen de Florence.

Bref, aucun des quatre ne brille en tant que personnalité et plusieurs d’entre eux ont été mêlés à des scandales financiers – Borrell pour ne pas avoir déclaré un emploi de consultant de 300 000 € par an en 2012 et Lagarde pour avoir approuvé un important versement d’argent public à un ami de Nicolas Sarkozy. Leyen a souvent été accusée d’incompétence en tant que ministre, et d’être plus préoccupée par la perfection de sa coiffure que par la gestion de l’armée allemande. Tous les quatre ont survécu en politique, dans la plupart des cas pendant des décennies, précisément parce qu’ils n’ont jamais dévié de la ligne du parti et qu’ils sont arrivés où ils sont en faisant tout ce qu’on leur disait.

Quant à l’homme élu président du Parlement européen mercredi, il n’a aucun pouvoir.  Le peu de pouvoir dont dispose le Parlement européen est dévolu à ses membres. L’élection de David-Maria Sassoli enfonce un clou de plus dans le cercueil du principe de la représentation politique parce qu’il représente une tendance déclinante dans la politique italienne. En tant que membre du Parti démocrate, il défend l’ancien ordre qui a été balayé à Rome en 2018 lorsque la nouvelle gauche de Cinque Stelle et la nouvelle droite de la Ligue ont bâti une alliance pour marginaliser les anciens partis. Mais avant tout, M. Sassoli a été vice-président du Parlement précédent et, par conséquent, son élection est aussi l’expression d’une continuité.

En bref, face à une crise existentielle et à un grave manque de crédibilité, le message de l’UE à ses électeurs et au monde entier est le suivant : Les affaires continuent comme si de rien n’était.

John Laughland, docteur en philosophie de l’Université d’Oxford qui a enseigné à Paris et à Rome, est historien et spécialiste des relations internationales.

Traduction Entelekheia

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