La guerre pour l’Arctique aura-t-elle lieu ?

Que se trame-t-il dans l’Arctique ? Des rumeurs courent depuis des mois, mais rien de précis n’en émergeait jusqu’ici. Or, d’après l’analyste militaire russe auteur de cet article, ce que nous avons au nord du monde est une poudrière.

Une de plus.


Par Mikhail Khodarenok
Paru sur RT sous le titre Big war in the Arctic: How could it happen?


La glace de l’Arctique fond, ce qui offre de nouvelles possibilités économiques aux États de l’Arctique, tout en durcissant la concurrence entre eux. Ces intérêts opposés peuvent-ils conduire à une guerre à grande échelle dans la région ?

La lutte pour cette région riche en ressources ne concerne plus seulement les pays de l’océan Arctique – les États-Unis, la Russie, le Canada, la Norvège et le Danemark – mais aussi des puissances d’autres régions, comme par exemple la Chine. La recherche polaire n’est plus une entreprise purement scientifique, l’accent est désormais mis sur les aspects économiques, ce qui a donné lieu à un débat politique sérieux entre les États intéressés.

© Mikhail Khodarenok

Le come-back de la Russie dans l’Arctique

Dans les « années terribles 1990 », presque toutes les unités militaires russes stationnées dans l’Arctique ont été réduites. Il n’y avait pratiquement aucune présence militaire le long de la côte, de Mourmansk à Tchoukotka. La Russie avait perdu le contrôle de cette vaste région.

Aujourd’hui, la Russie retourne dans l’Arctique et utilise de nouvelles solutions technologiques pour revendiquer ses droits. Les forces armées russes augmentent rapidement leur potentiel militaire et leur présence dans la région. Moscou possède la plus grande flotte de brise-glaces au monde. Elle construit des bases militaires et navales ainsi que des aérodromes dans la région. Elle améliore également ses systèmes de soutien aérien et de protection antiaérienne, ainsi que ses radars.

Mais d’autres États de l’Arctique font de même. Cela soulève une question : est-ce que les intérêts conflictuels dans la région pourraient mener à une guerre à grande échelle ?

En fait, il y a toutes sortes de désaccords et de discordes entre les États de l’Arctique à l’heure actuelle. Et certains d’entre eux sont potentiellement dangereux.

D’abord, en raison de certaines ambiguïtés du droit international, les frontières entre les zones économiques exclusives de l’océan Arctique sont mal définies, ce qui entraîne des interprétations et des désaccords différents.

Par exemple, la largeur d’une zone économique exclusive n’est pas censée dépasser 200 milles marins (370,4 km) à partir de la ligne de base. Mais si un pays peut prouver qu’une partie du plancher océanique fait partie de son plateau continental, la zone économique exclusive de ce pays peut être élargie.

Cela a d’importantes implications pratiques, car ce pays aurait alors le droit d’explorer le fond de l’océan et d’y exploiter ses ressources naturelles, de créer et d’utiliser des îles artificielles, et de construire différentes installations. Cela pourrait devenir une entreprise très lucrative, car la région arctique pourrait potentiellement contenir jusqu’à un quart des réserves mondiales de pétrole et de gaz.

 

© Mikhail Khodarenok

Dispute au sujet du passage du Nord-Est

Le deuxième problème important dans l’Arctique est le débat sur les autorités des États concernant le passage du Nord-Est (NEP). La route maritime est de plus en plus accessible aux navires commerciaux en raison de la fonte des glaces.

Ensuite, les États-Unis demandent avec une insistance grandissante la restriction de la présence de la Russie et la transformation de la NEP (appelée la Route maritime du Nord en Russie) en route internationale, et non plus une simple partie de l’infrastructure de transports nationale russe.

Les États-Unis cherchent également à accroître leurs activités dans l’Arctique. L’une des stratégies utilisées par les Américains consiste à déployer un nombre important d’unités de la Garde côtière américaine dans la région.

