UE : l’Allemagne décroche et l’Europe vacille

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Par Alastair Crooke
Paru sur Strategic Culture Foundation sous le titre Germany Stalls and Europe Craters


L’influent commentateur économique expert de l’UE Ambrose Pritchard Evans, écrit :

« L’industrie allemande est dans le marasme le plus profond depuis la crise financière mondiale et menace d’entraîner la puissante économie de l’Europe dans une véritable récession. L’assombrissement des perspectives oblige la Banque centrale européenne à envisager des mesures toujours plus périlleuses.

L’influent Institut Ifo de Munich a déclaré que son son indicateur du climat économique pour l’industrie manufacturière est en « chute libre » en juillet, alors que les retombées du conflit commercial mondial se font sentir et que la confiance baisse. Cela va bien au-delà des malheurs de l’industrie automobile. Plus de 80% des usines allemandes sont en pleine contraction. »

Pourquoi ? Qu’est-ce qui se passe ici ? Il semble que, bien que d’autres États membres européens aient été le plus grand marché de l’Allemagne dans le passé, les première et troisième destinations d’exportation de l’Allemagne sont maintenant les États-Unis et la Chine, respectivement. Ensemble, ils représentent plus de 15 % de l’ensemble de l’activité commerciale allemande à l’étranger. Plus de 18 % des exportations allemandes sont parties vers l’Asie. Par conséquent, les luttes industrielles de l’Allemagne en 2019 pointent du doigt son orientation vers l’extérieur, c’est-à-dire les États-Unis, la Chine et l’Asie – ses principaux partenaires commerciaux marginaux. Et les principaux belligérants des guerres commerciales et technologiques actuelles.

Clemens Fuest, le président de l’Ifo, déclare : « Tous les problèmes s’accumulent : C’est la Chine, c’est le protectionnisme croissant à tous les niveaux, c’est la perturbation des chaînes d’approvisionnement mondiales ».

Mais si les problèmes de l’industrie de l’Allemagne n’étaient pas suffisants en soi, combinés à la menace d’une guerre commerciale avec Trump, les perspectives sont vraiment sombres pour l’UE : et il est fort probable que l’une ou l’autre des mesures de relance de la BCE – promises pour cet automne, alors que Mario Draghi souligne que la situation en Europe se détériore de plus en plus – sera accueillie avec colère par Trump, et des accusations de manipulation monétaire flagrante par l’UE et sa BCE s’ensuivront à coup sûr. Les relations de l’UE avec Washington semblent être parties pour se détériorer (à plus d’un titre).

Mais ce n’est pas tout : S’exprimant devant le parlement allemand, Alice Weidel, la dirigeante de l’AfD, a attaqué la chancelière Merkel et Bruxelles pour leur gestion bâclée du Brexit (dont « elle, Merkel porte une certaine responsabilité »). Weidel a souligné que « le Royaume-Uni est la deuxième économie d’Europe – aussi importante à elle seule que les 19 plus petits membres de l’UE réunis ». « D’un point de vue économique, c’est comme si l’UE passait de 27 à 9 États-membres. Face à un événement de cette ampleur, la réaction de l’UE frôle le déni pathologique de réalité… [ils devraient se rappeler] que la prospérité et les emplois allemands sont en jeu ici. Il est clairement dans l’intérêt de l’Allemagne que les échanges et les investissements se poursuivent sans entrave. Mais, par loyauté aveugle, vous [Merkel], suivez la France, qui veut refuser à la Grande-Bretagne l’accès au marché unique. Oui, vous [Merkel] envisagez de refuser l’accès de la Grande-Bretagne à l’Espace économique européen, parce que la France n’en veut pas. [Sarcastiquement] Ce serait trop: Trop de libre-échange, trop d’air frais sur les marchés… La France, avec sa politique industrielle ratée sert de [nouveau] modèle [à l’UE] ». (Voir la vidéo ici).

Le dernier point soulevé par Weidel est essentiel : Elle laisse entendre que Macron se positionne de façon à éclipser Merkel en tant que leader de l’UE en profitant du déclin de l’influence et de la crédibilité de la Chancelière. Macron a l’intention d’imposer à la place, au détriment de l’Allemagne, le modèle industriel français « raté », suggère Weidel.

