Le politiquement incorrect peut être une arme politique

Vous êtes politicien, vous avez quelque chose à vendre, voulez avoir l’air honnête, terre-à-terre et franc du collier auprès des électeurs ou des clients et bâtir une relation de confiance avec eux ? Le politiquement incorrect est votre allié.

Revers de la médaille : le politicien qui « parle cash » est-il pour autant sincère ?


Par Ephrat Livni
Paru sur Quartz sous le titre Politically incorrect speech can be good politics


Les gens ne font pas confiance aux politiciens, peut-être parce qu’ils tentent d’accéder au pouvoir à travers des concours de popularité, en nous promettant la lune au passage. Pourtant, les politiciens – dont les discours sont souvent écrits par des tiers – s’efforcent de paraître authentiques et sans apprêts.

Une nouvelle étude menée par des chercheurs des universités de Harvard et de Berkeley, publiée dans le Journal of Personality and Social Psychology, montre qu’une façon d’y parvenir est d’utiliser des termes politiquement incorrects. Différentes étiquettes peuvent agacer des personnes d’opinions politiques différentes, mais il semble que droite et gauche perçoivent les formulations « incorrectes » de la même façon.

Juliana Schroeder, coauteur de l’article et professeur adjoint de gestion à la Berkeley Haas School of Business, a déclaré à Quartz : « Les perceptions des orateurs qui utilisent un langage politique ne sont pas partisanes en soi. Du moins, les libéraux de gauche modérés et les conservateurs tirent des conclusions similaires au sujet de la chaleur et de l’authenticité d’un communicateur politiquement incorrect. Et quand un discours politiquement incorrect est appliqué à des groupes soutenus par les conservateurs, alors les libéraux de gauche ont tendance à l’apprécier et les conservateurs à le rejeter. »

Michael Rosenblum, candidat à un doctorat de Berkeley, auteur principal de l’étude, a été surpris de découvrir que tout dépend du groupe dont il est question. « Bien que nous ayons tendance à considérer le politiquement correct comme un phénomène de gauche libérale politique, il peut inspirer la même réaction chez les conservateurs politiques lorsqu’il est appliqué à des groupes avec lesquels ils sympathisent », a-t-il dit à Quartz. [En clair, cela veut dire que la droite est tout aussi à cheval sur le politiquement correct quand il s’agit des agriculteurs, du drapeau français ou des délocalisations que la gauche libérale sur les immigrés ou le féminisme, NdT].

Qu’est-ce que le politiquement correct ?

La première étape de l’étude consistait à définir le politiquement correct. Cette notion, aujourd’hui communément discutée dans la culture américaine, est née il y a près d’un siècle en Russie avec le terme politicheskaya pravil’nost.

Aujourd’hui, les universitaires disent qu’il a deux composantes. L’une d’entre elles est « l’utilisation de mots, de pensées ou d’actions qui cherchent à ne pas offenser ou qui se conforment à des normes sociales (ce qui est parfois considéré comme une forme de censure) », affirme l’article. L’autre est « l’utilisation de tactiques destinées à sembler soutenir des groupes défavorisés ».

Les chercheurs ont trouvé une définition pour l’étude basée sur des données sur la façon dont les Américains contemporains de tous bords politiques considèrent le politiquement correct. Ils ont demandé à environ 200 personnes, libérales et conservatrices, de donner une définition et des exemples, puis ont demandé à des gens qui ne connaissaient pas les hypothèses des chercheurs de catégoriser les réponses. En conclusion, la définition du « politiquement correct » qui a fini par être utilisée dans l’étude est « l’utilisation du langage (ou du comportement) pour sembler sensible aux sentiments des autres, notamment de ceux qui semblent socialement désavantagés ».

La « correction » ne se réfère pas ici à la vérité ou au mensonge, mais à ce qui semble moralement juste, au cours d’une période donnée, dans certains milieux. Cependant, les chercheurs font la distinction entre le politiquement incorrect et d’autres types de communication qui peuvent sembler tout aussi insensibles.

Les discours de haine [expression traduite mot à mot de l’américain « hate speech » récemment apparue dans les médias français, NdT], par exemple, sont des attaques destinées à déclencher de la haine contre un groupe particulier pouvant donner lieu à une action en justice, et la démagogie est « un appel à des préjugés dans le cadre d’une recherche de pouvoir » caractérisé par des simplifications excessives ou une volonté de faire peur, entre autres choses. Contrairement à la démagogie, le langage politiquement incorrect est utilisé dans de nombreux contextes, pas seulement par les politiciens ou par ceux qui recherchent le pouvoir. Et contrairement à la démagogie ou au discours de haine, les formulations politiquement incorrectes ne sont pas nécessairement destinées à engendrer une certaine réponse, mais peuvent être basées sur l’ignorance des normes « correctes ».

