Syrie : les gagnants et les perdants de l’attaque turque contre les Kurdes

Par Elijah J. Magnier
Paru en trois parties (I, II, III) sur le blog de l’auteur sous le titre original Winners and Losers in the Turkish Attack on Kurds in Syria
Traduit par Daniel G.
Intertitres ajoutés par Entelekheia


Première partie

Le président Donald Trump a donné l’ordre d’amorcer un « retrait délibéré » de ses troupes et de mettre fin à leur occupation du nord-est de la Syrie. Cette décision accélère la course que se livrent les forces turques et syriennes pour le contrôle de cette région.

La Turquie se dépêche d’établir une zone de 30 à 35 km de largeur à sa frontière avec le nord-est de la Syrie occupé par les USA, actuellement sous le contrôle des séparatistes kurdes syriens. Le président turc Recep Tayyip Erdogan est conscient de la pression que subit son allié américain, le président Donald Trump, pour avoir approuvé cette opération, qui le rend encore plus impopulaire parmi les élites américaines et occidentales.

Trump avait décidé de prendre unilatéralement le contrôle d’une zone plus grande que la Suisse en Syrie. Sans y être invité par le gouvernement central, il avait établi plus d’une dizaine de bases militaires et aériennes dans le pays, qu’il a continué d’occuper malgré la défaite de Daesh. Trump a maintenant accepté de retirer une partie de ses troupes, permettant à la Turquie et à ses mandataires syriens d’entrer dans cette partie du territoire syrien. Le président des USA et son homologue russe Vladimir Poutine ont bloqué un projet de résolution rédigé par l’UE condamnant l’offensive turque. Aujourd’hui, cette opération fait beaucoup plus de gagnants que de perdants et ce serait une erreur de croire que seule la Turquie y trouvera son compte. Tous les gagnants poursuivent leurs propres objectifs sur la façon de tirer profit de l’invasion turque.

En décidant de retirer 1 000 membres de ses troupes du nord-est syrien, Trump redistribue les cartes en dégageant son administration d’un fardeau qui tombera dans les mains de la Russie, de la Turquie et de la Syrie (et de leurs alliés). La Russie se doit d’agir vite et d’amener les parties concernées autour d’une table pour organiser une situation qui sans cela, pourrait devenir plus chaotique et même mener à encore plus d’affrontements.

Les Kurdes

Les plus grands perdants sont les Kurdes : les Unités de protection du peuple (YPG), la branche armée du Parti de l’union démocratique (PYD) syrien, ainsi que la branche syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), désignée comme une organisation terroriste par les USA (depuis 1997), par l’Union européenne (depuis 2002) ainsi que par l’OTAN, la Turquie et d’autres pays.

Les Kurdes au Levant

Les Kurdes sont disséminés aujourd’hui au sud-est de la Turquie, au nord-est de la Syrie, au nord de l’Irak, au nord-ouest de l’Iran et au sud-ouest de l’Arménie. Avec une population estimée à 30 millions d’habitants, ils formeraient la plus grande minorité sans État dans le monde. Plus de la moitié des Kurdes vivant en Turquie, il serait exagéré de qualifier l’attaque turque contre les Kurdes syriens de « nettoyage ethnique ».

La signature du Traité de paix de Lausanne en 1923 avec la République turque a privé les Kurdes de la concrétisation de leur rêve d’un « Kurdistan » indépendant. Les Kurdes se sont révoltés plusieurs fois, mais sans jamais réaliser leur aspiration. Il suffit de rappeler la rébellion du Cheikh Saïd (1925), la révolution de la République de l’Ararat (1930) menée par l’Arménien Ziylan Bey, un des rebelles des montagnes les plus célèbres (l’Irakien Mustafa Barzani a traversé la frontière pour se joindre à la rébellion), et le génocide des Kurdes-Alevis dont le chef était Seyit Riza à Dersim (aujourd’hui Tenceli) en 1937-1938. La dernière opération avait été menée sous les ordres du président turc Moustafa Kemal Atatürk, et le président Erdogan l’a reconnue comme un « massacre ».

