La vie de l’alliance après la ‘mort cérébrale’ : l’OTAN bâtit des châteaux en espace

Paru sur RT sous le titre Alliance life after ‘brain death’: NATO focuses on outer space, compares army spending with Russia


Alors que la plupart des membres ont à peine les moyens de s’acquitter de leur participation obligatoire aux dépenses militaires et que les dirigeants européens remettent en question la vénérable alliance, pourquoi le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, prévoit-il son expansion dans l’espace ?

Jens Stoltenberg est un Dark Vador bien improbable. Après avoir entamé sa carrière politique avec des manifestations de gauche contre la guerre du Vietnam, Stoltenberg a rejoint la machine contre laquelle il s’était auparavant insurgé, supervisant l’expansion de l’armée norvégienne en tant que Premier ministre de 2005 à 2013, et dirigeant ensuite la plus grande alliance militaire du monde à partir de 2014.

Mais ses ambitions sont galactiques, du moins si l’on en croit ses propres mots. S’adressant aux journalistes lors d’une réunion de l’OTAN à Bruxelles mardi, le chef de l’Alliance a annoncé son intention de faire de l’espace extra-terrestre l’un de ses « domaines opérationnels », aux côtés de la terre, de la mer, de l’air et du cyberespace.

« L’espace est d’une grande importance pour nos sociétés civiles et pour toutes les opérations militaires, » a-t-il dit. « C’est une question de communication, de navigation, de données. L’espace est essentiel pour presque tout ce que nous faisons. »

D’entrée de jeu, l’annonce a posé plus de questions qu’elle n’en a résolu.

Selon l’ancien officiel du Pentagone Michael Maloof interrogé par RT, « Il est intéressant de parler de son désir d’étendre le domaine de l’OTAN à l’espace, mais qu’est-ce que cela signifie ? Personne ne sait. Et qui va payer pour ça ? La plupart des pays de l’OTAN n’ont même pas les moyens de tenir leur engagement de dépenses militaires de 2 % de leur PIB. »

« Je ne sais pas quel pays, à part les États-Unis, serait en mesure, à ce stade, de payer la note, » a ajouté Maloof.

Une nouvelle course spatiale

Au sein de l’alliance, des États individuels sont déjà en train de se battre pour prendre la tête de la course spatiale, à savoir les États-Unis et la France, avec les États-Unis devant. Les États-Unis possèdent déjà environ 900 des quelque 2000 satellites en orbite autour de la Terre. Environ 200 autres seulement appartiennent à d’autres pays de l’OTAN. En outre, le Pentagone a d’ores et déjà officiellement mis en place le US Space Command (Commandement spatial américain), un centre de commandement rattaché à l’armée de l’air qui pourrait devenir une force spatiale à part entière, si le Congrès adopte la prochaine loi dite ‘National Defense Authorization Act’.

Pour ne pas rester en arrière, le président français Emmanuel Macron a annoncé la création de son propre commandement spatial en juillet. Cette annonce correspondait à l’esprit du dirigeant français, qui a témoigné d’une politique « l’UE d’abord » fanfaronne, comme en témoignent ses appels en faveur d’une armée européenne et ses critiques à l’égard de l’OTAN, une alliance dominée par les États-Unis qu’il a qualifiée d’en « état de mort cérébrale » ce mois-ci.

Stoltenberg a balayé les ambitions napoléoniennes de Macron. « L’unité européenne ne peut pas remplacer l’unité transatlantique, car nous avons besoin des deux », a-t-il déclaré mardi à la presse, ajoutant que plus de 80 % des fonds de l’Alliance proviennent d’alliés « non membres de l’UE ». Lisez : de l’Amérique du Nord. L’expansion militaire dans l’espace ne serait donc pas moins dirigée par les Américains.

« La France a les meilleures capacités sur ce terrain parmi les autres membres de l’OTAN. Mais tout tourne autour des États-Unis, qui tentent de monopoliser [la militarisation de l’espace] et d’utiliser leurs propres armes », a expliqué Konstantin Sokolov, expert en géopolitique et chercheur à l’Académie des sciences naturelles de Russie.

« Il convient de rappeler que les États-Unis, qui disposent d’une importante flotte de satellites de reconnaissance, sont le membre-clé de l’OTAN, ceux qui donnent le ton à toute ses activités », a ajouté Leonid Khazanov, analyste industriel de SPACE.

Stoltenberg a décrit les opérations spatiales prévues par l’OTAN comme purement « défensives » et souligné qu’il n’avait pas l’intention d’envoyer des armes offensives dans l’espace. Washington chante une autre chanson, cependant.

