Années 20, le retour : la « destitution mondiale » et la fin de l’ère de la mondialisation libérale

Par Fyodor Lukyanov
Paru sur RT sous le titre Roaring Twenties again: ‘Global impeachment’ and the end of the era of liberal globalization


Aujourd’hui, alors qu’une autre décennie s’est écoulée et que le monde attend l’arrivée de 2020, il est tout à fait approprié de se pencher sur les ‘Années folles’ du siècle dernier. Ces années-là ont marqué le début de l’ère de la mondialisation ; les nôtres pourraient en voir la fin.

Au moment où le monde est entré dans les années 1920, il avait déjà vécu la dévastation de la Première Guerre mondiale. « La der des ders », l’un des conflits les plus meurtriers de l’histoire, avait choqué et traumatisé tout le monde – mais chacun nourrissait aussi l’espoir ne plus voir l’humanité traverser de nouveau une telle épreuve. Les années 1920 ont commencé comme une période de vigoureuse croissance économique. La mondialisation a commencé avec l’introduction du télégraphe, du téléphone, de la radio et des voyages en voiture. Les grandes villes ont continué à se développer en tant que centres de commerce international et d’affaires, finissant également par dominer les scènes politiques et culturelles. Mais les ‘Années folles’ se sont achevées sur la plus grave dépression de notre histoire, suivie peu après par la Seconde Guerre mondiale.

Aujourd’hui, un siècle plus tard, l’espoir semble absent du radar mondial, supplanté par un sentiment d’appréhension croissante. Et c’est probablement une bonne nouvelle ; plus nous sommes prudents, moins il y a de chances pour que nous nous dirigions vers une catastrophe. Le monde connaît des changements majeurs à un rythme beaucoup plus élevé que jamais, et nous avons sur les bras des conflits et des défis qui peuvent être comparés à certains des pires épisodes du XXe siècle. Ces temps-ci, trop souvent, le monde donne l’impression d’être au bord de l’explosion. Cependant, personne ne s’attend à une grande guerre. Le système mondial est maintenu en vie par des défis mondiaux tels que le changement climatique, ainsi que la dissuasion nucléaire, la multipolarité émergente et des interdépendances croissantes. C’est peut-être hasardeux, mais l’espoir est que ces mécanismes de sécurité suffisent à nous maintenir à flot. Sinon, cela signifiera seulement que le système est trop dépassé pour continuer à fonctionner.

Je dirais que 2019 est l’année de la ‘destitution’. Les efforts désespérés des Démocrates américains pour se débarrasser du président républicain se sont répandus comme une traînée de poudre, consumant non seulement les États-Unis mais le monde entier. Sur un autre plan, et dans un sens beaucoup plus large du terme, la destitution est devenue la nouvelle tendance mondiale. La dissidence publique et les mouvements de protestation sont devenus viraux. Venezuela, Moldavie, Géorgie, Catalogne, Hong Kong, Iran, Irak, Liban, Égypte, France, Chili, Bolivie, Colombie, Équateur – ces noms ont tous fait la une des journaux en 2019. Cela s’ajoute aux forces anti-système [dites « populistes, NdT] qui grimpent aux diverses élections. Aux niveaux locaux, les raisons peuvent différer mais globalement, la tendance est claire – les gens descendent dans la rue pour dire aux autorités qu’elles ont manqué à leurs devoirs.

Dans le monde numérique, tout marche beaucoup plus simplement et plus vite qu’auparavant. Avant, pour organiser un mouvement de protestation, il fallait d’abord un noyau : un parti, une organisation, un leader ou une idée. Avec un financement adéquat, cela pouvait se développer avec le temps. Aujourd’hui, le public mondial navigue dans l’espace des réseaux sociaux, et l’appel d’un militant au bon moment peut suffire à déclencher une réaction. Même si elle n’est pas mondiale, elle peut être massive. Il n’y a plus besoin de grands discours. Il suffit d’une personne pour signaler une injustice, et si cela touche une corde sensible, la protestation fait boule de neige. Cela fonctionne de la même façon dans les différents coins du monde, presque au point de donner l’impression d’une force qui coordonnerait tout cela en coulisse. Mais n’oubliez pas que tout marche beaucoup plus simplement dans le monde numérique. Avec une transparence totale et un accès facilité à l’information, les gens partagent ce qu’ils savent et apprennent sur le tas.