Les experts occidentaux affirment que la position de la Russie sur la NPE/voie maritime du Nord n’est pas toujours convaincante, car elle violerait dans une certaine mesure le droit maritime international et serait contraire au principe de l’utilisation pacifique des mers et océans. Moscou fait valoir que la Russie a autorité sur la NEP, qui traverse sa zone économique exclusive, et que tout navire souhaitant emprunter cette route doit lui demander son autorisation.

Cette différence pourrait causer des incidents graves. Imaginons un scénario dans lequel, par exemple, des navires de la marine américaine passeraient par la NEP en prétendant qu’ils utilisent la route basée sur le principe de la liberté de la mer. Cette doctrine permet le libre passage dans des eaux territoriales si cette section fait partie d’une route commerciale maritime internationale. Mais en pratique, cela provoque toutes sortes d’incidents – affrontements, tentatives d’éviction forcée de navires, etc.

Questions militaires

Il y a aussi des problèmes militaires dans l’Arctique. Au milieu des années 1990, la Russie a mis au point le concept de bastion stratégique septentrional, qui définit des mesures spéciales pour maintenir la capacité de survie au combat des sous-marins stratégiques.

L’idée était de créer des zones sécurisées autour des sous-marins équipés de missiles balistiques, avec un soutien aérien et maritime, ainsi que des systèmes stationnaires d’éclairage sous-marin.

Si cette doctrine avait été mise en œuvre, elle aurait été contestée par les États-Unis et de sérieuses pressions de leur part s’en seraient suivies. Soit dit en passant, les sous-marins nucléaires porteurs de missiles balistiques nucléaires sont généralement déployés en eaux neutres. Cela aurait été une source de grande inquiétude pour les États-Unis.

Mais ce facteur n’est pas aussi important que les deux précédents. Ces problèmes ont toujours existé, dans l’Arctique et partout ailleurs. Les Américains sont dans une situation similaire. Ils ont des zones relativement petites où sont déployés des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins balistiques et ils gardent ces zones en utilisant tous les moyens et ressources disponibles. Mais c’est un processus bien connu.

Pour analyser une guerre potentielle à grande échelle dans l’Arctique, nous devons garder à l’esprit un facteur important : tout conflit entre les acteurs existants dans la région risque de se transformer en guerre nucléaire.

L’OTAN s’intéresse clairement à l’Arctique – au sens le plus large du terme. Donc, d’un côté, nous avons les États-Unis, la Norvège, le Canada, le Groenland et le Danemark. De l’autre côté, il y a la Russie. La Chine rejoint également le club depuis qu’elle est arrivée dans la région arctique. La Chine cherche à s’y implanter afin de pouvoir un jour utiliser les routes du Nord pour sa navigation commerciale – si le climat le permet.

Fondamentalement, chaque pays développé a ses intérêts dans l’Arctique – c’est juste que tout le monde ne l’admet pas ouvertement. Dès que le gâteau arctique sera sur la table, chacun d’entre eux en réclamera sa part.

À l’heure actuelle, la navigation commerciale dans l’océan Arctique n’est pas, pour l’essentiel, rentable. Malheureusement, les buts, pour les marchandises à expédier de Russie par la voie maritime du Nord, n’ont pas été atteints jusqu’à présent. Aujourd’hui, cette route est encore trop risquée et ces risques l’emportent sur les avantages d’utiliser la Route maritime du Nord/NEP pour gagner du temps.

Le transport maritime de porte-conteneurs entre la Chine, l’Asie du Sud-Est et l’Europe, qui passe par le canal de Suez autour de l’Afrique, est depuis longtemps établi. Ces routes voient des navires d’une taille incroyable, et le nombre de conteneurs expédiés est également ahurissant, avec des prix de fret relativement bas. Toute la mécanique est bien huilée. Au sens figuré, vous pouvez acheter votre billet, monter à bord de votre navire et savoir que vous arriverez à destination à temps.

Avec le NEP, vous pouvez acheter un billet, mais avant de partir, vous pourriez recevoir un message, « Désolé, dans le détroit de Vilkitsky, une tempête a poussé un iceberg de 4 mètres d’épaisseur trop près du rivage ».