Menées offensives

« L’espace est un domaine de guerre, tout comme l’air, la terre et la mer », a déclaré lundi dernier le général John Raymond, chef du Space Command, en echo aux propos de l’ancien chef du Pentagone Jim Mattis, qui avait appelé au développement d’armes offensives dans l’espace « si quelqu’un décidait de le militariser ». En effet, l’objectif déclaré de la branche « espace » du Pentagone est de « dégrader, nier, perturber, détruire et manipuler les capacités de l’adversaire pour protéger les intérêts, les actifs et le mode de vie des États-Unis » – des mots bien peu défensifs. La Russie et la Chine – qui travaillent toutes deux sur leurs propres armes antisatellites – ont critiqué les États-Unis pour leurs avancées vers la militarisation de l’espace.

Toute nation qui envoie un satellite dans l’espace risque de militariser le ciel, a exposé Hall Gardner, professeur de politique internationale et auteur de l’ouvrage World War Trump, « étant donné que les satellites ont un quadruple usage civil, d’espionnage, de cyberguerre et militaire ». Toutefois, le retrait des États-Unis des traités de contrôle des armements – comme le retrait de George W. Bush du traité ABM de 1972 en 2001 et le retrait de Donald Trump du traité FNI de 1987 plus tôt cette année – rend inévitable la militarisation de l’espace, selon Gardner.

« La possibilité pour que Washington et Moscou autorisent l’expiration du nouvel accord START en février 2021 signifierait qu’aucune contrainte ne bloquerait plus le développement des missiles balistiques intercontinentaux à capacité nucléaire, ce qui ouvrirait indirectement la voie au déploiement de nouvelles armes prévues pour des premières frappes sur terre, en mer, dans les airs et dans l’espace. »

Macron a déjà remis en question la volonté de Trump de défendre l’Europe. Mais est-ce que les dirigeants européens prendraient la défense des États-Unis si l’un de leurs satellites était abattu ? C’est une question hypothétique, cependant, et pour le moment, les préoccupations de l’OTAN sont probablement plus immédiates et terre à terre.

Une alliance qui se fissure

L’ouverture de la stratosphère par Stoltenberg est « un appel désespéré », a repris Maloof. « Il n’avait aucun détail sur la façon dont cela serait mis en œuvre, qui en paierait le prix et comment elle serait accomplie. Ce serait intéressant d’entendre son plan. »

En attendant, l’OTAN doit faire pression sur les États membres pour qu’ils débloquent plus d’argent, tout en s’assurant simultanément du maintien de la loyauté des États-Unis et de la France. La Turquie, membre de l’OTAN, achète déjà des armes russes contre l’avis de l’Alliance, et un grand nombre de pays dans le monde, dont l’Italie, ont signé l’Initiative de la nouvelle Route de la soie chinoise. A la veille du 75e anniversaire de l’OTAN, le plus grand défi de Stoltenberg est de maintenir la pertinence de l’alliance dans le monde de l’après-Guerre froide.

À cet effet, le chef de l’OTAN a tenté de justifier l’énorme budget militaire du bloc – 20 fois celui de la Russie – auprès des journalistes, mardi dernier. Ces dépenses massives, a-t-il affirmé, ne sont pas un effet secondaire de la guerre froide, mais simplement un reflet des « salaires » et du « niveau de vie » plus élevés du monde occidental.

Toutefois, des salaires militaires plus élevés ne peuvent représenter qu’une part limitée des dépenses de l’OTAN. L’année dernière, l’Alliance a organisé 106 exercices militaires conjoints, contre une poignée par la Russie. En outre, quelque 22 000 membres du personnel de l’OTAN participent actuellement à des opérations dans le monde, et les États-Unis à eux seuls entretiennent officiellement plus de 500 bases * dans plus de 80 pays, contre 21 installations russes dans neuf pays. La France et la Grande-Bretagne ont également chacune des bases militaires dans 11 pays étrangers, ce qui ajoute aux coûts élevés de l’OTAN.

Les projets aux allures de châteaux en espace, et l’agitation perpétuelle de peurs sur la menace censément représentée par la Russie sont les menées d’une alliance « sous respiration artificielle », a conclu Maloof. « C’est Stoltenberg qui se raccroche à n’importe quoi pour essayer de préserver une alliance archaïque. Elle a cessé d’être utile. Son temps est révolu. »

Traduction Entelekheia
Image Pixabay

Note de la traduction :

* Les USA comptent en fait, tout à fait officiellement, 800 bases militaires dans plus de 80 pays de la planète. Sans compter les bases officieuses.

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