L’année 1989 a été l’une des années les plus fatidiques de l’histoire récente. Elle a apporté une transformation politique majeure sur la scène mondiale, de nombreux États quittant le Bloc communiste en faveur de la démocratie. Si l’on considère les 30 dernières années, on peut dire que le système international est effectivement devenu beaucoup plus démocratique, mais pas dans le sens qu’implique la ‘Fin de l’histoire’ de Fukuyama – c’est-à-dire avec le triomphe de la démocratie libérale occidentale. Le monde compte maintenant des voix plus diverses ; beaucoup plus d’acteurs s’expriment sur la scène mondiale. Les gens ont une plus grande conscience politique et veulent participer à la prise de décisions, plutôt que d’être simplement gouvernés. Jusqu’en 1989, le monde avait un ordre figé, une idéologie figée des deux côtés, et la vie de la planète entière était définie par les confrontations politiques et militaires de deux blocs. Les institutions n’existaient que dans un seul but : maintenir le statu quo. Ce système bipolaire était suffisamment stable pour résister longtemps à de multiples crises nationales et internationales. Jusqu’à ce qu’il ne le soit plus.

Je dirais que nous assistons aujourd’hui à la grande finale du robuste système dont le déclin a commencé de façon si spectaculaire en 1989. Les changements majeurs qui ont eu lieu entre 1989 et 1991 n’avaient pas complètement détruit le monde façonné par la Seconde Guerre mondiale ; il n’y a pas eu d’effondrement total suivi de quelque chose d’entièrement nouveau. Au lieu de cela, l’ancien système a muté au cours des 30 dernières années, essayant de s’adapter aux circonstances changeantes causées par la suppression du deuxième « pôle ». Le sentiment que tout cela donne est que cela n’a pas bien fonctionné et que le système est maintenant dans une phase active d’effondrement.

Aujourd’hui, dans un mouvement non officiel « d’impeachment » mondial, les gens descendent dans la rue pour dire à leurs gouvernements qu’ils refusent de les reconnaître comme tels. Ce n’est pas une approche constructive, mais elle est efficace. La démocratisation mondiale est maintenant allée trop loin pour que quiconque puisse l’ignorer. Même les gouvernements les plus rigides et les plus autoritaires réalisent aujourd’hui la nécessité de prêter attention aux réactions des gens. Le ‘bon vieux temps’ où toute dissidence pouvait être assez facilement contenue et supprimée est révolu depuis belle-lurette. Les gouvernements doivent donner des réponses – ou, à tout le moins, à faire semblant d’en donner. Mais de nos jours, plus personne ne veut de contrefaçons.

Je crois que cette activité accrue du peuple sur la scène politique, quelles que soient les raisons qui la provoquent à l’échelle locale, pousse l’ensemble du système mondial dans une nouvelle direction, loin de la mondialisation.

Pendant les 30 dernières années, la mondialisation était censément la réponse à tout. Avec la mondialisation comme étoile polaire sur leur radar, les gouvernements nationaux ont aligné leurs politiques sur l’agenda supranational, dérivant de plus en plus loin de leurs propres nations. Ces dernières, en retour, ont accumulé des mécontentements, se sentant utilisées et abandonnées face à une crise économique prolongée. Avec l’arrivée des tout-puissants réseaux sociaux, les gens ont trouvé une plate-forme pour exprimer leurs protestations. Aujourd’hui, les pouvoirs en place doivent accorder plus d’attention à leurs électeurs. Après tout, qui d’autre leur confère une légitimité ?

Il y a de nombreuses raisons pour lesquelles l’ère de la mondialisation libérale touche à sa fin. La montée sur la scène mondiale de puissances qui, auparavant, étaient censées se contenter de rester sur le « banc de touche » est certainement l’une d’entre elles. Les gens qui, sur le terrain, exigent le retour sur terre de leurs gouvernements en sont certainement une autre.

Contrairement à la destitution d’un président, la ‘destitution mondiale’ n’exige pas de vote formel pour entrer en vigueur. Elle est déjà en cours. L’ampleur des changements apportés par les nouvelles technologies est telle que le processus ne peut pas être contenu. Un nouveau paradigme émerge alors que l’ancien s’effondre. Il faudra attendre pour voir voir quelles nations réussiront à passer ce test et lesquelles échoueront. Mais chacune d’entre elles devra trouver sa propre réponse à la question de savoir comment traverser les nouvelles Années folles.

Fyodor Lukyanov est rédacteur en chef de Russia in Global Affairs, président du Council on Foreign and Defense Policy (un think tank russe de premier plan) et directeur de recherche au Club Valdaï.

Traduction Entelekheia

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