L’Otan « en état de mort cérébrale » ? Oui, mais pas seulement l’Otan…

Les relations entre l’UE et les USA se tendent un peu plus chaque jour, avec pour corollaire une remise en cause non seulement de l’Otan, mais de tout le consensus d’après-guerre issu des accords de Bretton Woods, écrit l’ancien diplomate britannique Alastair Crooke.


Par Alastair Crooke
Paru sur Strategic Culture Foundation sous le titre The Post-War ‘Consensus’ is Over – ‘Either We Reinvent Bretton Woods, or It Risks Losing Relevance’ et Zerohedge sous le titre NATO’s Real Purpose: Welfare For The Military-Industrial Complex


Kevin Baron, rédacteur en chef de Defense One (une importante publication américaine sur la défense, financée par l’industrie de la défense) explique ses inquiétudes quant à l’avenir de l’OTAN :

Les menaces extérieures contre l’OTAN et les divisions internes des dirigeants ne sont pas ce qui m’inquiète le plus… Je m’attendais à ce que les panélistes avec lesquels je me suis entretenu le mois dernier soulèvent des questions familières… mais j’ai été surpris par leurs graves préoccupations sur le tissu même de l’Alliance : « Cette fois-ci, c’est différent », disent nombre d’entre eux avec insistance : « La philosophie sur laquelle toute cette institution est bâtie est profondément remise en question », a déclaré le journaliste Bobby Ghosh, de Bloomberg Opinion, lors de notre conversation d’avant-sommet à l’International Institute for Strategic Studies.

Son point de vue était – si des dirigeants tels que Trump et Erdogan continuent de copiner avec la Russie, alors quel est le but de cette alliance de l’époque de la Guerre froide ? C’est une question juste. Mais je crois que la plus grande menace contre l’OTAN [vient] de ses propres électeurs, qui se replient sur l’intérieur de leurs pays respectifs. Pour les leaders de la sécurité mondiale, des think tanks au « tank » sécurisé du Pentagone, l’OTAN est une organisation et un outil essentiels au « mode de vie » de l’Occident. Ce n’est même pas une question… Ces leaders pensent : « Comment quelqu’un pourrait-il vouloir nuire à cela ? »

Pourtant, c’est exactement ce qui se passe. Les leaders politiques ne veulent plus (ou ne peuvent plus se permettre, politiquement) d’aller là où veut les emmener l’establishment de la défense américaine. « La plus grande menace envers l’alliance », suggère Baron, est précisément « le fossé entre ces dirigeants politiques – et les leaders de la communauté de la sécurité nationale [sic] qui se rassemblent sur les bancs de touche, suppliant d’être entendus ».

Le président Macron a semblé cerner exactement ce fossé, lorsqu’il a déclaré : « ce que nous vivons actuellement, c’est la mort cérébrale de l’OTAN ». Certains observateurs ont vu de la démagogie de la part de Macron dans cette déclaration, alors qu’il cherche à arracher le leadership politique de l’Europe à une Chancelière Merkel en déclin (et cela en était probablement, dans une certaine mesure). Mais l’affirmation de Macron, au delà de son aspect polémique, visait plus probablement à souligner à quel point le monde a changé : la France et l’Allemagne font toutes deux l’objet de graves troubles politiques internes, dans le contexte d’un ralentissement général des économies européennes.

L’UE doit se repositionner géopolitiquement, affirme Macron, « et deuxièmement, nous devons rouvrir un dialogue stratégique avec la Russie, ce qui, sans être naïf, prendra du temps », a-t-il ajouté.

Un dialogue stratégique ? Pourquoi ? Peut-être parce que Trump ne considère pas l’UE comme une amie proche, ou comme une partenaire commerciale en bonne et due forme ? Trump dit les choses clairement: l’UE est pire que la Chine (elle volerait le « déjeuner » américain), et Trump menace l’UE d’une sévère guerre commerciale.