En 1974, Abdullah Ocalan a formé un mouvement prolétaire maoïste, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), et s’en est pris à des cibles turques dans le pays. Jusqu’à maintenant, au moins 40 000 personnes ont été tuées dans ce conflit sans que les Kurdes ne parviennent à obtenir un État. Ocalan et quelque 3 000 militants du PKK croupissent en prison. Les USA, l’UE et bien d’autres pays considèrent le PKK comme un groupe terroriste. « Le PKK est sur la liste des groupes terroristes de l’UE et nous n’avons pas prévu le retirer de cette liste », a dit la responsable de la politique étrangère de l’UE Federica Mogherini en mars dernier.

Quand la guerre en Syrie a commencé en 2011, les Kurdes syriens étaient neutres, mais ont approvisionné de nombreuses villes assiégées en fournitures indispensables. Mais tout a changé en 2014, lorsque le groupe armé « État islamique » (ISIS, ISIL, EI ou Daesh) a attaqué la ville kurde de Ayn al-Arab, appelée Kobané par les Kurdes.

Bien que la Turquie ait refusé (pour éviter un soulèvement intérieur) de permettre aux Kurdes turcs de traverser la frontière pour venir en aide à leurs frères syriens, elle a permis au Peshmergas kurdes irakiens de passer alors que la ville était sur le point de tomber. Les Peshmergas étaient chargés de guider les avions américains pour qu’ils atteignent leurs cibles contre Daesh à l’aide de désignateurs laser. La ville a été détruite, mais Daesh n’a pu la prendre et s’est retiré en janvier 2015.

En octobre 2015, la coalition dirigée par les USA a formé, entraîné et armé les Forces démocratiques syriennes (SDF) sous commandement kurde, qui regroupaient aussi des milices arabes locales. Les Kurdes se sont mis à espérer que leur rêve finirait par se matérialiser, car la division de l’Irak et de la Syrie était alors envisageable. Un État kurde semblait atteignable et le nom « Rojava » (Rojavayê Kurdistanê‎), une des quatre parties formant le grand Kurdistan, a été choisi pour un territoire s’étendant de la ville d’Afrin, au nord-ouest, jusqu’à Hassaké, au nord-est.

En août 2016, la Turquie a dépêché ses propres troupes en Syrie avec l’aide de ses mandataires syriens et capturé la ville de Jarablus, déjouant ainsi les plans des Kurdes. Un peu moins de deux ans plus tard, la Turquie a conquis la ville kurde d’Afrin, réduisant ainsi la carte du Rojava tout en forçant le déplacement de dizaines de milliers de Kurdes.

Les Kurdes ont préféré livrer Afrin à la Turquie plutôt que de permettre à l’armée syrienne de défendre la ville. Des négociations intenses ont eu lieu entre les dirigeants kurdes et le gouvernement syrien à Damas, dans la base militaire russe de Hmeimim et ailleurs. Les Kurdes refusaient de remettre les milliards de dollars qu’ils avaient tirés de l’agriculture syrienne et de joindre les Forces de défense nationale de la Syrie. Ils voulaient garder une pleine autonomie et se servir de l’armée syrienne comme garde-frontière. Ils ont préféré combattre et perdre la bataille plutôt que de laisser le gouvernement syrien reprendre le contrôle du territoire. Les Kurdes ont opté pour l’occupation turque. Ce fut leur première erreur majeure.

En septembre 2015, lorsque la Russie a été persuadée de déployer ses forces aériennes en Syrie, une coordination avec les USA était nécessaire pour éviter les affrontements. Il a été convenu que le secteur à l’est de l’Euphrate relèverait des opérations et du contrôle des USA, tandis que les forces russes contrôleraient la partie occidentale. Après la défaite de Daesh, l’armée syrienne a tenté, avec ses alliés, de traverser l’Euphrate pour saisir des mains de Daesh les riches gisements pétroliers et gaziers se trouvant au nord de Deir Ezzor avant l’arrivée des forces soutenues par les USA. Mais les forces US ont alors décimé les troupes syriennes. Plus de 200 hommes ont été tués, démontrant ainsi que les USA n’étaient pas prêts à abandonner leur « zone d’influence » et ses énormes avantages matériels.

