Comment dialoguer à une époque d’accusations

Comment échanger avec des gens d’avis contraire au nôtre sans rejets pavloviens et diabolisations faciles, et sans risquer le même traitement de leur part ? Déterminons d’abord ce que nous voulons : haïr ceux qui ne sont pas d’accord avec nous, ou tenter de les amener à évoluer ? Si dans votre esprit, la deuxième réponse est la bonne, cet article est pour vous.


Par Peter Boghossian et James Lindsay
Paru sur City Journal sour le titre Conversing in an Age of Accusation


Une méthode stratégique pour échanger avec des gens d’avis différents

De nos jours, nous marchons tous sur des œufs. Tout le monde a peur de parler de travers, d’offenser quelqu’un ou d’être accusé d’une transgression – sexisme, « fragilité due à la blanchité », quelque chose-o-phobie – parce que nous avons utilisé la mauvaise phrase ou que nous ne nous sommes pas exprimés avec assez de précautions.

Chris Pratt a été incendié sur les réseaux sociaux pour avoir porté un t-shirt orné du « Gadsden flag », un drapeau des USA récemment adopté par l’alt-right. Mais c’est également un symbole pour les  libertariens.

Presque tout le monde déteste vivre comme cela, mais personne ne sait quoi faire. C’est un problème insoluble. Une fois accusé, si vous niez être complice d’un problème social, votre démenti peut être considéré comme une preuve de votre culpabilité. Si vous portez le mauvais t-shirt, comme l’acteur Chris Pratt ou le spécialiste des fusées Matt Taylor, vous pourriez être la cible d’une foule indignée sur les réseaux sociaux et au-delà. Ou peut-être faites-vous déjà attention aux t-shirts que vous portez, mais vous vous êtes fait photographier avec quelqu’un qui ne porte pas le bon t-shirt – quelque chose qui exprime des sentiments islamophobes, par exemple – et vous avez perdu des opportunités professionnelles, comme cela a été le cas lorsque l’Université de Cambridge a annulé l’invitation qu’elle avait envoyée à Jordan Peterson. [Professeur de psychologie à l’université de Toronto, Peterson est devenu célèbre pour ses positions politiquement incorrectes, NdT]

Matt Taylor s’est retrouvé sous un feu roulant de critiques pour avoir porté une chemise ornée de femmes en petite tenue.

Il s’agit de techniques de division et d’instrumentalisation déployées pour semer la zizanie entre nous. Elles nous empêchent d’échanger, et donc de développer des liens, de créer des relations durables et de résoudre des problèmes. Il est possible, cependant, d’avoir des conversations significatives et de réduire le risque d’accusations, même de chaque côté de profondes lignes de faille politiques et morales. Nous avons conçu un modèle facile à utiliser qui, à notre avis, peut aider à briser notre dysfonctionnement social et minimiser le risque d’être dénoncés pour amoralité.

D’abord, écoutez, avec l’intention de comprendre et non de répondre. Si vous ne comprenez pas, demandez, mais placez le fardeau de la compréhension sur vous-même. Ne dis pas : « C’est idiot. » Dites plutôt : « Je ne suis pas sûr de comprendre. Pouvez-vous m’aider ? »

Ensuite, une fois que vous pensez avoir compris, suivez la suggestion du spécialiste de la théorie des jeux Anatol Rapoport et reformulez son affirmation avec vivacité et clarté, de telle sorte que votre interlocuteur regrettera de ne pas l’avoir énoncée avec vos mots. Ne continuez pas tant que vous n’êtes pas certain d’avoir compris ce que votre interlocuteur dit, c’est-à-dire que vous devez attendre le moment où il affirmera que vous avez bien compris ce qu’il veut dire. Sur les prises d’otages, les négociateurs attendent les mots « C’est bien ça », parce qu’ils savent alors qu’ils ont compris les exigences des preneurs d’otages.

Trois, une fois que quelqu’un affirme que vous comprenez exactement ce qu’il veut dire, posez immédiatement une « question de non-confirmation ». Une question de non-confirmation prend essentiellement la forme suivante : « Dans quelles circonstances ce que vous dites pourrait-il être faux ? » Cette question de onze mots est efficace pour permettre une conversation fructueuse, même en cas de désaccord profond. C’est une prophylaxie pour que votre interlocuteur ne se sente pas menacé et ne se mette pas sur la défensive, ce qui mettrait fin à la discussion. Une question de non-confirmation nous amène à réfléchir sur nos croyances sans nous sentir menacés. Par exemple, si quelqu’un dit : « La frontière entre les États-Unis et le Mexique doit être abolie », demandez : « Dans quelles circonstances cette affirmation pourrait-elle être inexacte ? » Ou, plus précisément, « Dans quelles conditions seriez-vous prêt à changer d’avis à ce sujet ? » Ensuite, écoutez et essayez de comprendre sa réponse.

Même dans la culture de l’offense d’aujourd’hui, il est difficile pour quelqu’un de s’offusquer d’une question de non-confirmation, parce que vous ne l’avez pas contredit ; vous avez simplement essayé de comprendre ce que quelqu’un croit, et les conditions dans lesquelles ces croyances pourraient être fausses. Encore mieux, vous n’avez pas beaucoup parlé. Vous avez créé un espace pour que les autres puissent parler de ce qu’ils croient et des circonstance dans lesquelles ces croyances pourraient être fausses. Ne vous inquiétez pas d’avoir l’air socialement gauche ; les gens aiment parler de ce qu’ils croient, surtout s’ils savent que quelqu’un les écoute vraiment.

Une fois qu’ils ont répondu à la question de non-confirmation, vous avez plusieurs choix. Vous pouvez revenir à la deuxième étape et répéter votre compréhension des conditions dans lesquelles leur croyance pourrait être incorrecte, les remercier pour la conversation et partir, ou continuer à parler.

Dans tous les cas, à notre époque, vous vous êtes créé un avantage rare. Vous avez appris ce que quelqu’un croit et ce qu’il lui faudrait pour qu’il doute de cette croyance, et avec un peu de chance, vous aurez établi des relations avec quelqu’un qui pense différemment – le tout sans être accusé de transgression. Répétez cette expérience avec d’autres, et vous comprendrez beaucoup plus de choses. Vous pourrez même vous faire des amis en cours de route.

Peter Boghossian et James Lindsay font partie de l’équipe responsable du célèbre canular connu sous le nom de « Sokal au carré » (lien en français). Ils ont écrit le livre à paraître How to Have Impossible Conversations : A Very Practical Guide (Comment tenir des conversations impossibles : Un guide très pratique). Twitter : @peterboghossian et @ConceptualJames

Traduction et note d’introduction Entelekheia
Photo Klimkin/Pixabay

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