La Suède abandonne ses poursuites contre Assange – trop tard pour lui

Par George Szamuely
Paru sur RT sous le titre Swedish decision to drop rape probe due to no strong evidence comes too late to help Assange


La décision suédoise d’abandonner l’enquête sur le viol en raison de l’absence de preuves solides arrive trop tard pour aider Assange.

La décision des procureurs suédois de mettre fin à l’enquête sur Julian Assange – pour la troisième fois – confirme que les accusations d’inconduite sexuelle ont toujours été un stratagème cynique pour piéger l’éditeur dans une procédure judiciaire kafkaïenne.

Les procureurs suédois ont annoncé hier qu’ils mettaient fin à leur enquête sur l’inconduite sexuelle de Julian Assange, qui remonte à près de dix ans. La raison ? Les « preuves se sont considérablement affaiblies en raison de la longue période écoulée depuis les événements en question ». Cependant, le procureur a ajouté de façon biaisée que  » la plainte était crédible « , mais que les preuves n’étaient pas assez solides pour poursuivre l’affaire.

Concentrons-nous sur ce verbiage. Notez d’abord l’utilisation du mot « enquête ». C’est très important, car contrairement à ce que d’innombrables médias ont rapporté au cours de la dernière décennie, les Suédois n’ont jamais accusé Assange de quoi que ce soit, surtout pas de « viol ». Suite à l’arrestation d’Assange le 11 avril dernier, il y a eu pléthore d’articles de presse selon lesquels des accusations de viol sont en suspens contre Assange en Suède. Human Rights Watch a participé aux accusations, disant qu’Assange faisait face à une « accusation de viol » en Suède. Jeremy Corbyn et les féministes du Parti travailliste ont exhorté le gouvernement britannique à extrader Assange vers la Suède pour y faire face aux « accusations de viol ».

Notez aussi le jargon juridique : « les preuves se sont considérablement affaiblies. » Non, les preuves ne se sont pas « affaiblies » – il n’y a jamais eu la moindre preuve solide depuis le début !

L’affaire suédoise était frauduleuse. L’objectif des procureurs a toujours été d’utiliser leurs puissants outils coercitifs pour piéger Assange dans une longue procédure judiciaire dont il ne pourrait s’échapper, pendant que les États-Unis préparaient leurs accusations pénales contre lui. Malheureusement, malgré l’annonce du 19 novembre, la mission des Suédois est accomplie.

L’affaire sudéoise a commencé le 20 août 2010, lorsque deux femmes avec lesquelles Julian Assange avait eu des rapports sexuels éphémères se sont rendues à la police pour demander qu’il subisse un test de dépistage du VIH. Les procureurs suédois ont répondu en ordonnant l’arrestation d’Assange, affirmant qu’il était soupçonné de viol, même si aucune des deux femmes n’avait fait une telle allégation. Cependant, le 25 août, le procureur suédois Eva Finné a annoncé que « la conduite alléguée… n’a révélé aucun crime du tout ». De plus, « l’examen médico-légal d’un préservatif présenté comme preuve, supposément porté et déchiré » par Assange lors des rapports sexuels avec l’une des femmes impliquées n’a révélé aucune trace de l’ADN d’Assange.

Quant à l’autre femme, selon le Rapporteur spécial de l’ONU sur la torture, Niels Melzer, « elle ne voulait pas porter plainte pour infraction pénale, mais la police suédoise l’y a incitée ». En outre, elle « a refusé de signer sa déclaration, a suspendu son interrogatoire et a quitté le poste de police dès qu’elle a été informée que l’accusation avait l’intention d’utiliser son témoignage pour arrêter M. Assange pour suspicion de viol ».

Après la clôture de l’affaire, Assange, ayant reçu l’autorisation des procureurs de quitter la Suède, s’est dirigé vers Londres. Cependant, un nouveau procureur, Marianne Ny, a repris l’affaire et, en novembre 2010, elle a obtenu un mandat d’arrêt européen, exigeant qu’Assange soit détenu afin qu’il soit interrogé en relation avec les allégations d’infractions sexuelles. Elle a également obtenu une « notice rouge » d’Interpol pour fugitifs recherchés. Ny a insisté sur le fait qu’Assange devait être interrogé en personne, et seulement en Suède.