Les USA avaient clairement l’intention de rester et d’occuper un territoire représentant un peu moins du tiers de la Syrie particulièrement riche en ressources agricoles et énergétiques.

C’est à ce moment-là que le dirigeant kurde irakien Massoud Barzani a échoué dans sa tentative de proclamer son État indépendant en Irak, mettant ainsi fin au rêve kurde d’unir le Rojava au Kurdistan irakien.

Quand le nouveau président des USA Donald Trump a pris le pouvoir, il avait promis de faire sortir ses forces armées du Moyen-Orient. Trump désignait le nord-est de la Syrie comme une terre de sable et de mort ». Il comptait en retirer ses troupes, sauf s’il pouvait en tirer profit. Les pays arabes, qui étaient alors très impliqués dans la guerre en Syrie en finançant les djihadistes et les rebelles, n’avaient plus le goût de leur fournir de l’argent et des armes. Ils n’étaient plus prêts à payer Trump pour qu’il y maintienne ses troupes.

Trump disait que les Kurdes « ne sont pas de très bons combattants » et qu’ils attendaient que ses avions dégagent la voie avant d’attaquer Daesh. Il a ainsi minimisé leur rôle et leurs pertes lors de la défaite de Daesh à Raqqa, la capitale du « Califat ».

Les Kurdes n’auraient jamais cru que les USA les trahiraient, malgré une expérience semblable en 1975. C’était leur deuxième grande erreur. Les chefs militaires kurdes avaient tenté en vain de convaincre les dirigeants politiques kurdes d’entamer un dialogue sérieux avec Damas. Dans les faits, les Kurdes ont suspendu les négociations et semblaient encore préférer subir une attaque des Turcs plutôt que de collaborer avec le gouvernement syrien. Ils fondaient leurs espoirs sur le soutien de la communauté internationale et des médias grand public. Ces médias et des personnalités publiques n’ont effectivement pas manqué de soutenir verbalement les Kurdes, mais cela n’a pas suffi à stopper l’attaque turque, qui avance maintenant rapidement dans le secteur désigné.

Trump perçoit les Kurdes comme des mercenaires qu’il a achetés et payés pour leurs services. Comme ces services ne sont plus requis, il est maintenant prêt à retirer les forces US pour gagner la faveur de la Turquie. Les Kurdes sont sacrifiables, maintenant que leurs services ne sont plus requis par Trump.

Les Kurdes avaient pourtant insisté pour servir de boucliers humains aux soldats de Trump, pendant des années, à Hassaké et Qamishli. Ils croyaient aussi que les réseaux sociaux et une campagne médiatique en leur faveur pourraient renverser la décision de Trump. Ils se retrouvent maintenant sans alliés sur le terrain, et même les montagnes ne peuvent plus les protéger. Leurs mauvais choix – céder un territoire qui ne leur appartenait pas – ont fait d’eux les plus grands perdants aujourd’hui. L’annonce du retrait soudain des USA a fait l’effet d’une douche froide aux Kurdes, qui ont maintenant demandé à Damas d’entrer dans le jeu pour les protéger contre l’avancée turque. Il était pour eux grand temps de se réveiller et de saisir la seule possibilité qui leur était offerte.