Cette éventualité – cette hostilité envers l’Europe – était inimaginable lorsque l’UE a été fondée en tant qu’empire libéral subsidiaire inscrit dans l’orbite des États-Unis. La prémisse incontestée de l’UE était que ‘l’oncle’ Amérique serait toujours « là » en cas de difficultés. Ce n’est plus vrai – et c’est choquant pour les élites de l’UE.

Et, alors que l’assaut de pression maximale de l’Amérique – avec son accent principal sur une guerre froide technologique avec la Chine – se déroule, l’UE se voit « au milieu » de cette « guerre ». On s’attend à ce qu’elle se montre fidèle à l’Amérique, comme d’habitude, mais elle veut aussi que la Chine et la Russie soient ses partenaires commerciales.

Macron pense donc que l’Europe aura besoin de davantage de force diplomatique stratégique – d’où l’idée d’un partenariat entre l’Europe et la Russie. (Macron suggère à Trump, probablement hypocritement, que cela – l’intention de l’UE de séparer la Russie de la Chine – est également dans l’intérêt des États-Unis).

Cela ne fonctionnera pas. La Russie comprend bien le jeu de Macron (mais serait heureuse de faire semblant de jouer le jeu de Macron et Merkel, en vue d’une levée des sanctions de l’UE contre la Russie).

Mais au delà, ce que Macron propose, c’est le repositionnement de l’Europe. L’UE, suggère-t-il, doit avoir son propre « poids politique », son propre levier mondial – et cela signifie une capacité d’influence militaire. Selon lui, l’OTAN est essentiellement un ‘organisme de bienfaisance’ pour le complexe militaro-industriel américain. Pourquoi ne pas dépenser ces 2% du PIB de l’UE auprès de fabricants européens (surtout français), réfléchit-il, et avoir une influence militaire propre à l’Europe ?

Bobby Ghosh a donc en quelque sorte raison lorsqu’il dit que « la philosophie sur laquelle toute cette institution [l’OTAN] est construite [est] profondément remise en question ». Il ne s’agit pas seulement de l’OTAN, mais plutôt de toute la ‘constellation’ des institutions du consensus de Washington. Car celles-ci (FMI, Banque mondiale, etc.) sont également remises en question. (Même si c’est sous un angle complètement différent) :

Le ministre français des Finances a dit dernièrement que l’ordre monétaire international de l’après-guerre devait être réinventé, ou se voir de plus en plus dominé par la Chine. « L’ordre de Bretton Woods tel que nous le connaissons a atteint ses limites », a déclaré Bruno Le Maire. « L’alternative que nous avons maintenant est claire – soit nous réinventons Bretton Woods, soit il risque de perdre sa pertinence et de disparaître à terme ». Alors que Bretton Woods avait défini l’ordre économique international de la seconde moitié du XXe siècle, la première partie de ce nouveau siècle peut être définie par le projet chinois de la Nouvelle Route de la Soie. « Et les normes chinoises – sur les aides d’État, sur l’accès aux marchés publics, sur la propriété intellectuelle – pourraient devenir les nouvelles normes mondiales ».

Mais ce n’est là que la moitié du problème : ces forums, écrit David Stockman (ancien directeur du budget du président Reagan), ne sont que :

Des feuilles de vigne de Washington destinées à légitimer et à coordonner des sanctions censément « multilatérales » pour les projets d’hégémonie mondiale de l’Empire. En fait, elles sont le ciment du consensus bipartite qui milite pour la politique étrangère interventionniste de Washington. [1]

« Cette escroquerie censément « multilatérale » est née pendant la Guerre froide, quand il y avait au moins un minimum de justifications aux prétentions impériales de l’Empire. Mais après la chute du mur de Berlin en 1989 […] c’est le multilatéralisme qui a permis la reprise de l’Empire […] [et] a servi de feuille de vigne aux entreprises impériales de Washington, celles-là mêmes qui ont alimenté la montée du « Parti de la guerre » bipartite des rives du Potomac. Aujourd’hui encore, le talon d’Achille de la capitale de l’Empire est [sa] prétention au leadership mondial et sa bénédiction à ce qui équivaut à un régime voyou de superpuissance hégémonique ».

