La réponse de Macron à l’islamisme mène une nouvelle fois la France dans l’impasse

« Le XXIe siècle sera mystique ou ne sera pas » – André Malraux, cité par André Frossard

La France se glorifie de son modèle particulier de laïcité, qui renvoie le religieux à la sphère privée – du moins en théorie – et se fait un devoir de le défendre bec et ongles contre toutes les tentatives de manifestations publiques d’un quelconque sentiment religieux (prières de rue, voile musulman, crèches, etc, le crucifix et la kippa n’étant autorisés que s’ils se font aussi discrets que possible). Questionner cette vision de la place de la religion dans l’espace public (aucune) ne viendrait à l’esprit d’aucun Français ou presque ; c’est pourquoi le regard extérieur de l’expert britannique John Laughland est bienvenu pour en dégager les lacunes et poser les nécessaires questions « qui fâchent » – mais qui réveillent aussi. Pour commencer, la laïcité à la française est-elle adaptée à la donne religieuse et politique planétaire du XXIe siècle ? Les statistiques situent le nombre des athées à seulement 7% de la population mondiale, ce qui pose inévitablement une question : la France doit-elle sortir de sa logique purement locale du bras de fer permanent, lancinant, épuisant entre athées et croyants et trouver un modus vivendi apaisé avec les personnes religieuses du pays, et surtout du reste du monde – qui représentent la très vaste majorité de l’humanité ?

La tribune ci-dessous est proposée à titre de piste de réflexion.


Par John Laughland
Paru sur RT sous le titre Macron’s response to Islamism leads France to cul-de-sac… again


Le problème du président français Emmanuel Macron, écrit John Laughland, c’est qu’au fond, il est très superficiel.

La vie de famille atypique du président français a commencé, comme on le sait, lorsqu’il a joué dans une pièce de théâtre scolaire. Il a tellement impressionné son professeur de théâtre qu’elle l’a épousé. Sa carrière politique est également basée sur un jeu d’acteur : aucune autre conclusion ne peut être tirée de sa dernière intervention sur le problème de l’islamisme.

La semaine dernière, Macron a choisi le magazine de droite dure Valeurs actuelles pour donner son avis sur l’Islam et l’intégration. Il a dit à ses lecteurs conservateurs que la France était prise entre deux maux, le sectarisme religieux et le Rassemblement national (anciennement Front national). Comme le sectarisme en question est musulman, le message était clair : je comprends vos préoccupations au sujet de l’Islam, mais votez pour moi, pas pour Marine Le Pen.

Bien que l’interview ait suscité de nombreux commentaires, personne ne semble avoir remarqué que ce qu’il a dit, joint à l’endroit où il a choisi de le dire, était un exercice de copier-coller de la triangulation clintonienne – la méthode qui consiste à faire appel à l’électorat du camp opposé en se présentant comme une ‘troisième voie’ (l’expression est de Tony Blair) entre les deux. Pour reprendre les mots de Dick Morris, conseiller de Bill Clinton, cela signifie « prendre une position qui non seulement mêle le meilleur des opinions de chaque parti, mais qui les transcende pour constituer une troisième force dans le débat ».

Cette union des contraires est la marque de fabrique de Macron. C’est la raison pour laquelle les Français se moquent de lui pour l’expression « en même temps » dont il se sert pour arguer à la fois d’une chose et de son contraire. Lors de son récent voyage sur l’île de La Réunion, Macron a déclaré à la fois que le foulard musulman porté dans la rue n’était pas son affaire – parce que, en tant que président, il ne s’occupait que de l’État – et que le voile était porté « dans certaines circonstances, dans certains quartiers, comme une demande de séparatisme dans la République ». Il a dit que les gens ne doivent pas stigmatiser les musulmans, mais aussi que les musulmans sont enclins à « l’islam politique ». Faites votre choix – à condition que vous choisissiez Macron.

En réalité, l’électorat de Macron est majoritairement bourgeois, donc un appel sur des thèmes conservateurs était tout à fait prévisible. (Depuis 2017, les quartiers les plus chers de Paris ont démontré des niveaux de soutien à Macron dignes de la Corée du Nord). Malheureusement, étant donné la gravité de la situation, ces manœuvres électorales sont tout à fait déplacées.

Le 3 octobre, un policier musulman de l’unité antiterroriste de la préfecture de police de Paris a assassiné quatre de ses collègues en leur tranchant la gorge pendant qu’ils étaient assis à leur bureau. Il est impossible d’imaginer une preuve plus éclatante du niveau de pénétration des réseaux terroristes islamistes au cœur même de l’État français.

La réponse de Macron ? Licencier le ministre de l’Intérieur ? Introduire une révision radicale de la présence d’islamistes dans les services publics, en particulier la police, un problème que certains experts dénoncent depuis des années ? Non. Sa réponse a été de donner une interview dans un magazine pour renforcer sa base électorale à l’approche des élections municipales de l’an prochain.

L’ironie ultime est que la soi-disant réponse de Macron à ce qu’il appelle « l’échec de notre modèle d’intégration » (démontré, dit-il, par le fait que les filles et petites-filles des immigrants portent le voile, alors que l’on devrait s’attendre à ce que les immigrants des deuxième et troisième générations soient intégrés) est de proposer encore plus de la même chose. La République, dit-il, et en particulier son système éducatif, est la réponse à l’islamisation de la société.