De fait, les chercheurs notent que même un orateur qui se veut sensible peut finir par être politiquement incorrect, selon le contexte dans lequel il opère, parce que les étiquettes changent rapidement. Un exemple utilisé dans l’étude est « LGBTQ », qui peut être considéré comme politiquement incorrect dans certains milieux où « LGBTQIA » est aujourd’hui jugé plus inclusif.

Schroeder fait également la distinction entre politiquement correct et politesse. « Le politiquement correct, du moins dans le langage d’aujourd’hui, consiste davantage à donner une image de personne sensible à certains groupes (habituellement marginalisés). La politesse est une catégorie plus large – elle peut exister envers n’importe qui et n’est pas seulement axée sur l’image. » Mais elle admet qu’une courtoisie poussée à l’extrême peut sembler inauthentique, tout comme le politiquement correct.

Le langage sous microscope

Après avoir défini le politiquement correct, les chercheurs ont mené neuf autres expériences auprès de près de 5 000 personnes pour mesurer les effets du langage sur les auditeurs. Certaines ont testé leur perception d’enregistrements de politiciens, d’autres impliquaient des personnes qui évaluaient des communications écrites, ou des débats entre elles. Les chercheurs ont conclu que, dans l’ensemble, l’utilisation d’un langage politiquement incorrect a tendance à sembler authentique, mais froid à ses auditeurs, bien que les étiquettes qui semblent offensantes ou justifiées dépendent de l’idéologie de l’auditeur.

« Il y a des avantages et des inconvénients à être politiquement incorrect : d’un côté, cela vous donne l’air authentique, mais de l’autre, cela vous donne l’air moins chaleureux « , dit Schroeder.

Il convient également de noter que, lorsque les sujets de l’étude débattaient entre eux, ceux qui utilisaient un langage politiquement correct étaient considérés par leurs interlocuteurs comme plus influençables. Donc, être politiquement correct dans votre discours donne aux auditeurs l’impression que vous êtes le genre de personne qui pourrait changer d’avis. Les locuteurs qui ont utilisé un langage « correct » n’ont cependant pas déclaré se sentir particulièrement influençables, malgré les impressions des auditeurs.

L’article conclut qu’il y a au moins deux conséquences potentielles de l’association entre l’authenticité et un langage politiquement incorrect. Tout d’abord, un discours politiquement incorrect a tendance à sembler sincère aux auditeurs, indiquant que les croyances du communicateur sont solides. Ce sentiment donne alors aux auditeurs l’impression rassurante qu’ils peuvent prévoir le comportement futur du communicateur. Ensuite, le fait d’être politiquement correct peut créer l’illusion que le communicateur est influençable, que ce soit le cas ou non.

Pour les politiciens, il n’y a pas de panacée rhétorique qui marchera auprès des tous les électeurs. Certains préféreront peut-être savoir que leur représentant ne reviendra pas sur les questions auxquelles ils croient, tandis que d’autres préféreront un leadership plus proche de la diplomatie et mettront leurs espoirs dans un négociateur flexible. Ainsi, il n’y a pas de combinaison correcte de mots qu’un politicien puisse utiliser pour piéger chaque électeur. Mais il y a certainement des conséquences à leurs choix de mots.

Comment faire bonne impression linguistique

Sur la base de ces résultats, il semble que si vous voulez paraître authentique et intraitable, le fait d’être politiquement incorrect présente des avantages (mais des jurons peuvent aussi indiquer de l’authenticité, alors si vous cherchez à donner l’impression d’avoir les pieds sur terre, essayez d’épicer votre discours avec des gros mots). Si vous voulez paraître chaleureux et raisonnable, utilisez des étiquettes politiquement correctes pour donner l’impression d’être sensible et influençable.

Cependant, parce que les gens de différentes allégeances politiques sont préoccupés par le politiquement correct des étiquettes attachées à divers groupes (pour généraliser, par exemple les blancs pauvres pour les conservateurs, et disons, les LGBTQIA pour les progressistes), il n’existe pas d’approche unique du langage qui fonctionne pour tous les publics, même si chacun a des réactions similaires aux formules qu’il juge « politiquement incorrectes ».

Schroeder dit qu’elle est devenue plus sensible au caractère politiquement correct du langage en travaillant sur l’étude, et suggère, « je pense que les communicateurs font bien de moduler leur langage en fonction de leur public ».

Traduction Entelekheia
Photo Gerd Altmann/ Pixabay

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