Ce que la présence acceptée de Pepe the Frog à Hong Kong nous apprend sur l’hypocrisie des médias

Aux USA, Pepe la grenouille a été honnie, vomie et diabolisée dans les médias en tant qu’icône de l’alt-right – la nouvelle extrême-droite blanche américaine – mais il semble que son omniprésence chez les manifestants de Hong Kong ne suscite pas la même indignation, et de loin.

Maïdan, avec ses néonazis invisibles aux yeux des médias occidentaux, le retour ?


Par Igor Ogorodnev
Paru sur RT sous le titre What the uncanceling of Pepe the Frog – just for HK protests, though – tells us about US media


Après avoir écrit des centaines d’articles diabolisant le mème amphibien comme intrinsèquement sinistre, des organes de presse ont dû faire vote-face depuis qu’il a été adopté comme mascotte du mouvement de protestation de Hong Kong.

Pepe the Frog (Pepe la grenouille) était partout au cours des six derniers mois de manifestations anti-gouvernementales dans la ville chinoise – comme graffiti dessiné sur les murs puis effacé, comme poupée tenant des pancartes avec des slogans politiques et demandant des changements politiques dessinée sur des t-shirts, dans des photos et dessins animés diffusés sur les réseaux sociaux et dans les groupes WhatsApp et Telegram des organisateurs…

(traduction : « Les derniers stickers Pepe #liberezhk #pepehk »)

Pour les médias occidentaux qui couvrent servilement les manifestations en se plaçant du côté des manifestants, c’était gênant, mais impossible à ignorer.

Ne s’agit-il pas du même Pepe dont le visage parfois satisfait, parfois triste avait servi de véhicule aux arguments de l’alt-right avant les élections de 2016 ? Celui à qui la candidate Hillary Clinton avait dédié un avertissement spécial sur son site web, disant qu’il avait été « presque entièrement coopté par des tenants de la suprématie blanche » ? Celui que des ONG antiracistes comme l’Anti-Defamation League considèrent encore comme un symbole de haine, même sous sa forme originelle ?

La voie la plus simple a été de le considérer comme une simple coïncidence, presque tous les articles des médias grand public s’efforçant de souligner que les manifestants de Hong Kong ne font pas partie de l’alt-right et ignorent totalement les connotations de la grenouille Pepe, qui ne s’appliquent pas en dehors des États-Unis.

D’autres en ont donné des explications plus sophistiquées : ils ont célébré la « récupération » de Pepe, rappelant qu’il avait commencé sa vie comme une blague de drogué pour une bande dessinée apolitique de l’artiste Matt Furie en 2005, trois ans avant même que l’alt-right soit née.

Tout cela pourrait être valable, si ce n’étaient des similitudes flagrantes entre la façon dont Pepe a été utilisé il y a trois ans et aujourd’hui, qui font qu’il est difficile de croire à une utilisation innocente de la grenouille verte.

Dans les deux cas, Pepe permettait aux mouvements de protestation de contester l’establishment à travers une subversion sournoise. Est-ce que Pepe trolle, ou est-il sérieux ? Quand il pleure, n’est-ce qu’une blague ou est-ce un commentaire sur de graves déséquilibres de pouvoir ? L’utiliser comme un prophète inscrit dans de l’ironie désarme, favorise le déni, et surtout, reflète la jeune culture capable de manipuler les médias qui imprègne à la fois le mouvement de Hong Kong face à la puissance de Pékin, et les provocateurs de 4Chan qui ont aidé Donald Trump à accéder, contre toute attente, à la présidence.

Pepe la grenouille d’extrême droite à Hong Kong. 

Après tout, le slogan majeur des foules rebelles de Hong Kong est une citation de Bruce Lee : « Soyez de l’eau ». L’idée joue sur le caractère amorphe, la flexibilité, l’anonymat et la persévérance de la foule, que ce soit par des posts de masse en ligne ou lors de l’occupation d’espaces publics, pour essayer de bousculer les structures monolithiques de l’élite dirigeante.

Pourtant, les différences dans la couverture médiatique, selon l’identité de ceux dont il est question, sont stupéfiantes. Un dessin humoristique peut devenir une nouvelle croix gammée, et cette nouvelle croix gammée peut ensuite devenir un symbole de liberté, le tout sans changer d’un iota. Ces préjugés peuvent être vus à travers les différences de couvertures médiatiques entre, disons – les Gilets jaunes et Black Lives Matters et les protestations du Maïdan, mais Pepe est un cas d’école.

Certes, les manifestants de Hong Kong ne dessinent pas de moustaches d’Hitler sur leurs Pepes, ni ne les font jubiler sur les chambres à gaz. Mais franchement, la plupart des images qui circulaient sur les forums de l’alt-right et qui continuent d’apparaître ici et là dans des discussions sur Twitter aujourd’hui non plus. La diabolisation était souvent intellectuellement malhonnête et reposait sur une sélection d’exemples non représentatifs, de façon à marginaliser ce qui était déjà une minorité périphérique sur Internet.

Pepe le clown

Elle était également inefficace. Tout comme Pepe n’est pas mort, mais est revenu à travers des réincarnations post-modernes de plus en plus nombreuses, y compris l’anarchique et populaire Clown Pepe, qui commente les absurdités du politiquement correct ou les derniers cas de censure sur internet, et se retrouve aussi à un demi-monde d’ici.

Il y a une leçon à en tirer : vous pouvez assimiler Pepe à l’extrême droite, et son geste OK à « Heil Hitler ! » Mais s’il reste des dissidents et que vous censurez leurs idées au lieu d’en débattre, l’Internet trouvera un moyen de vous contourner. Et malgré tous vos milliards, armées et chaînes d’information, c’est vous qui serez obligés de passer votre temps à effacer en masse des images de mèmes d’Internet pour garder votre emprise sur le pouvoir.

Traduction et note d’introduction Entelekheia
Photo : manifestants à Hong Kong/ Twitter

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