La piste des armes mène parfois à des endroits imprévus

Qu’y a-t-il de commun entre une enquête policière et une investigation journalistique professionnellement menée ? A peu près tout. Leçon par le vétéran Robert Fisk, qui raconte ici comment il a suivi une piste d’armes des lignes de front syriennes jusque dans un paisible petit village de Bosnie.

Ceci est un extrait du documentaire sur les enquêtes du journaliste légendaire Robert Fisk « This is Not a Movie » de Yung Chang (National Film Board of Canada, septembre 2019).


Par Robert Fisk
Paru sur The Independent et Information Clearing House sous le titre When you follow the gun trail, you sometimes end up in unexpected places


J‘ai toujours voulu savoir d’où proviennent les armes. Qui étaient les « complices volontaires » des guerres dont j’ai été témoin ?

En 1996, j’ai remonté la piste d’un missile tiré par les Israéliens sur une ambulance libanaise jusqu’à ses fabricants, Boeing, dans le sud profond des États-Unis. Il avait tué deux femmes et quatre enfants. Je suis même allé en Géorgie, et j’y ai rencontré les concepteurs de la fusée qui les avaient tués. Et en Syrie, au sous-sol d’un quartier général d’al Nusra-al-Qaida bombardé à Alep, j’ai trouvé des centaines de mortiers – ainsi que leurs documents d’expédition et leurs notices d’instructions. Ils devaient être utilisés contre le régime d’Assad. Mais qui les avait fournis ?

Ils avaient été fabriqués à Novi Travnik en Bosnie, une ville que je connaissais bien parce que j’avais couvert la guerre en Bosnie. L’un des documents portait le nom de l’expéditeur : Ifet Krnjic. Je sentais – j’y croyais absolument – que je pouvais trouver cet homme. Une intuition ? Non. Je suis parti à Novi Travnik, avec la conviction que cet homme y était et qu’il allait me parler. Et nous l’avons trouvé en train de tondre sa pelouse, un dimanche après-midi, dans un village des alentours.

Pendant que nos caméras tournaient et que je sortais mon bloc-notes, Krnjic a touché le document que j’avais apporté d’Alep, a montré son nom et m’a dit : « C’est ma signature. » À qui les avait-ils envoyés ? Aux Saoudiens, m’a-t-il dit. Un ministre saoudien et trois officiers de l’armée saoudienne lui avaient rendu visite à l’usine.

Je t’ai eu ! Ai-je pensé. Krnjic était un homme honorable et bon, un membre du vieux parti communiste yougoslave. Il avait envie de dire la vérité et comprenait ce que je cherchais : comment ces mortiers avaient-ils atteint la Syrie ?

Les Saoudiens ont tout nié en bloc, bien sûr, comme si les documents et les mortiers étaient faux. Ils n’avaient rien eu à voir là-dedans, disaient-ils. Je pensais tout autre chose. Ces armes – il y avait plus de mortiers dans ce sous-sol que dans tout le stock de l’armée britannique – avaient, j’en étais sûr, été expédiées en Arabie Saoudite, puis en Turquie et avaient ensuite traversé la frontière syrienne jusqu’à la ville où je les avais finalement trouvées, à 12 milles de la frontière, à Alep.

C’était du journalisme à l’ancienne, je sais. Mais pourquoi l’appeler « à l’ancienne » ? C’est le seul qui vaille. C’est du journalisme, je pense, en bonne et due forme. Vous ne pouvez pas enquêter sur des transferts d’armes de cette envergure sur les réseaux sociaux.

Cela, c’était la réalité : traquer les faits en crapahutant sur des ruines, puis en prenant l’avion et une voiture sur des milliers de kilomètres, jusqu’à ce que vous trouviez le seul homme qui puisse vous raconter toute l’histoire. Des ruines d’Alep jusqu’aux plaines de Bosnie.

Quand je repense à l’article que l’Independent a eu ce jour-là, je souris encore intérieurement. Peut-être que les journalistes et les flics ont beaucoup en commun. L’inspecteur Fisk avait mis la main sur son homme.

Traduction et note d’introduction Entelekheia/Information Clearing House
Photo : un petit village quelque part en Bosnie, Icmilpere/ Pixabay

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