Deuxième partie 

Les forces turques n’ont envahi le nord-est syrien qu’après concertation avec les USA pour définir quelle était la ligne à ne pas franchir. De plus, les deux superpuissances que sont les USA et la Russie ont protégé la Turquie en bloquant  une résolution de l’ONU rédigée par l’UE visant à stopper l’avance turque. La Turquie n’a pas voulu que les USA arment et entraînent les Kurdes syriens et leur donne un État indépendant à sa frontière tout en la gardant comme alliée. Le président Donald Trump n’avait d’autre choix que d’accepter la position défendue par le président turc Recep Tayyip Erdogan plutôt que celle des séparatistes kurdes. Pour sa part, la Russie jugeait la présence turque au nord-est syrien plus facile à gérer que celle des forces US et la désillusion des Kurdes à l’endroit de leur mentor américain a permis au président Erdogan d’aller de l’avant. Qui sont donc les gagnants et les perdants parmi ces joueurs ?

La Turquie

Ankara a joué un rôle particulièrement déplorable depuis le début de la guerre en Syrie, en ouvrant la porte de la Syrie aux djihadistes du monde entier. La position turque allait de pair avec les directives des USA et de l’UE, qui appelaient à un changement de régime en Syrie ou à l’établissement d’un État en déliquescence permettant à chaque joueur d’accaparer une parcelle du pays et de le laisser dans un chaos total. La Turquie a également permis aux djihadistes d’attaquer et d’occuper la ville d’Idlib à partir de la frontière turque. Elle a fait de même lorsque les djihadistes ont attaqué Kesseb et menacé la province de Lattaquié.

Le président Erdogan a toutefois retiré ses mandataires d’Alep, ce qui a permis à l’armée syrienne de libérer cette ville du nord en faisant moins de pertes humaines. La Turquie a également joué un rôle efficace dans la chute de la Ghouta, en banlieue de Damas, à l’avantage de l’armée syrienne.

Le président Erdogan a aussi poussé ses troupes jusqu’à Jarablus au nord-est syrien pour ensuite, deux ans plus tard, occuper Afrin, contrecarrant ainsi la réalisation du rêve des Kurdes syriens de créer un État du « Rojava ». Son invasion du nord-est syrien a sonné le glas au Kurdistan du Nord, en plus de pousser indirectement les forces US hors du nord-est syrien, qui comptent aujourd’hui maintenir qu’une présence limitée à al-Tanaf.

Le président turc est devenu un partenaire essentiel du processus de paix d’Astana, en raison de sa mainmise sur plus de 10 % du territoire syrien et de son influence sur les militants et les djihadistes. Il a aussi réussi à bien jouer ses cartes pour maintenir un équilibre entre les USA et la Russie, en se procurant des armes auprès des deux parties malgré le mécontentement et la désapprobation de l’administration américaine.

Malgré son incapacité à remplir sa promesse de paralyser, contenir et démanteler les groupes djihadistes à Idlib, la Turquie a autorisé une expédition militaire contre eux lorsqu’ils ont refusé de cesser de déployer des drones armés contre la base militaire russe de Hmeimim.

Le président Erdogan va maintenant négocier un nouveau cadre constitutionnel à Astana. Il tient déjà Idlib et compte (souhaite) prendre presque 14 000 km2 (440×32) du nord-est syrien. Son pays compte 3,6 millions de réfugiés syriens et il voudrait bien en reloger quelques millions en Syrie. Il doit aussi donner satisfaction à ses mandataires syriens, qui l’accuseront de trahison s’il ne leur accorde pas au moins le minimum qu’ils demandent, à savoir leur réintégration dans la société syrienne sans avoir à subir de persécution du fait de leurs actes et un changement constitutionnel qu’ils approuvent.

Bien que le président Erdogan était totalement dans le camp des USA et de l’OTAN au début de la guerre syrienne et qu’il est allé jusqu’à abattre un avion russe  en novembre 2015, il est parvenu à établir un équilibre avec Moscou. Il est en train de devenir un partenaire stratégique de la Russie, non seulement parce qu’il s’est procuré des S-400, mais aussi en participant au projet de pipeline parrainé par Gazprom, le Turkish Stream, qui devrait approvisionner l’Europe en gaz naturel russe. Le président Erdogan pourrait bien menacer de quitter l’OTAN, à la grande joie de la Russie, si jamais les USA imposent des sanctions  contre son pays ou des personnalités turques.