Le consensus de Washington de l’après-guerre a été, dès le départ, une conception politique qui a évolué, en réponse à l’ère de Woodstock, en une sorte de projet contre-révolutionnaire (néolibéral), conçu pour affaiblir les forces populistes du travail organisé : « Il allait tuer dans l’œuf ce qui, à l’époque, étaient des mouvements révolutionnaires dans une grande partie du monde en voie de développement – le Mozambique, l’Angola, la Chine, etc – et aussi une marée montante d’influences communistes dans des pays comme l’Italie et la France et, dans une moindre mesure, la menace d’un renouveau de celles-ci en Espagne ».

Même aux États-Unis, les syndicats avaient engendré un Congrès démocrate assez radical dans ses intentions. Au début des années 1970, ils avaient, avec d’autres mouvements sociaux, imposé une série de réformes et d’initiatives contraires aux intérêts des grandes entreprises : l’Agence de protection de l’environnement, l’Administration de la sécurité et de la santé au travail, la protection des consommateurs et toute une série de choses visant à donner aux travailleurs plus de pouvoir qu’auparavant.

« Ainsi, dans cette situation, il y avait en fait une menace mondiale envers le pouvoir des leaders des grandes entreprises, et la question était donc de savoir ce qu’il fallait faire ?…”

« [Le défi était de maintenir la rentabilité des corporations américaines]. L’un des moyens était d’ouvrir les vannes de l’immigration. Dans les années 1960, par exemple, les Allemands importaient de la main-d’œuvre turque, les Français de la main-d’œuvre maghrébine, les Britanniques de la main-d’œuvre coloniale. Mais cela créait du mécontentement et des polémiques.

« Ils se sont donc rabattus sur une autre solution – envoyer le capital là où se trouvait de la main-d’œuvre à bas salaire. Mais pour que la mondialisation fonctionne, il fallait réduire les tarifs douaniers et donner au capital financier tous les moyens d’agir, car le capital financier est la forme de capital la plus mobile. Le capital financier et des choses comme les monnaies flottantes sont donc devenus essentiels pour freiner le pouvoir du travail.

« En même temps, les projets idéologiques de privatisation et de dérégulation ont créé du chômage. Donc, le chômage au pays ; et la délocalisation, en envoyant les emplois à l’étranger ; et une troisième composante : le changement technologique (désindustrialisation par l’automatisation et la robotisation). C’était la stratégie pour écraser le pouvoir du travail.

« C’était un assaut idéologique, mais aussi un assaut économique » [écrit le professeur David Harvey].

C’est Paul Volcker, l’ancien chef de la Federal Reserve [2] récemment décédé, qui a finalement décidé que les travailleurs devaient payer le prix de la victoire de la Fed dans la lutte contre l’inflation. Il visait explicitement à briser le pouvoir des travailleurs organisés, et juste après avoir été nommé à la présidence de la Fed, il a déclaré « Le niveau de vie de l’Américain moyen doit baisser ».

Si l’on considère la tendance à la stagnation du salaire réel médian aux États-Unis et en Europe – qui est maintenant largement reconnue comme la cause profonde de la plupart des problèmes socio-économiques et politiques de l’Europe, et des distorsions de nos marchés – tout cela a commencé avec Volcker.

Ceci (la stagnation économique et l’appauvrissement progressif des 60%) est à l’origine de l’amertume d’Européens qui, comme Le Maire, considèrent l’OTAN, ainsi que l’ensemble des institutions du consensus de Washington, comme obsolètes (et se trouvant, pour ainsi dire, à l’origine de leurs crises intérieures).

Lorsque la récession américaine a commencé pendant la grande crise financière de 2008, Ben Bernanke (le président de l’époque de la Fed) pensait que les faibles taux d’intérêt et l’impression massive de monnaie entraîneraient des prêts et des dépenses qui restaureraient la croissance. Mais ces politiques ne se sont pas traduites par de la croissance, qui exige des investissements productifs (provenant de l’épargne) pour augmenter. Au contraire, elles ont éviscéré l’épargne privée (taux d’intérêt bas ou négatifs).

