Syrie : Moscou coiffe Pompeo au poteau à Idlib

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Par M. K. Bhadrakumar
Paru sur Indian Punchline sous le titre Moscow pips Pompeo at the Syrian post


La prise de la ville de Maarat al-Nouman, dans la province d’Idlib, au nord-ouest de la Syrie, hier par les forces gouvernementales doit être considérée comme le premier « fait nouveau de terrain » depuis le meurtre de Qassem Soleimani, il y a vingt-cinq jours. Le fait marquant : l’offensive militaire contre les affiliés d’Al-Qaïda est allée de l’avant et a rencontré un succès étonnant.

La Russie a fermement soutenu l’opération militaire. Le ministre des affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a admis en toute franchise que la patience des Russes était en train de s’épuiser parce que les affiliés d’Al-Qaïda installés à Idlib redevenaient belliqueux, pendant que des rapports leur parvenaient sur de nouvelles livraisons d’armes, y compris des missiles antichars TOW [américains, NdT].

D’autres signes indiquant que les États-Unis commençaient à tester la détermination et la capacité de la Russie à tenir bon en Syrie dans la période post-Soleimani ont également émergé. Soleimani jouait un rôle central dans la réunion de milices disparates en une force de combat efficace contre Daesh et les groupes affiliés à Al-Qaïda.

Il suscitait un immense respect de la part des milices. C’est dans un bel hommage à Soleimani que les milices entraînées par l’Iran ont pris part aux combats de Maarat al-Nouman en tant que force de première ligne.

Un récent article du magazine National Interest, fondé sur des informations fournies par des fonctionnaires haut placés du Département d’État, s’est ouvertement vanté du « rôle de premier plan du Secrétaire d’État Mike Pompeo dans la promotion d’une confrontation militaire avec l’Iran ». Il aurait fait de l’assassinat de Soleimani sa mission personnelle, et son Département d’État « s’apprête à approuver un changement de régime [en Iran] ».

Le rapport ajoute que l’administration Trump « relance la pression contre [Bachar el] Assad dans le cadre de sa guerre silencieuse contre l’Iran ». En bref, Pompeo, qui est lié à Tel-Aviv, espère ramener la politique américaine en Syrie sur la voie qu’Israël a toujours souhaitée.

Cependant, Moscou a crevé le ballon triomphaliste de Pompeo avant même qu’il ne décolle réellement à Idlib. Les États-Unis ont subi un coup porté à leur prestige en regardant, impuissants, la puissance aérienne russe démanteler brutalement ses forces par procuration d’Idlib.

L’amertume de Pompeo s’est manifestée dans sa déclaration de mardi condamnant « les forces combinées de la Russie, du régime iranien, du Hezbollah et du régime d’Assad » pour avoir mené « une attaque à grande échelle contre les habitants d’Idlib et des provinces occidentales d’Alep ».

Le retour de Maarat al-Nouman (après quelque 9 ans) aux mains des forces gouvernementales syriennes ne doit pas être sous-estimé. La ville est située sur l’autoroute M-4, qui relie la province occidentale de Lattaquié (où se trouvent les bases russes) aux régions du nord-est de la Syrie, le long de la frontière turque, jusqu’à Mossoul en Irak.

Sans le contrôle de la M-4, le Kurdistan syrien autonome ne pourrait avoir accès à la côte orientale de la Méditerranée. La sécurité des bases russes exige qu’Idlib soit débarrassé des groupes affiliés à Al-Qaïda, que les États-Unis pourraient utiliser comme forces par procuration. Là encore, le M-4 offre une route terrestre de l’Iran au Liban via l’Irak et la Syrie.

Maarat al-Nouman, non signalée sur cette carte, est située à 120 kilomètres à l’est de Lattaquié (Latakia) et 46 km au sud d’Idlib, NdT.