Elle n’est pas la seule à entretenir ces soupçons. Trump n’aime pas non plus que Macron prenne la direction de l’UE, parce qu’elle serait (presque certainement) plus hostile à tout accord commercial avec les États-Unis qui ouvrirait l’industrie française à la concurrence américaine (notamment sur l’agriculture). D’où la riposte de Trump (sur le vin français) en représailles aux nouvelles taxes françaises sur les entreprises de technologie américaines – qui ne contribuent que peu, voire pas du tout au Trésor français. Trump s’engage également dans la bataille pour l’avenir de l’Europe. Ce sera une bataille à belligérants multiples.

Une menace majeure pour l’UE émane donc maintenant de la direction la moins attendue, celle des États-Unis. A aucun moment les dirigeants européens n’ont considéré leur projet comme un défi à la puissance américaine. Au contraire, ils considéraient que l’avancement de leur carrière dépendait de l’approbation des États-Unis. Par conséquent, ils ont délibérément choisi de ne pas fonder l’euro ailleurs que dans la sphère du dollar. Ils n’ont jamais envisagé la possibilité que les États-Unis changent d’attitude. Et aujourd’hui, soudain, l’UE est exposée à toutes sortes de sanctions en raison de la vulnérabilité de l’euro face à l’hégémonie du dollar, à une éventuelle guerre commerciale et technologique entre les deux principaux partenaires commerciaux de l’Europe, et même à des retombées résultant de l’évolution des calculs de défense américains. Négocier une trajectoire indépendante des États-Unis et de la Chine remettra en question le tropisme culturel pro-américain si profondément ancré de l’UE.

Weidel avertit également le Parlement allemand que la plus grande conséquence du Brexit pour l’Allemagne ne pèsera pas seulement sur ses exportations, mais plutôt que, sans le Royaume-Uni en tant que membre de l’UE, l’Allemagne perdra sa capacité à réunir une majorité de blocage (35%) au Conseil : Et, sans cette capacité de blocage, l’Allemagne pourrait ne pas être en mesure « d’empêcher les États du Club-Med et la France en crise d’accéder aux fonds communautaires ».

Cela touche au cœur de la crise européenne : un accord enraciné dans l’expérience traumatisante de l’Allemagne de l’hyperinflation de l’entre-deux-guerres ; dans la Grande dépression des années 30 ; et dans l’érosion sociale à laquelle elles ont conduit. Pour exorciser ces fantômes, l’Allemagne a délibérément fait de l’UE un système automatique de « discipline » austéritaire, appliqué par une banque centrale sous surveillance allemande (la BCE). L’ensemble était « verrouillé » dans l’automaticité (c’est-à-dire dans les « mécanismes de stabilisation automatique » de l’Europe). D’autres États européens (ceux de l’accord de base) l’ont accepté, car cela semblait le seul moyen (avait-on dit à ce moment) pour que l’Allemagne accepte de mettre son vénéré mark, alors stable, dans le pot commun du système de la BCE.

Le professeur Paul Krugman explique :

« Comment [en conséquence] l’Europe est-elle parvenue à mener une politique monétaire commune… avec une Banque centrale européenne, explicitement… créée pour donner à chaque pays une voix égale, tout en répondant à l’exigence allemande d’orthodoxie monétaire obligatoire ? La réponse a été de mettre le nouveau système en pilote automatique, de le préprogrammer pour faire ce que les Allemands auraient fait s’ils étaient encore aux commandes.

D’abord, la nouvelle banque centrale – la BCE – deviendrait une institution autonome, aussi libre que possible de toute influence politique. Deuxièmement, on lui donnerait un mandat clair et très étroit : stabilité des prix, point final – pas de responsabilité du tout pour des choses mouvantes comme l’emploi ou la croissance. Troisièmement, le premier chef de la BCE, nommé pour un mandat de huit ans, allait certainement être plus allemand que les Allemands : W. Duisenberg, qui dirigeait la banque centrale néerlandaise à une époque où son travail consistait presque exclusivement à suivre les pas de la Bundesbank ».

Krugman est trop poli pour le dire explicitement, mais cela n’a jamais été une politique commune. C’est un contrôle allemand, caché dans des mécanismes stabilisateurs, et conçu par Francfort. La perte de ce mécanisme est ce qui fait peur à l’élite allemande.

Et Macron vient de faire exploser ce pacte franco-allemand original en mettant une Française (Lagarde) à la tête de la BCE, une fédéraliste autoproclamée (« Je veux des États-Unis d’Europe ») à la présidence de la Commission européenne, et un faucon anti-Brexit à la présidence du Conseil de l’UE. Le triomphe de Macron sur Merkel a pour but de détrôner l’Allemagne. Et un Brexit en forme de punition sert à la fois à affaiblir l’Allemagne et à saper le pouvoir de vote de l’Allemagne au Conseil, ainsi qu’à se donner la satisfaction de voir une Grande-Bretagne chassée de l’UE tête basse.