Assange s’est opposé à la demande d’extradition, soupçonnant qu’il s’agissait d’une ruse, puisqu’elle intervenait trois mois après la clôture de l’affaire contre lui. L’objectif était de l’emmener en Suède, d’où il serait rapidement extradé vers les États-Unis, qui, selon toute probabilité, avaient préparé un acte d’accusation secret contre lui. Les tribunaux britanniques ont constamment statué contre Assange et en faveur de la demande d’extradition vers la Suède, même s’il n’était inculpé de rien. Le 15 juin 2012, après le rejet par la Cour suprême britannique de sa contestation de la demande d’extradition de la Suède, Assange s’est rendu à l’ambassade de l’Équateur et a demandé l’asile politique.

De 2010 à 2015, Ny a refusé de venir à Londres pour interroger Assange à l’ambassade ; elle a également refusé de mener l’entretien par vidéo-conférence, bien que, comme l’a souligné Melzer, « l’interrogatoire de suspects ou de témoins au [Royaume-Uni] est une pratique courante appliquée par la Suède dans des dizaines d’enquêtes pénales contemporaines menées dans le cadre des accords d’entraide juridique » avec le Royaume-Uni. Enfin, en mars 2015, le procureur suédois a accepté de venir à Londres pour interroger Assange à l’ambassade. Elle l’a fait, non par humanité ou décence, mais par crainte que les tribunaux suédois ne lèvent son ordonnance de détention contre Assange pour le motif raisonnable de proportionnalité. Cependant, même à ce moment, Ny a tergiversé, et ce n’est qu’en novembre 2016 qu’elle s’est finalement présentée à l’ambassade de l’Équateur. Nous avons appris par la suite, grâce à un échange de courriels entre elle et le Service des procureurs de la Couronne du Royaume-Uni, que les Britanniques encourageaient cette procrastination. Ni elle, ni le SPC ne voulaient que l’affaire Assange soit réglée.

Le 19 mai 2017, Ny a annoncé qu’elle mettait fin aux poursuites contre Assange. La raison qu’elle a donnée était qu’il « n’y avait aucune raison de croire que la décision de livrer [Assange] à la Suède puisse être exécutée dans un avenir prévisible ».

C’était la deuxième fois que les procureurs suédois abandonnaient leur enquête sur les allégations sexuelles contre Assange. Cependant, cela ne lui a pas servi à grand-chose. Bien qu’il ait été emprisonné à l’intérieur de l’ambassade de l’Équateur pendant cinq ans, les Britanniques avaient toujours un mandat d’arrêt en suspens contre lui pour fuite alors qu’il était sous caution. En conséquence, Assange allait être emprisonné à l’intérieur de l’ambassade pour quatre autres années.

Le 11 avril 2019, le gouvernement équatorien a supprimé le statut de réfugié d’Assange (sans bien sûr lui permettre de contester cette décision devant les tribunaux) et invité les autorités britanniques à entrer dans l’ambassade et à arrêter Assange. En quelques minutes, les États-Unis ont confirmé ce qu’Assange avait toujours dit. Les États-Unis ont annoncé qu’ils demanderaient son extradition sur la base d’un acte d’accusation secret préparé un an auparavant. L’accusation était qu’Assange avait conspiré avec Chelsea Manning pour pirater un système informatique sécurisé. Un mois plus tard, les États-Unis ont annoncé 17 chefs d’accusation supplémentaires contre Assange, en vertu de la loi sur l’espionnage. Si la demande d’extradition des États-Unis est acceptée – et il est fort probable qu’elle le sera – Assange pourrait être emprisonné pendant 175 ans.

La décision prise aujourd’hui par le procureur suédois arrive malheureusement trop tard pour faire la moindre différence sur le sort d’Assange.

La demande d’extradition des États-Unis ira de l’avant de toute façon. Les tribunaux britanniques démontreront presque certainement leur soumission au gouvernement américain en statuant contre Assange.

Cependant, ce qui s’est passé confirme ce qui est flagrant depuis des années : Les accusations portées contre Assange, qu’elles émanent de Suède, d’Équateur, du Royaume-Uni ou des États-Unis, n’avaient d’autre but que de persécuter et de détruire un homme qui n’avait commis aucun crime, sinon publier des informations sur des exactions gouvernementales et des crimes de guerre. Ce qui est particulièrement honteux, c’est que ceux-là mêmes qui auraient dû défendre Julian Assange – les journalistes – étaient les plus désireux de le salir en prêtant foi à des allégations sinistres et fausses.

George Szamuely est directeur de recherche au Global Policy Institute et auteur de Bombs for Peace: NATO’s Humanitarian War on Yugoslavia (Des bombes pour la paix : La guerre humanitaire de l’OTAN contre la Yougoslavie)

Traduction Entelekheia

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