Les Allemands ont lancé des avertissements à ce sujet pendant des années – et maintenant l’Allemagne est manifestement entrée en récession – et le partenaire de coalition du CDU, le SPD, a donc pris un virage abrupt à gauche en réaction – menaçant la viabilité du gouvernement Merkel.

En résumé, l’inquiétude de l’OTAN n’est pas seulement due au fait que les États-Unis veuillent donner la priorité à la concurrence avec la Russie et la Chine plutôt qu’à la lutte contre le terrorisme, ou au fait que l’OTAN cherche maintenant à contrer la montée en puissance militaire de la Chine. Bien que ces politiques placent l’Europe dans une position peu enviable sur le plan stratégique, ainsi que vis-à-vis du commerce avec les deux puissances, elle tient surtout au fait que l’ensemble du consensus de Washington est en train d’exploser – politiquement – au visage des Européens.

Le projet politique, idéologique sous-jacent (d’un ordre mondial « libéral »), alimenté et favorisé par une impression monétaire radicale comme partie intégrante du projet, n’a rien produit d’autre que des bulles spéculatives, au milieu de protestations croissantes contre le néolibéralisme dans le monde entier.

Les chefs de l’OTAN diront qu’ils n’ont pas imprimé d’argent. C’est vrai. Mais Stockman a tout à fait raison lorsqu’il dit que l’OTAN fait partie intégrante de « l’escroquerie » institutionnelle multilatérale qui a légitimé, rendu possible et enrobé le projet sous-jacent d’hégémonie financière américaine.

Le paradoxe : bien qu’il ait été initialement conçu comme un outil contre-révolutionnaire pour étouffer le radicalisme des années 60 et 70, le néolibéralisme a tellement penché vers les intérêts des élites qu’il a réussi à faire naître une nouvelle ère de protestation et de radicalisme. On récolte ce que l’on sème.

Alastair Crooke est un ancien diplomate et agent du MI6 britannique. Il a fondé un think tank géopolitique, le Conflicts Forum, basé à Beyrouth.

Traduction et note d’introduction Entelekheia
Photo Gerd Altmann/Pixabay

Notes de la traduction :

[1] Comme noté par plusieurs observateurs, dont Noam Chomsky, il n’y a aux USA qu’un seul parti divisé en deux branches, Républicaine et Démocrate, qui s’opposent sur des points de détail mais se rejoignent sur le principal : les guerres, l’exceptionnalisme américain et l’hégémonie économique des USA à travers la mondialisation. Hier, le politologue de premier plan Rob Urie écrivait sur Counterpunch :

Avec toute la gravitas d’un dysfonctionnement de vestiaire lors d’une mi-temps d’un match du Super Bowl, Donald Trump a été « destitué ». Cela, par les mêmes fonctionnaires du Parti démocrate qui avait voté son budget militaire de 734 milliards de dollars et son accord commercial non-ALENA remanié. Au perpétuel « si », si Trump n’est pas digne de confiance pour les affaires de l’État, ce qui est la raison alléguée de sa destitution, alors pourquoi accroître son pouvoir sur les affaires de l’État en augmentant le budget militaire ? Il en va de même pour la réintroduction du Patriot Act. Et pour leur soutien à son coup d’État en Bolivie. Et à sa tentative de coup d’état au Venezuela. »

A noter : la destitution de Trump par les Démocrates n’est effectivement jusqu’ici que du cinéma, aucune vraie procédure légale d’impeachment n’ayant été lancée. Et pendant ce temps, comme le souligne Urie, la machine bipartite continue de tourner à plein régime.

[2] La Federal Reserve, ou simplement Fed, est la banque centrale des USA. Elle se compose d’un conglomérat de banques privées chapeautées par un Directoire public.

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