Macron inaugure donc son idée d’une gouvernance européenne centralisée plus étroite – mais qui doit payer pour cela ? Sans l’ancien niveau de contributions de l’Allemagne et sans la contribution de la Grande-Bretagne en tant que nation contributive majeure, l’UE ne peut pas se réformer (puisque de nombreuses réformes nécessiteraient une réécriture du Traité), et n’a pas les moyens de rester telle quelle.

Et le mécontentement politique à l’égard de la formule Macron est déjà bien ancré pour l’avenir, comme le fait remarquer Frank Lee:

« Les pays d’Europe de l’Est qui ont émergé de l’éclatement de l’Union soviétique avaient été amenés à croire qu’un monde nouveau et prometteur de niveaux de vie occidentaux, d’augmentations de salaires et de taux élevés de mobilité sociale et de consommation leur était offert.

Malheureusement, on leur a vendu une illusion : le résultat de la transition jusqu’à présent semble avoir été la création d’un arrière-pays à bas salaires, d’une économie frontalière en marge du noyau européen hautement développé ; une version européenne de l’ALENA et des maquiladoras, c’est-à-dire des unités de production low tech, à bas salaires et peu qualifiées du côté mexicain de la frontière sud des États-Unis ».

Et il ne s’agit pas « seulement de la Lettonie » : Pour beaucoup d’Allemands de l’Est (le centre électoral de l’AfD), l’unification allemande de 1990 n’avait pas été une fusion d’égaux, mais plutôt une « Anschluss » (annexion), avec l’Allemagne de l’Ouest reprenant le contrôle de l’Allemagne de l’Est. Les raisons du désenchantement est-allemand peuvent être vues partout : La population de l’Est a diminué d’environ 2 millions d’habitants, le chômage a grimpé en flèche, les jeunes s’en vont en masse et ce qui était l’une des principales nations industrielles du bloc de l’Est est maintenant largement désindustrialisée.

Et c’est là que réside le noyau de la crise. Toutes les parties ont appelé à essayer quelque chose de différent : par exemple, assouplir les règles fiscales qui détruisent les services publics ; ou, plus audacieusement, toucher au « Graal » : la réforme du système financier et bancaire.

Mais le hic, c’est que toutes ces initiatives sont interdites dans le système verrouillé des traités. Tout le monde pourrait penser à réviser ces traités, mais cela n’arrivera pas. Les traités sont intouchables, précisément parce que l’Allemagne estime que relâcher son emprise sur le système monétaire reviendrait à ouvrir la boîte de Pandore des fantômes de l’inflation et de l’instabilité sociale pour qu’ils la hantent à nouveau. Weidel a été très claire sur ce danger.

En réalité, le « blocage » européen découle d’un système qui a délibérément supprimé le pouvoir des Parlements et des gouvernements et qui a enchâssé l’automaticité de ce système dans des traités qui ne peuvent être révisés que par des procédures extraordinaires. Personne à Bruxelles ne voit la perspective d’une « telle chose » – c’est pourquoi le « disque » bruxellois est rayé dans une répétition du mantra selon lequel il « n’y a pas d’alternative » (TINA) à une plus grande et plus profonde intégration européenne. Et c’est précisément ce à quoi les « souverainistes » européens sont déterminés à s’opposer, par tous les moyens possibles.

Seul le début de la récession à venir en Europe et la crise de la dette souveraine qui l’accompagne pourraient commencer à tirer Bruxelles de sa torpeur arrogante et à concentrer les esprits sur la manière de gérer la crise à venir. Comme le conclut Evans-Pritchard, la BCE ne peut pas sauver la zone euro une nouvelle fois. Le témoin passe aux politiciens – s’ils sont capables de relever le défi.

Bienvenue dans la nouvelle phase de la lutte westphalienne : « L’Empire européen » – être ou ne pas être…

Alastair Crooke est un ancien diplomate britannique et un ex-agent du MI6. Il a été conseiller pour le Moyen-Orient auprès du Haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité. Il a fondé le Conflicts Forum, qui préconise l’ouverture de relations suivies entre l’islam politique et l’Occident. Il vit à Beyrouth.

Traduction Entelekheia

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