Une justice aveugle ou aveuglée par le statut social ? Le conte du prince Andrew et de Julian Assange

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Nous vivons une période dangereuse, et ce pour une raison très concrète : comme l’a clairement expliqué le philosophe Jean-Claude Michéa, nos sociétés occidentales libérales se sont défaites de toutes les anciennes structures pour ne laisser subsister qu’un seul mécanisme de régulation : le droit. Ce sont ses rouages – les lois et règlements, et leur application – qui en assurent la cohésion, rien d’autre qui puisse entrer dans la définition de la démocratie. Pour le dire plus simplement, le droit est la seule « glu sociale » des systèmes libéraux.

Par conséquent, que peut-il se passer quand ce type de société voit le droit piétiné par ceux-là mêmes qui en sont censément les garants ?

Quand des lois douteuses sont votées en catimini, quand les mécanismes du droit sont dégradés ou ouvertement instrumentalisés, comme actuellement, au profit des uns et au détriment des autres, quand les deux poids, deux mesures sont systématiques et installés à la face de tous, que reste-t-il aux dirigeants pour contrôler la société sinon la force brute ?


Par George Galloway
Paru sur RT sous le titre Justice blind or blinded by titles? A tale of Prince Andrew and Julian Assange


Le grand duc d’York dort ce soir sur un oreiller de plumes dans un palais royal. Julian Assange, l’éditeur du siècle, dort dans l’enfer de la prison de Belmarsh, le Guantanamo de la Grande-Bretagne.

Le duc d’York a menti sur la durée et la nature de sa relation avec le trafiquant sexuel de mineures présumé mort Jeffrey Epstein. Julian Assange a dit la vérité sur des crimes et délits graves commis par des riches et puissants en temps de guerre comme de paix.

Le FBI devrait interroger le fils préféré de la reine, mais aucun pouvoir sur terre ne sera déployé pour le faire témoigner de ce qu’il aurait pu voir, ou même de ce à quoi il aurait pu participer, dans la maison de Manhattan d’Epstein, une Sodome et Gomorrhe des temps modernes. [1]

Le même système de justice américain a causé la cruelle incarcération d’Assange et son piège kafkaïen dans une saga d’extradition qui pourrait durer des années – s’il ne meurt pas avant la fin, comme pas moins de 60 médecins ont récemment prévenu qu’il en court le danger.

Les accords d’extradition entre les États-Unis et le Royaume-Uni sont peut-être le traité le plus inégal jamais conclu par les ministres de Sa Majesté. Dans ce cas-ci, c’était l’ancien ministre de l’Intérieur du gouvernement Blair, David Blunkett, un homme aveugle qui pouvait, néanmoins, voir exactement ce qu’il faisait. [2]

Essentiellement, l’extradition de la Grande-Bretagne vers les États-Unis se fait pratiquement sur simple demande des Américains, sans qu’il soit nécessaire de donner la moindre raison valable. Mais pas l’inverse. Il serait plus facile de faire passer un chameau par le chas d’une aiguille que pour la Grande-Bretagne d’obtenir l’extradition d’un citoyen américain pour qu’il soit traduit en justice au Royaume-Uni.

J’étais député au Parlement britannique au moment de la signature de ce traité. Non pas que cela ait fait la moindre différence. Le traité a été signé pendant les vacances d’été, alors que le Parlement ne siégeait pas, et dans le cadre de l’exercice de la prérogative royale.

Ce n’est que lorsqu’il était déjà en vigueur que j’ai pu m’opposer à l’extradition de ses premières victimes – des présumés fraudeurs financiers de la City de Londres, ainsi qu’un « terroriste » allégué londonien en réalité victime d’une machination, Babar Ahmad.

En vertu des anciennes règles d’extradition, aucune des deux affaires n’aurait pu satisfaire aux exigences antérieures de production d’éléments de preuve suffisants pour convaincre un juge britannique. En vertu du nouveau traité, c’était du gâteau. Et ils sont partis.

Le prince Andrew n’aura pas à faire face à une telle épreuve, bien qu’il soit maintenant banni des cercles royaux et rétrogradé, ses épaulettes arrachées et ses médailles obscures et étincelantes, réduites à de la ferraille sur sa tunique.

Bien qu’accusé d’avoir abusé sexuellement d’une adolescente, et malgré sa relation étroite avérée avec la pourvoyeuse présumée de victimes mineures, Ghislaine Maxwell, chez qui l’une des rencontres sexuelles aurait eu lieu à Londres, les États-Unis ne demanderont jamais au prince de témoigner et le Royaume-Uni ne l’offrira jamais.

Assange, qui a été accusé à tort de viol, a passé pratiquement la dernière décennie enfermé dans une forme ou une autre d’incarcération. Et risque jusqu’à 175 ans de prison, s’il est effectivement extradé.

C’est le conte de deux cités [3] – Buckingham Palace et la prison de haute sécurité de Belmarsh.

Le conte de deux individus – l’un est un menteur maintenant avéré et l’autre un porteur de vérité bien attesté.

Le conte de deux destins. Le prince devenu moralement un minable, l’autre un journaliste impécunieux devenu moralement un géant.

C’est un conte de notre époque.

George Galloway a été membre du Parlement britannique pendant presque trente ans. Il présente des émissions de radio et de télévision (y compris sur RT). C’est un célèbre réalisateur, écrivain et tribun.

Traduction et note d’introduction Entelekheia
Photo S. Hermann & F. Richter/Pixabay

Notes de la traduction :

[1] George Galloway est ouvertement catholique, d’où ses références bibliques. Au Royaume-Uni, être religieux et d’extrême gauche (le bord politique de Galloway) n’a rien d’antinomique.

[2] Selon ses dires, David Blunkett est aveugle de naissance.

[3] Allusion au livre de Charles Dickens A Tale of Two Cities (Le Conte de deux cités).

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