La guerre syrienne n’est pas encore finie. Le président Erdogan a encore des cartes à jouer dans cette dernière phase. La présence turque en Syrie va-t-elle se prolonger aussi longtemps que son occupation du nord-est de Chypre? Si c’est le cas, cela entraînera assurément un affrontement militaire avec Damas, et la désapprobation de ses alliés russes et iraniens.

Les Kurdes syriens et les tribus arabes loyales à Damas ne resteront pas les bras croisés si l’occupation turque se prolonge. Cela ne manquera pas de nuire aux relations entre alliés, qui doivent se tourner vers le développement de relations commerciales alors que les USA luttent pour maintenir leur hégémonie et imposent des sanctions à qui mieux mieux contre de nombreux pays. À la suite de ses plus récents mouvements au Levant, la Turquie aura un choix à faire : devenir partenaire ou ennemi. Reste à savoir de qui.

Troisième partie 

Les États-Unis d’Amérique sont sortis victorieux de la Seconde Guerre mondiale et plus forts que tout autre pays dans le monde. Les alliés, y compris l’Union soviétique, avaient gagné la guerre, mais en ressortaient extrêmement affaiblis. Ils devaient reconstruire leurs pays et relancer leur économie, en plus d’avoir à verser d’énormes paiements rétroactifs aux USA en contrepartie de leur appui. Les pays industriels ont reconstruit leurs pays, dans ce que les Allemands ont appelé leur Wirtschaftswunder et la France les Trentes Glorieuses, les trente années de prospérité de l’après-guerre. Pendant ce temps, les États-Unis mettaient à profit leur prospérité pour étendre leur hégémonie dans le monde entier. Ils étaient devenus une superpuissance possédant une capacité nucléaire et un grand pouvoir de domination, qu’ils ont exercé encore davantage après la chute de l’Union soviétique et le début de la Perestroïka. Au début du nouveau millénaire, l’establishment américain a déclaré la « guerre à la terreur » pour justifier son occupation de l’Afghanistan et de l’Irak, tout en essayant de soumettre le Hezbollah au Liban et de changer des régimes en Libye et en Syrie, avec pour objectif déclaré la formation d’un « nouveau Moyen-Orient ».

L’Iran

Au Levant, les USA ont échoué lamentablement à atteindre leurs objectifs, mais non sans avoir réussi à sortir la Russie de sa longue torpeur et l’avoir amenée à remettre en question l’hégémonie unilatéraliste des USA dans le monde, en offrant d’autres formes d’alliances. L’Iran aussi a commencé à défier progressivement les USA après la « Révolution islamique » de 1979 dans différentes parties du Moyen-Orient, où il s’est mis à planifier, méticuleusement et patiemment, la mise en place d’un réseau d’alliés.

Aujourd’hui, 37 ans plus tard, l’Iran dispose d’un chapelet d’alliés puissants en Palestine, au Liban, en Syrie, en Irak, au Yémen et en Afghanistan qui sont tous prêts à prendre les armes, si besoin est, pour défendre l’Iran. L’Iran a su tirer son épingle du jeu de toutes les erreurs commises par les USA. Leur manque de compréhension des populations et des dirigeants les ont empêchés de conquérir les cœurs et les esprits dans les pays du Moyen-Orient où ils se sont imposés comme alliés potentiels.

L’arrivée au pouvoir du président Donald Trump a permis aux alliés des USA et au camp adverse de découvrir ensemble jusqu’où les sanctions américaines peuvent aller, et leurs limites. La Russie et la Chine ont alors pris l’initiative de proposer un nouveau modèle plus souple, qui apparemment ne cherche pas à imposer un autre type d’hégémonie. L’offre d’une alliance économique et d’un partenariat est attirante pour tous ceux qui ont goûté à l’hégémonie des USA et souhaitent s’en libérer au moyen d’une alternative plus équilibrée.

Au cours du mandat de Trump, le Moyen-Orient est devenu un immense entrepôt d’armes perfectionnées provenant de différentes sources. Tous les pays (et certains acteurs non étatiques) possèdent des drones armés et même, dans certains cas, des missiles de précision et de croisière. Mais la supériorité en armes ne compte que peu et ne suffit pas à changer l’équilibre au profit de l’un plutôt que de l’autre. Même le Yémen, le pays le plus faible de la région, a pu causer des dommages importants à la richissime Arabie Saoudite, qui est très bien fournie en armes, et dispose du matériel militaire américain le plus perfectionné qui soit au Moyen-Orient.

Le président des USA Donald Trump a été mis au fait de l’échec évident de la tentative de changement de régime en Syrie et de l’impossibilité tout aussi manifeste de déloger l’Iran du Levant. Comme il voulait probablement éviter avant tout des pertes de vies parmi ses forces, il a décidé d’abandonner le pays que ces forces occupaient depuis quelques années. Il n’en reste pas moins que son retrait soudain, même s’il est partiel pour le moment (il a dit qu’une petite unité resterait derrière à al-Tanf, malgré l’absence d’avantage stratégique depuis l’ouverture du poste frontière d’al-Qaem), a causé tout un émoi chez ses alliés kurdes et israéliens. Trump a ainsi prouvé qu’il était prêt à abandonner ses amis les plus proches, tout comme ses ennemis, du jour au lendemain.

La Syrie

La décision de Trump a donné à Damas une victoire inattendue. Le gouvernement syrien est en train de récupérer peu à peu sa principale source d’aliments, de produits agricoles et d’énergie provenant du nord-est syrien, qui représente le quart du territoire du pays. Les provinces du nord recèlent des ressources en eau, électricité, barrages, pétrole, gaz naturel et aliments. Le président Trump vient de donner tout cela sur un plateau d’argent au président Bachar al-Assad. Ce qui lui servira lors sa prochaine campagne électorale aux USA.

Assad compte sur la capacité de la Russie à convaincre la Turquie de stopper l’avancée turque et d’en minimiser les conséquences, probablement en demandant aux Kurdes de se retirer à 30 km de la frontière turque pour calmer les angoisses du président Erdogan. Cela irait aussi dans le sens de l’accord turco-syrien d’Adana conclu en 1998 (zone tampon de 5 km plutôt que 30 km) et assurerait la paix d’esprit de toutes les parties concernées. La Turquie veut s’assurer que le YPG kurde, la branche syrienne du PKK, soit désarmé et contenu. Rien ne semble difficile à gérer pour la Russie, surtout depuis que l’objectif le plus difficile à réaliser, le retrait des forces US, a été gracieusement offert.

Le président Assad se fera un plaisir de rogner les ailes des Kurdes. Les Kurdes avaient offert Afrine à la Turquie pour empêcher les forces du gouvernement syrien d’en prendre le contrôle. En échange de l’État qu’ils rêvent d’obtenir (le Rojava), les Kurdes ont soutenu l’occupation américaine et Israël, ennemi de la Syrie. Le premier ministre Benyamin Netanyahou a bombardé des centaines de cibles en Syrie, préférant une domination du pays par Daesh et poussant Trump à lui donner en cadeau les hauteurs du Golan syrien occupé, un territoire appartenant à la Syrie sur lequel les USA n’exercent aucune autorité.

Le président Assad est le grand gagnant, si l’on fait abstraction des centaines de milliers de Syriens tués, des millions de réfugiés et des centaines de milliards de dollars de dommages matériels. Malgré les conséquences de la guerre, les pays arabes et du Golfe sont prêts à revenir en Syrie pour participer à la reconstruction du pays. Peu importe qui dirige la Syrie, la tentative de changer le régime et de détruire l’Etat syrien a échoué.

La Russie

La Russie est un joueur qui a gagné sur de multiples tableaux et occupe aujourd’hui une position que le président Poutine n’aurait pas pu imaginer avant 2015. De nombreux analystes et think tanks avaient prédit que Moscou s’enliserait dans le bourbier syrien et s’étaient moqués de son arsenal. Les résultats démontrent qu’ils avaient tort. La Russie a tiré des leçons de son invasion de l’Afghanistan en 1979 en assurant une couverture avec ses avions et ses missiles, en plus de coopérer brillamment avec l’Iran et ses alliés, qui lui servaient de forces terrestres.

Le président Poutine a astucieusement géré la guerre syrienne, en établissant un équilibre et de bonnes relations avec la Turquie, alliée de l’OTAN, même après qu’Ankara eut abattu un avion russe en 2015. La Russie était prête à collaborer avec les USA, mais était confrontée à une administration atteinte d’une russophobie chronique remontant à l’ère soviétique. Moscou est allé de l’avant en se passant de Washington pour régler la guerre syrienne et vaincre les djihadistes du monde entier qui déferlaient sur le pays (à partir de la Turquie et de la Jordanie) avec l’assentiment de l’Occident.

La Russie a déployé son nouvel arsenal, ce qui lui a permis de vendre bien des armes. Elle a fourni un entraînement à ses forces aériennes dans des situations de combat réelles et a combattu côte à côte avec les armées syrienne, iranienne et un acteur non-étatique (le Hezbollah). Elle a défait Daesh et al-Qaïda 40 ans après son revers en Afghanistan. Le président Poutine s’est distingué en tant que partenaire et allié de confiance, contrairement à Trump qui a abandonné les Kurdes et se livre à du chantage auprès de son plus proche allié (l’Arabie Saoudite).

La Russie a imposé les pourparlers de paix d’Astana plutôt que de Genève, a offert aux pays d’utiliser leur monnaie locale plutôt que le dollar américain pour payer leurs transactions commerciales et se montre pragmatique avec l’Iran et l’Arabie Saoudite, ainsi qu’avec Assad et Erdogan. A cause de leur impudence, les USA se sont avérés incapables de diplomatie.

Moscou a assuré une médiation entre le gouvernement central à Damas et les Kurdes syriens, alors même que ces derniers étaient dans le giron des USA depuis des années. Poutine a agi de façon avisée envers Israël, même lorsqu’il a accusé Tel-Aviv d’avoir provoqué des morts parmi ses officiers, et est resté relativement neutre dans le conflit opposant l’Iran à Israël.

Israël

De son côté, Tel-Aviv n’aurait jamais cru à une réunification de la Syrie. Damas possède aujourd’hui des drones armés et des missiles de précision et de croisière provenant d’Iran, ainsi que des missiles russes antinavires supersoniques, et a survécu à la destruction de son infrastructure et à toutes ces années de guerre.

Israël assiste à la perte d’un État kurde allié (le Rojava). Ce rêve est brisé pour les décennies à venir, tout comme celui de la partition de la Syrie et de l’Irak. « L’accord du siècle » n’a plus aucun sens et le pacte de non-agression avec les pays arabes est un mirage. Tout ce que voulait le premier ministre Netanyahou, proche conseiller de Trump, a perdu son sens et Israël doit maintenant composer avec la présence russe au Moyen-Orient et subir les conséquences de la victoire remportée par Assad, les Russes et les Iraniens.

Après les Kurdes, c’est Israël qui est le plus grand perdant, même s’il n’a pas subi de revers financiers ou de pertes humaines au combat. Les ambitions de Netanyahou ne peuvent plus être utilisées à des fins électorales. Israël doit se résoudre à avoir pour voisin Assad, qui voudra sûrement reprendre son Golan syrien. Cela deviendra une priorité pour Damas une fois la reconstruction du pays amorcée. Il prépare d’ailleurs sa résistance locale depuis des années, en attendant le jour où il revendiquera son territoire.

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