Enfin, comme le montre clairement la carte ci-dessus, le contrôle de l’autoroute stratégique M4, à quelque 30-35 km à l’intérieur de la Syrie, est vital pour sécuriser les frontières de la Turquie contre les militants kurdes, ce qui est en passe de devenir le modèle du triangle Turquie-Russie-Syrie. Cela nécessite quelques explications.

Si les forces aériennes russes ont entrepris à Idlib l’une des campagnes les plus violentes du conflit syrien de ces dernières années, c’est dans le but d’éliminer les groupes terroristes djihadistes, afin que Damas reprenne le dernier bastion tenu par les rebelles dans l’ouest de la Syrie, à la frontière de la Turquie. Avec le contrôle d’un tiers de la province d’Idlib et les autoroutes stratégiques M-4 et M-5 (cette dernière reliant Damas à Alep), on peut s’attendre à ce que les forces syriennes continuent d’avancer vers la frontière turque.

Toutefois, cela n’a rien d’une action hostile de Moscou envers la Turquie. Paradoxalement, plus le contrôle gouvernemental sur le nord de la Syrie, qui borde la Turquie, est important, plus les perspectives de rapprochement entre Ankara et Damas sont bonnes.

Autrement dit, le calcul stratégique russe consiste à ressusciter l’accord moribond d’Adana de 1998, un accord réciproque qui encourageait Ankara à travailler avec Damas sur les questions de sécurité des frontières.

Vendredi dernier, dans un coup de dés de la dernière chance, le président américain Donald Trump a téléphoné au président turc Recep Erdogan pour jouer sur les inquiétudes d’Ankara au sujet d’un flux de réfugiés en provenance d’Idlib à redouter. Mais Erdogan n’a pas mordu à l’hameçon.

Il est intéressant de noter que la Turquie a depuis adopté la position selon laquelle elle n’interviendra à Idlib que si ses douze postes d’observation dans la province étaient attaqués. Entre-temps, Moscou veille également à ce qu’il n’y ait pas de dommages collatéraux à l’entente russo-turque, qui est bien sûr d’une grande importance stratégique pour les deux parties.

De toute évidence, Moscou et Ankara négocient sur la situation émergente afin que la Turquie puisse s’accommoder de la nouvelle donne à Idlib. Les contradictions ne peuvent être entièrement résolues que si la réconciliation naissante entre Ankara et Damas, négociée par Moscou, gagne en force et conduit finalement à la levée de l’occupation turque en territoire syrien.

Il est certain que la toute première rencontre directe depuis 2011 entre le chef des services de renseignements turcs Hakan Fidan et son homologue syrien, le général Ali Mamlouk, à Moscou le 13 janvier dernier, a été un pas dans cette direction. Le Kremlin a servi d’intermédiaire pour cette rencontre.

Selon les rapports turcs, les deux maîtres-espions (qui sont également des personnalités politiques très influentes) se sont déjà mis d’accord sur une feuille de route en neuf points pour faire avancer leur dialogue, y compris un objectif de coopération contre le terrorisme. Fidan et Mamlouk auraient aussi discuté d’une éventuelle coopération pour contenir les groupes militants kurdes opérant à la frontière turco-syrienne.

Il suffit de dire qu’un bon départ a été pris pour donner un nouveau souffle à l’accord d’Adana. On peut faire confiance à Moscou pour renforcer le niveau de dialogue entre Ankara et Damas. L’opération Idlib est donc une condition préalable au changement de paradigme.

M.K. Bhadrakumar a travaillé au sein du corps diplomatique indien pendant 29 ans. Il a été ambassadeur de l’Inde en Ouzbékistan (1995-1998) et en Turquie (1998-2001). Il tient le blog Indian Punchline et contribue régulièrement aux colonnes d’Asia Times, du Hindu et du Deccan Herald. Il est basé à New Delhi.

Traduction Entelekheia
Photo : Une rue de la ville de Maarat al-Nouman à Idlib capturée par les forces syriennes après de violents combats avec des membres d’Al-Qaida

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