Malheureusement, il ne s’agit là que d’un ancien préjugé des laïques, qui croient depuis au moins le siècle des Lumières jusqu’à Jules Ferry – créateur du système scolaire moderne à la fin du XIXe siècle et partisan énergique du colonialisme français – que la pratique religieuse n’est que de la superstition. Pour Ferry, en effet, civiliser les paysans français relevait essentiellement de la même opération que civiliser les indigènes africains.

Ce point de vue a donné lieu, en 1905, à une série de mesures gouvernementales énergiques, regroupées sous le slogan facile de « séparation de l’Église et de l’État », qui a détruit une bonne partie du tissu social français en expulsant de nombreuses congrégations religieuses de leurs monastères et couvents, hôpitaux et écoles. Elle s’inspirait d’une haine de la gauche envers la religion chrétienne qui n’a aucun équivalent actuel contre l’islam, sauf peut-être au sein de ce qu’on appelle l’extrême droite, dont certains membres ont demandé que le voile musulman soit totalement interdit en France, comme la burka l’a été sous Nicolas Sarkozy en 2010. C’est en effet un grand paradoxe : la droite d’aujourd’hui en France (de Sarkozy à Le Pen) soutient la laïcité comme seul antidote possible à l’islamisme, alors qu’il y a un siècle, la laïcité était exclusivement une politique de gauche dirigée contre les Catholiques.

Malheureusement, l’islam est moins vulnérable à ce genre de politique d’État que le catholicisme ne l’était. Après tout, le christianisme a toujours reconnu une séparation entre l’Église et l’État (même lorsqu’il a plaidé pour une symbiose des deux), alors que dans l’Islam, seules la loi et la pratique islamiques comptent. De plus, la montée de l’islam est aujourd’hui un phénomène mondial, qui concerne non seulement les communautés immigrées en Europe, mais aussi des pays aussi éloignés entre eux que la Turquie et l’Indonésie. Elle démontre que l’observance religieuse est une réalité anthropologique éternelle, qu’un rationalisme matérialiste simpliste ne peut pas comprendre et encore moins combattre.

Cette réalité anthropologique est l’une des raisons pour lesquelles des pays comme les États-Unis et la Russie, qui sont aussi officiellement laïcs mais dont les dirigeants politiques adhèrent publiquement à une religion, ont eu moins de problèmes avec le terrorisme islamique que les pays européens, où la religion est bannie du domaine public. Le président Poutine est bien connu pour ses participations publiques à des cérémonies orthodoxes, tandis que le président Trump a célébré le 75e anniversaire du débarquement de Normandie en lisant une prière [en fait, un extrait de la prière de Franklin D. Roosevelt pour le D-Day du 6 juin 1944, NdT].

Contrairement à eux, Emmanuel Macron, qui a fréquenté une école jésuite, et Angela Merkel, fille d’un pasteur luthérien, refusent tout geste public rappelant la religion dans laquelle ils ont été élevés. Macron a refusé d’asperger le cercueil de Johnny Hallyday d’eau bénite lors de ses funérailles en 2017, tandis qu’Angela Merkel a déclaré au Congrès du Parti populaire européen, à Bucarest en 2011, que pour elle, le christianisme signifie assurer un meilleur niveau de vie à ses enfants et petits enfants.

Pour le dire autrement, la nature a horreur du vide. L’islamisme est en partie une réaction contre le nihilisme des sociétés européennes et leur abandon de leur propre religion et de toutes les valeurs transcendantes qui demandent traditionnellement une allégeance, y compris la nation et la famille. Les sociétés sont devenues fluides, et adorent seulement la réussite matérielle immédiate, donc transitoire. Les éléments les plus politiquement corrects refusent même les expressions inoffensives de la culture chrétienne traditionnelle telles que les crèches de Noël, tout en célébrant la rupture du jeûne pendant le Ramadan. Ces contradictions stupides ne font illusion auprès de personne.

Au lieu de cela, elles empirent les choses. Non seulement les valeurs de la tolérance civique sont insuffisantes pour cimenter entre eux des éléments disparates de la société, mais elles tendent aussi activement à les disperser. Un État n’est pas seulement une structure constitutionnelle conçue rationnellement pour protéger des droits censés exister en dehors de lui. C’est aussi un organisme vivant dont l’ensemble est plus grand que ses parties constitutives, et dont la vie s’étend au-delà de la leur. C’est une famille, une union de personnes qui se projette dans l’avenir à travers ses enfants – les enfants que ni Macron ni Merkel n’ont jamais eus. Le langage des droits, sec et stérile, ne peut pas dompter, mais seulement enflammer les revendications des minorités. C’est pourtant dans cette impasse que Macron semble déterminé, une fois de plus, à conduire la France.

John Laughland, docteur en philosophie de l’Université d’Oxford, a enseigné à Paris (la Sorbonne et Sciences Po) et à Rome. Il est également historien et spécialiste en affaires internationales. Il a publié plusieurs livres et écrit pour le Guardian, le Mail on Sunday, le Sunday Telegraph, le Spectator, le Brussels Journal, le Wall Street Journal, National Review, The American Conservative, RT et Antiwar.com.

Traduction et note d’introduction Entelekheia

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