Affaire Epstein : Comment marche réellement la surveillance anti-suicide aux USA

Par John Kiriakou
Paru sur Consortium News sous le titre JOHN KIRIAKOU: How a Suicide Watch Really Works


Une industrie artisanale a vu le jour au cours de la semaine dernière chez les classes bavardes [les journalistes et autres commentateurs de l’actualité, NdT], sur tous les réseaux : commenter le suicide apparent de Jeffrey Epstein, le millionnaire financier accusé de trafic sexuel de filles mineures.

Les hommes-troncs ont aussi ânonné des choses confuses sur le fonctionnement interne des prisons fédérales.  Presque tous les mots que j’ai entendus étaient soit factuellement faux, soit hors contexte ou encore carrément fantaisistes. J’ai passé 23 mois dans un pénitencier fédéral, dont un bon moment à surveiller un codétenu sous surveillance anti-suicide. Je peux donc remettre les pendules à l’heure en ce qui concerne le fonctionnement de la surveillance anti-suicide dans les prisons fédérales et les conditions qui ont conduit Epstein, apparemment, à s’ôter la vie. Si la mort d’Epstein s’avérait un véritable suicide, ce serait le résultat de toute une série de  dysfonctionnements du système qui était censé le protéger.

D’abord, la surveillance anti-suicide dans le système carcéral fédéral est une question importante. Lorsqu’un détenu est suicidaire ou a tenté de se suicider, il est placé dans une « salle de surveillance anti-suicide » conçue à cet effet. Il s’agit d’une pièce physique de l’unité médicale dont un mur entier est vitré. Le prisonnier est déshabillé et on lui donne une blouse en papier à porter. Il n’y a pas de draps ou de taies d’oreiller sur le lit. Pour que le prisonnier ne se blesse pas, il n’y a rien d’autre à l’intérieur de la pièce qu’un lavabo et des toilettes. De l’autre côté du mur vitré, des détenus bénévoles se relaient 24 heures sur 24 pour surveiller le prisonnier et s’assurer qu’il ne tente pas de se suicider. Il y a aussi des caméras vidéo à l’intérieur de la pièce pour s’assurer que le prisonnier n’essaie pas de se faire du mal. Des gardiens en uniforme viennent vérifier l’état du détenu toutes les 30 minutes et une infirmière, une assistante médicale ou un psychologue lui rend visite au moins une fois par jour.

Lorsque la surveillance anti-suicide est levée pour un prisonnier, ce qui prend habituellement une semaine ou deux, l’une des deux choses suivantes se produit : Soit le prisonnier est renvoyé dans sa cellule, où il a normalement entre un et cinq compagnons de cellule, soit il est placé à l’isolement, où il peut être surveillé de plus près que dans la population générale de la prison. Dans la plupart des prisons, l’isolement cellulaire n’est pas du tout un isolement réel. L’isolement cellulaire est généralement surpeuplé, avec deux ou même trois prisonniers dans chaque cellule prévue pour une seule personne. Un prisonnier est dans une couchette et l’autre ou les deux autres dorment sur des matelas à même le sol. Selon la prison, des gardiens patrouillent dans l’unité toutes les 15 ou 30 minutes pour s’assurer qu’il ne se passe rien d’anormal. Et n’oublions pas que des caméras de sécurité couvrent littéralement chaque centimètre carré d’une prison, chaque minute, chaque jour. Du moins, il devrait y en avoir.

Des erreurs en cascade

Comment Epstein s’est-il suicidé, si c’est ce qui s’est passé ? Toutes les mesures de protection ont dû échouer, en cascade. D’abord, nous savons qu’Epstein n’était pas sous surveillance anti-suicide. Il en avait été retiré malgré une récente tentative de suicide. C’était une erreur.

Nous savons aussi qu’Epstein a été renvoyé dans une cellule pour deux personnes et que son compagnon de cellule a été transféré dans une autre prison, le laissant seul. C’était une erreur.

Nous savons que deux des trois gardiens qui étaient chargés de surveiller Epstein n’étaient pas des agents formés. La prison était à court de personnel – la plupart le sont – et deux des trois gardiens étaient censés être affectés ailleurs dans la prison. (Les secrétaires, les infirmières, même le dentiste et l’aumônier s’impliquent parfois quand il n’y a pas assez de gardiens.) C’était une erreur.

Deux des trois gardiens étaient également épuisés. L’un d’eux avait fait des heures supplémentaires cinq jours de suite et un autre s’acquittait d’heures supplémentaires obligatoires. C’était une erreur. Les gardiens devaient faire des rondes toutes les 30 minutes pour s’assurer que tout était en ordre et qu’aucun prisonnier n’était en danger. Ils ne l’ont pas fait. C’était encore une autre erreur.

Aucune de ces observations ne répond à la question de savoir si Epstein s’est réellement suicidé. Il semble que cela ait été le cas.  Mais n’oublions pas que dans toutes les prisons des États-Unis, les délinquants sexuels – et en particulier ceux qui agressent sexuellement des enfants – représentent la lie de la population carcérale. Leur vie est toujours en danger. Je peux vous raconter une centaine d’histoires d’agressions contre des pédophiles que j’ai personnellement observées au cours de mon séjour dans l’établissement correctionnel fédéral de Loretto, en Pennsylvanie.

L’une des raisons pour lesquelles presque tous les pédophiles sont gardés dans des prisons à sécurité réduite est qu’ils sont beaucoup plus susceptibles d’être agressés ou même assassinés dans des établissements de haute sécurité, et qu’ils ne peuvent pas être placés dans des camps de travail à sécurité minimale en raison de la gravité de leurs crimes. Le Metropolitan Correctional Center de Manhattan, cependant, où Epstein attendait son procès, est un établissement à sécurité maximale parce que c’est un centre de transfert. Presque tous les prisonniers qui s’y trouvent attendent d’être jugés et seront ensuite transférés ailleurs. Epstein était probablement un homme condamné dès qu’il en a franchi la porte.

Je ne sais pas si Epstein s’est suicidé. Quand il faut choisir entre l’incompétence et la conspiration, j’opte habituellement pour l’incompétence, bien qu’il y ait beaucoup de gens puissants, dans le cercle d’Epstein, qui n’auraient pas voulu voir certains faits révélés à son procès. On ne peut exclure que toutes ces erreurs aient pu être commises dans le but de créer les conditions d’une nouvelle tentative de suicide, cette fois réussie.

Avant mon départ pour la prison, un de mes avocats m’avait donné quelques conseils. « Ne vous mettez personne à dos », avait-il dit. « La plupart des prisonniers sont attachés à un gang ou un autre – les Italiens, les Aryens, les Crips et les Bloods, la MS-13, les narco-gangs mexicains. Chacun d’entre eux a le bras long et peut entrer dans n’importe quelle prison du pays. »

John Kiriakou est un ancien agent de la CIA spécialisé dans l’antiterrorisme et un ancien enquêteur principal du Comité des affaires étrangères du Sénat des États-Unis. John est devenu le sixième lanceur d’alerte inculpé par le gouvernement Obama en application de la loi sur l’espionnage – une loi conçue pour punir les espions. Il a passé 23 mois en prison pour avoir tenté de s’opposer au programme de torture de l’administration Bush.

Traduction Entelekheia
Photo Ichigo121212/Pixabay

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