USA-Ukraine : une courte histoire d’ingérence

Par Yasha Levine
Paru sur Immigrants as a Weapon sous le titre Ukraine: A Short History of Meddling


L’ingérence américaine en Ukraine va beaucoup plus loin que la tentative grossière de Trump de soutirer du kompromat [1] au nouveau président du pays.

Je travaille sur quelques autres choses – y compris la rédaction d’un reportage que j’ai fait il y a environ un an en Ukraine – mais maintenant que le processus de destitution s’est pesamment mis en marche, je ne peux pas ne pas commenter ce qui se passe actuellement.

Il est difficile de suivre toute la couverture frénétique et recuite des médias des USA, mais il semble qu’il y ait un effort concerté dans la presse pour contracter le temps et l’espace et faire croire que la seule ingérence américaine nuisible en Ukraine a commencé et s’arrête avec Donald Trump et ses amis. Naturellement, des hautes doses de russophobie sont ajoutées au mélange pour que tout cela semble exceptionnel et effrayant – comme si le tout faisait partie d’une sorte d’immense partenariat avec des forces des ténèbres pour saper la démocratie dans le monde.

(« Besoin de votre dose quotidienne d’orientalisme et de russophobie ? Eh bien, tournez-vous vers le New York Times, où vous apprendrez que l’Ukraine est un champ de bataille entre les forces du bien et du mal – les libres et les non-libres. Et qu’est-ce qu’un peu de corruption si cela signifie vaincre le mal ? »)

Le New York Times a mené la charge. Même des journalistes comme Ken Vogel – qui avait déjà écrit sur des agents du Parti démocrate qui recherchaient des saletés sur les gens de Trump en Ukraine pour influencer les élections, et qui avait lui-même enquêté (dans un article co-écrit avec l’actuelle porte-parole du président ukrainien !) sur l’ingérence de Joe Biden et fils – renient maintenant leur propre travail comme faisant partie d’une sorte de théorie du complot trumpienne.

En d’autres termes : l’affaire commence à être étouffée.

Mais l’ingérence américaine en Ukraine va beaucoup plus loin que la tentative grossière de Trump de soutirer du kompromat au nouveau président du pays, Volodymyr Zelensky. C’est bien plus profond que Joe Biden, le Comité national démocrate [l’organisme directeur du Parti démocrate, NdT] ou les élections de 2016. La vérité, c’est que l’Amérique s’est mêlée des affaires de l’Ukraine avec tant de persévérance, et pendant tant d’années, que personne n’y voit plus le mal. C’est la façon normale de faire. C’est pourquoi Joe Biden a plastronné au Council on Foreign Relations, se vantant d’avoir joué les chefs auprès de l’ancien oligarque-président ukrainien – comme si ce milliardaire dirigeant élu d’une nation étrangère n’était qu’un serveur travaillant pour des pourboires dans le country club du Delaware de Joe Biden. Et pourquoi pas ? C’est comme ça que la classe politique américaine pense et agit.

Le fait est que les USA se sont ingérés en Ukraine avec plus de persistance et de destructivité que dans tout autre territoire post-communiste d’Europe – à l’exception, peut-être, de l’ex-Yougoslavie.

Au cours des dernières décennies, l’Amérique, ses alliés et ses institutions se sont ingérés en Ukraine de toutes sortes de façons, grandes et petites : ils ont aidé à élaborer les lois de privatisation de l’Ukraine. Ils ont canalisé d’énormes sommes d’argent vers deux révolutions de couleur – d’abord la Révolution orange en 2004 et ensuite la Révolution de la dignité du Maïdan, en 2014. Ils ont trié sur le volet les dirigeants du gouvernement, et secrètement menacé d’emprisonner des oligarques si les ordres de l’Amérique n’étaient pas suivis. Ils ont forcé l’Ukraine à réduire son budget, à augmenter le prix du gaz sur le marché intérieur et à imposer des taxes très impopulaires sur l’alcool et le tabac – ce n’étaient pas seulement des suggestions générales, mais une microgestion pratique de l’économie en échange d’aides et d’investissements. Ils ont financé des ONG et des médias, fourni des armes et une formation militaire aux unités paramilitaires fascistes. Ils ont contribué à attiser des tensions au sein de la population multiethnique et multiculturelle de l’Ukraine – une stratégie cynique de politique étrangère qui a conduit à une guerre civile sanglante encore en cours, où l’Amérique et la Russie soutiennent des camps opposés. Et ce n’est qu’un début de liste…

(« Souvenirs : Décembre 2013 : McCain au Maïdan à Kiev – entouré du fasciste Oleh Tyahnybok et de l’oligarque chocolatier et futur président Petro Porochenko. » Dans la vidéo du tweet,  le sénateur John McCain se tient à côté du chef du parti politique d’inspiration nazie Svoboda – un homme qui croit que les « youpins » et les judéo-moscovites saignent l’âme de l’Ukraine. (Pour les points bonus : Voyez si vous pouvez jouer à « Repérez le nazi » pendant que la caméra filme la foule.)

L’Ukraine était une cible parfaite pour ce type d’ingérence.