Tout le monde veut s’assurer que son voyage se déroule comme prévu, et les horaires du trafic doivent pouvoir être établis de façon fiable pour des années.

© Mikhail Khodarenok

Un conflit dans l’Arctique serait semblable à des conflits en mer de Chine méridionale ou dans le golfe Persique

Toutefois, la situation dans l’océan Arctique pourrait changer radicalement si la glace continue de fondre au rythme actuel. Le passage du Nord-Ouest pourrait devenir parfaitement praticable au cours des 40 à 50 prochaines années. Cette route traverse l’océan Arctique, et longe les rives nord de l’Amérique du Nord et de l’archipel Arctique canadien. Elle serait le chemin le plus court de Shanghai à New York. Si cela se produit, cela soulèvera le même genre de problèmes que les questions actuelles autour de la NEP. Les États-Unis sont les plus susceptibles de revendiquer le contrôle de la route, tandis que la Chine objectera sûrement que cette revendication viole le droit maritime et va à l’encontre du principe de la liberté de navigation.

Sur le plan géopolitique, toute situation qui pourrait se produire dans l’océan Arctique sera grosso modo semblable à ce que nous voyons aujourd’hui dans le golfe Persique ou autour des îles Spratly [contestées] dans la mer de Chine du Sud.

Toutefois, il convient de noter que tous les acteurs de la région arctique sont des puissances nucléaires dotées de grandes capacités militaires ou sont membres d’alliances militaires, ce qui signifie que si quelque chose de malheureux se produisait, tout l’éventail des mécanismes de dissuasion entrerait en jeu.

Il est très peu probable que les puissances nucléaires recourent à des frappes nucléaires ; elles utiliseraient probablement d’autres mécanismes pour régler la question. Ces mécanismes permettraient d’éviter que la situation dégénère en une guerre à grande échelle, car ce type de conflit peut rapidement basculer dans une guerre nucléaire.

La Russie, pour sa part, n’aurait que deux options en cas d’incident grave. Moscou pourrait soit hisser le drapeau blanc, soit utiliser des armes nucléaires. Le fait que la taille de la flotte russe ne soit en rien comparable à celle de la marine américaine déterminera en grande partie le processus de décision. Il ne fait aucun doute que Washington le comprend très bien. En d’autres termes, qui risquerait de devenir la cible d’une frappe nucléaire, si seulement un peu de morue et de pétrole est en jeu ?

Il n’y aura donc pas de guerre à grande échelle. Il n’y aura certainement pas de guerre « conventionnelle » avec déclaration officielle, la loi martiale, etc. Les guerres sont une chose territoriale, limitée par des frontières nationales. Si une guerre éclate dans l’Arctique, elle se propagera inévitablement aux territoires des États arctiques. En d’autres termes, toute guerre impliquant la Russie débordera de l’Arctique.

C’est dans cette logique que s’inscriront les actions des pays dans l’Arctique. Toutefois, le nombre de différends ne peut que croître, mais il n’y a aucune raison de croire que la situation en général sera différente de celle de la mer de Chine méridionale, du golfe Persique ou des désaccords sur le pétrole et le gaz en Méditerranée orientale, où les tensions ont une tendance chronique à s’intensifier.

Dans l’ensemble, il n’y a en effet pas de différence majeure entre l’Arctique et les autres régions à tensions.  Évidemment, il y a toutes sortes de possibilités pour que les choses tournent mal dans l’Arctique. Nous ne pouvons pas exclure complètement l’option de l’apocalypse nucléaire, mais ce n’est rien de nouveau – nous vivons dans cette situation depuis un certain temps déjà.

Mikhail Khodarenok, commentateur militaire pour RT.com, est un colonel à la retraite. Il a été officier à la direction opérationnelle principale de l’état-major général des forces armées russes.

Traduction et note d’introduction Entelekheia
Photo Skeeze/Pixabay : Brise-glaces américains dans l’Arctique

Ajouter un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :