Chili : effondrement néolibéral et fin de la post-dictature

Par Paul Walder
Paru sur Estrategia sous le titre Chile: Colapso neoliberal y el fin de la posdictadura


Le Chili a connu des journées de protestations citoyennes sans précédent dans sa mémoire collective immédiate. Il est possible de trouver des moments similaires sous la dictature, même si tous répondaient à des stratégies canalisées et ordonnées, avec des objectifs politiques plus limités et visibles.

Les protestations qui secouent toutes les villes chiliennes de nos jours, déclenchées par un problème apparemment négligeable, une augmentation de 30 pesos du tarif du métro de Santiago, ont explosé du jour au lendemain avec une intensité stupéfiante.

« Caceroleo » au Chili. Crédit El Mostrador

Le rythme des incidents s’accélère. D’abord à Santiago, avec des écoliers qui refusent massivement de payer le métro, puis des barricades, des affrontements avec des carabiniers dans le centre-ville, pour faire place à une nuit de feu le vendredi 18.

Des centaines de magasins incendiés, des milliers de barricades, des milliers de pillages de supermarchés qui se sont étendus à toute la ville, notamment aux quartiers les plus reculés et les plus pauvres, et des gens qui tapaient sur des casseroles dans tous les secteurs de la ville. Aux petites heures du matin, le gouvernement de Sebastián Piñera décrète l’état d’urgence et confie la gestion de l’ordre public à un général de l’armée.

Samedi matin, c’est la continuité, mais amplifiée. Sur les places, aux coins des rues, dans les stations de métro de Santiago, des groupes de voisins tapent sur leurs casseroles, des milliers d’automobilistes klaxonnent et, l’après-midi, des piquets de grève de jeunes dressent des barricades incendiaires pour interrompre la circulation.

Malgré le déploiement de la police et de 500 militaires, les citoyens continuent à protester massivement. A ce moment, ce qui avait commencé à Santiago s’étend déjà à d’autres villes du pays, de Concepción à Valparaíso et d’Arica à Punta Arenas. Le métro de Santiago n’était que l’étincelle.

Piñera, après de nombreuses heures de silence (une photo qui le montrait dans une pizzeria des beaux quartiers pendant que la ville brûlait a parcouru les réseaux sociaux) a déclaré qu’il allait révoquer l’augmentation de 30 pesos du métro. Mais il l’a annoncé trop tard, alors que les protestations n’étaient pas seulement devenues endémiques, mais que l’incendie était en pleine expansion.

La photo de Piñera devant sa pizza a fait le tour de l’Amérique Latine. Crédit El Mostrador

Des centaines de stations de métro, de véhicules, de succursales bancaires, de supermarchés, de chaînes de pharmacies, de stations-service, de postes de péage routiers, de délégations ministérielles et de mairies avaient commencé à être incendiés à ce moment-là et allaient l’être de façon plus intense quelques heures plus tard. Tout ce qui représente le pouvoir politique et, en particulier, le pouvoir économique. Parce que l’explosion sociale, qui est politique, trouve son origine dans le contrôle économique.

L’aspect massif des protestations a conduit à du chaos et à des pillages. Et face à cela, une fois de plus, la réponse du gouvernement a été de contrôler la colère avec un décret de couvre-feu à Santiago de 22:00 à 7:00, qui a ensuite été appliqué à Valparaíso. Malgré l’augmentation des équipements militaires dans les rues et l’interdiction de circuler, la population est restée dans les rues jusqu’à l’aube. Une désobéissance qui exprime aussi une confrontation, un rejet, contre une armée encore aujourd’hui identifiée à des violations des droits humains.

L’action du gouvernement a été trop tardive et inutile. Depuis le début, Piñera a montré qu’il ne sait pas dans quel pays il vit. Il y a quelques jours, il a dit, sans humour ni ironie, mais peut-être à cause du cynisme de sa classe ou d’une naïveté sincère, que le Chili était une « oasis » en Amérique latine.

La porte-parole du gouvernement a déclaré que le gouvernement était préoccupé par la tenue du sommet de l’Apec en novembre et de la COP25 en décembre, tout en réaffirmant le « leadership » du président et en insistant pour que le pays retourne à la normale le plus rapidement possible.

Mais c’est à cause de cette interprétation de la « normale » que les Chiliens se sont soulevés. D’une normale basée sur un ordre qui a fait cadeau de la vie quotidienne, du présent et de l’avenir des générations futures à des grandes entreprises et à leur esprit de lucre illimité.

C’est la hausse des transports publics, mais c’est aussi l’éducation pour le profit, la santé en tant que business, les bas salaires et les horaires de travail épuisants, les dettes massives et impossibles, les pensions de misère, la corruption politique, les injustices évidentes exprimées par les inégalités sociales, les vols de millions par des officiers des carabiniers et des forces armées.

C’est l’exclusion sociale et économique, la dégradation de l’éducation, la consommation comme seul horizon et seul sens de la vie. Face à tout cela, les protestations sont contre cette « normale » maudite imposée par les élites. Face à ce catalogue de misères, la question est de savoir pourquoi cette explosion a attendu tant d’années.

Le Chili est un pays qui a été construit pour le plaisir des grands capitaux. Avec une législation taillée sur mesure par des politiciens corrompus achetés par de grandes entreprises, des profits énormes ont été réalisés pendant des décennies sur l’exploitation des citoyens, en tant que travailleurs et consommateurs, de la même manière que des ressources naturelles sont exploitées.

Piñera n’est pas le seul responsable. Il aura peut-être bientôt à répondre de la situation, mais cette évaluation politique est très prématurée, même si elle est probable. Les responsables sont tous, absolument tous les gouvernements et politiciens qui ont gouverné le Chili depuis la dictature. De « la justice » (envers les responsables de violations des droits de l’homme) « dans la mesure du possible » de Patricio Aylwin à Ricardo Lagos, avec le cadeau final de tous les services publics à la cupidité des grands investisseurs.

Cette classe politique est aujourd’hui enfermée dans un silence total. Et il lui vaut mieux garder le silence. Parce que c’est celle qui, il y a une semaine à peine, a approuvé une réforme fiscale au profit des plus riches, un contrôle préventif d’identité pour des mineurs ou une réforme léopardiste * des pensions payées par des administrateurs de fonds de pensions privés.

Le gouvernement de Piñera insiste sur la normale dans la mesure où il soutient le maintien du régime qui a accordé tant d’avantages aux entreprises et infligé tant de douleur aux Chiliens. Jusqu’à présent, il ne veut pas entendre ou est incapable de comprendre qu’il s’agit d’une rébellion qui exprime l’effondrement du néolibéralisme, c’est un choc de grande ampleur, qui n’accepte ni réformes, ni délais, ni modifications trompeuses. Le Chili s’est réveillé.

Ceci est une sommation d’en finir.

Paul Walder est un journaliste et écrivain chilien. Il est directeur du portail Politika et collaborateur du Centre latino-américain d’analyse stratégique (Centro Latinoamericano de Análisis Estratégico, CLAE, estrategia.la).

Traduction Entelekheia
Photo : Santiago du Chili/Youtube

* Note de la traduction : le « léopardisme », un mot fondé sur «Il Gattopardo », le titre d’un roman de l’auteur sicilien Giuseppe Tomasi, désigne en Amérique Latine les changements politiques ou économiques purement cosmétiques.

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