Depuis l’effondrement de l’Union soviétique, le système politique ukrainien était dominé par des alliances changeantes de clans oligarchiques organisés par régions et secteurs industriels. Dans ce monde obscur et en constante fluctuation, les alliances varient d’un jour à l’autre et les joueurs utilisent tout ce qu’ils peuvent pour obtenir un avantage. Ils instrumentalisent l’ethnicité, la religion, le nationalisme et les identités régionales. Ils utilisent de la force brute et tirent parti de leur monopole sur les médias. Ils essaient également de recruter des puissances étrangères pour renforcer leur position – la Russie, l’Amérique, l’UE.

Comme Kirill Pankratov l’avait si bien expliqué dans The eXile en 2005, l’Ukraine a été prise dans un cercle vicieux de pillages et de guerres de clans dans les années 1990 :

En Russie, le règne de Poutine a produit un centre faussement impérial, avec une restauration de nombreuses traditions soviétiques et de certaines traditions tsaristes, avec Russie unie – le « parti du pouvoir » – dominant le pouvoir législatif. Certes, il y a une frange colorée et bruyante composée de toutes les nuances autour du centre, de nationalistes conservateurs mystiques jusqu’à des libéraux pro-occidentaux délirants, mais ils ne font qu’apporter un divertissement, un cirque aux médias et à la « tusovka » politique. En Ukraine, ce cirque marginal EST la politique – sans rien qui ressemble à un centre ennuyeusement rationnel et prévisible. Vous avez un assortiment démentiel de démagogues, de cinglés et de ploutocrates avec leurs alliances changeantes, leurs slogans stupides et leur inévitable parrainage par divers clans oligarchiques rivaux, qui se disputent toujours les butins des privatisations et des re-privatisations.

Il a écrit ça il y a 14 ans et rien n’a changé depuis. Aujourd’hui, le système très instable de l’Ukraine fait paraître la Russie aussi solide que la Suisse.

Pendant des années, l’Amérique et ses alliés ont tiré parti de cette instabilité et l’ont amplifiée. Ils ont travaillé avec des oligarques et soutenu un clan contre un autre pour tenter de déstabiliser le pays et de l’éloigner de la sphère d’influence de la Russie – tout en faisant de l’Ukraine un fertile terrain de pillage : opportunités de contrats, lobbying à la fête, parrainage de fondations, dons à but non lucratif, sièges confortables aux conseils d’administration des entreprises, et tous les autres avantages que l’élite politique américaine tire de son empire. Vous pouvez compter dans la liste la Fondation Clinton, le fils de Joe Biden, Paul Manafort, Tony Podesta et toutes sortes d’autres larbins de première classe comme Rudy Giuliani. [2] Ils ont volé l’argent de ce pays appauvri et l’ont pillé sans scrupules ou remords.

Mais les interventions corrompues de l’Amérique ont été désastreuses pour l’Ukraine. Aujourd’hui, ce pays de gens très instruit et riche en ressources – qui abritait autrefois les industries soviétiques les plus avancées – est le plus pauvre d’Europe. C’est un endroit où beaucoup peuvent à peine se permettre d’acheter de quoi manger. Et il n’y a pas d’amélioration à prévoir. Le peuple ukrainien (un peu comme le peuple américain) doit encore trouver comment s’organiser autour d’une politique capable de remettre en question le pouvoir de son oligarchie. Même le nouveau président, qui s’est frayé un chemin vers la victoire en rejetant les objectifs de la politique étrangère américaine en Ukraine, n’offre guère d’espoir. En réponse à l’oligarchie et à la corruption, il propose encore plus de néolibéralisme et de dérégulations.

Nos chaînes de télévision et nos journaux sont déjà en train de s’échauffer pour une couverture hystérique de l’impeachement. Mais vous ne lirez ou n’entendrez pas grand-chose sur cette histoire. Pourquoi serait-ce le cas, d’ailleurs ? Tout ce que cela ferait serait de donner une mauvaise image de l’Amérique. Pendant des décennies, notre classe politique a profité du pillage oligarchique de l’Ukraine et l’a poussée et manipulée de toutes les manières qui convenaient à ses intérêts intérieurs et étrangers du moment – sans s’inquiéter des dommages collatéraux.

Ce dernier scandale n’est qu’un nouvelle tribulation dans cette sombre histoire, alors que les parties pro et anti-Trump tentent toutes deux d’instrumentaliser au possible l’ingérence américaine en Ukraine et de l’utiliser dans leur guerre par procuration pour la présidence.

Yasha Levine est journaliste d’investigation. Né à Leningrad, il a grandi à San Francisco et vit maintenant à New York. Il a fait des reportages dans le monde entier, en particulier en Amérique et dans l’ex-Union soviétique. Il est l’auteur de Surveillance Valley, un livre sur les origines d’Internet. Il travaille également sur des documentaires, dont celui-ci (en préparation).

Traduction Entelekheia
Photo : Maïdan/Wikipedia

Notes de la traduction :

[1] « Kompromat » : en russe, document compromettant.

[2] Rudy Giuliani a été maire de New York de 1994 à 2001. Il est aujourd’hui avocat de Donald Trump.

Ajouter un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.