Empire américain : pourquoi Washington ne réduit jamais volontairement sa présence militaire dans les pays où elle s’installe

Si Trump avait récemment parlé de retirer ses troupes d’Afghanistan, c’est purement de communication électorale qu’il s’agissait : les Américains sont en majorité contre cette guerre. Mais que Washington renonce réellement à son occupation de l’Afghanistan est une toute autre affaire. Hier, Donald Trump a d’ailleurs saisi comme prévu le premier prétexte venu, une attaque des Talibans, pour annuler ses négociations censément prévues avec eux. De fait, les USA n’ont jamais eu la moindre intention de quitter l’Afghanistan, pas plus que n’importe quel autre pays où leurs militaires sont présents, à quelque titre que ce soit.

Pour les Etats-Unis, la guerre est un business trop rentable pour songer à autre chose qu’à le développer.

(Tweet : Si je comprends bien, Trump vient d’annoncer qu’il abandonne un accord de paix avec les Talibans pour des… raisons. 18 ans de plus de guerre en Afghanistan! USA! USA!)


Par Ted Galen Carpenter
Paru sur Information Clearing House et The National Interest sous le titre Empire USA: Why Washington Won’t Reduce Its Military Footprint


Au fur et à mesure que les négociations entre les États-Unis et les talibans se poursuivent, il est de plus en plus clair que, même si un accord est conclu, le retrait des troupes américaines d’Afghanistan sera partiel, et non total. Le président Donald Trump l’a récemment confirmé. « Oh ouais, il faut garder une présence », a dit Trump dans une interview sur Fox News Radio. « Nous allons garder une présence là-bas. » Il a indiqué que l’effectif actuel de plus de 14 000 soldats était en train d’être ramené à 8 600. D’autres réductions pourraient avoir lieu si un accord final pouvait être conclu, mais un contingent important de membres des forces spéciales, d’agents du renseignement et d’entrepreneurs militaires demeurerait indéfiniment sur place.

Les partisans déçus d’un retrait complet de la guerre la plus longue de l’Amérique croyaient qu’une fois de plus, le président avait écouté les chefs militaires et les faucons de guerre congénitaux comme le sénateur républicain Lindsey Graham et était revenu sur son intention de sortir les États-Unis de ce conflit interminable. Une tendance similaire s’était dessinée à l’été 2017, lorsque le conseiller à la sécurité nationale H. R. McMaster, le secrétaire à la Défense James Mattis et d’autres conseillers avaient réussi à convaincre Trump d’abandonner la promesse qu’il avait faite pendant la campagne présidentielle de 2016 de mettre fin à la mission militaire américaine en Afghanistan.

C’est une simplification outrancière que de rejeter la responsabilité du désir de Trump de garder une présence militaire américaine (bien que plus petite) en Afghanistan sur l’influence de ces infâmes faucons. Sa décision s’inscrit dans le droit fil de plus de sept décennies de politique de sécurité des États-Unis à travers le monde. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis pratiquent leur propre version de la doctrine Brejnev. La politique de Moscou, du nom du dirigeant soviétique Leonid Brejnev, affirmait qu’une fois qu’un pays était devenu membre du camp communiste, il devait le rester. Dans sa version américaine, une fois qu’une nation devient dépendante des États-Unis pour sa sécurité, elle reste à jamais dépendante des États-Unis pour sa sécurité, et une fois que Washington a établi une présence militaire importante dans un pays, cette présence perdure indéfiniment.

Il s’agit d’une tendance étonnamment constante. Longtemps après la fin de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont encore des troupes stationnées en Europe et au Japon. Même l’effondrement du Pacte de Varsovie et de l’Union soviétique n’ont entraîné qu’une réduction, et non le retrait des troupes américaines en Europe. De même, Washington continue de stationner près de trente mille soldats en Corée du Sud, alors que ce pays compte désormais deux fois plus d’habitants et une économie près de cinquante fois supérieure à celle de la Corée du Nord, et que le contexte bipolaire de la Guerre froide n’a plus la moindre signification.

Même dans les rares cas où les dirigeants américains acceptent de mettre fin à une présence militaire américaine, cette décision est prise à contrecœur, et Washington n’abandonne jamais l’idée d’orchestrer un renversement de cette tendance. Il a fallu un vote énergique du Sénat philippin et l’éruption massive d’un volcan qui a enseveli une base aérienne américaine pour que les États-Unis retirent leurs forces de ce pays au début des années 1990. Mais, dès que les responsables américains ont pu agiter les menaces du terrorisme islamique et de la montée en puissance militaire de la Chine, ils ont exploité ces justifications pour rétablir la présence militaire américaine. La présence retrouvée s’étend de plus en plus avec la construction de nouvelles installations permanentes. L’aspect peut-être le plus scandaleux du retour des États-Unis est qu’il est mis en œuvre dans le cadre d’un accord de coopération renforcée en matière de défense, en 2014, qui a contourné sans vergogne le pouvoir légal du Sénat philippin.

Lorsque Washington a lancé la guerre en Irak en 2003, les autorités américaines ont assuré aux populations sceptiques du Moyen-Orient qu’elles n’avaient pas l’intention d’y établir une présence militaire permanente. Le président George W. Bush avait même négocié un accord avec le nouveau gouvernement démocratique de Bagdad pour retirer toutes les troupes américaines à la fin de 2011. Malgré un lobbying intense exercé par les faucons (surtout républicains) pour qu’il renie cet engagement et négocie une convention sur le statut des forces afin de maintenir les forces américaines en Irak, le président Barack Obama a respecté le délai de retrait. Mais Washington s’est rapidement emparée de la menace de l’État islamique pour renvoyer des troupes dans le pays. L’État islamique est également devenu un prétexte à la présence de troupes américaines dans la Syrie voisine, et malgré l’insistance de l’administration Trump sur le fait que l’État islamique a été vaincu et que le califat qu’il avait établi n’existe plus, rien n’indique que l’empreinte militaire américaine dans les deux pays prendra fin dans un proche avenir. Au mieux, on entend quelques vagues marmonnements sur des réductions possibles de troupes.

Malheureusement, c’est aussi le scénario probable pour la mission en Afghanistan. Les États-Unis ne pratiquent pas l’impérialisme de conquête à l’ancienne, avec établissement de colonies et utilisation de domination directe. Au lieu de cela, l’impérialisme américain consiste à créer des relations clientélistes avec les personnes en charge de la sécurité de leur pays et à appliquer cette politique à travers un réseau mondial de bases militaires. Néanmoins, il s’agit d’une politique impérialiste, et l’empreinte militaire américaine dans un État client devient aussi permanente que si elle était encastrée dans du béton. L’Afghanistan n’est que le dernier pays où ce modèle est utilisé.

Ted Galen Carpenter, expert en sécurité au Cato Institute et co-rédacteur en chef du National Interest, est l’auteur de treize livres et de plus de huit cents articles sur les affaires internationales. Son dernier livre est NATO : The Dangerous Dinosaur (à paraître en septembre 2019).

Traduction et note d’introduction Entelekheia
Photo Amber Clay/Pixabay

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