Bouchers contre universitaires : le Brexit dans le contexte d’une société profondément divisée

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Que les Brexiteers britanniques soient heureux de voir leur rêve d’indépendance s’accomplir, rien de plus normal. Ce qui l’est moins sont les profondes divisions sociales installées au cours des décennies d’existence de l’UE dans ses pays-membres, dont nos voisins d’outre-Manche. Economiquement, le Royaume-Uni s’en tirera probablement haut la main. Socialement, c’est une autre question : combien de temps lui faudra-t-il pour récupérer sa capacité au dialogue entre les diverses composantes de la société ?

Inutile de dire que la même question se pose pour la France, où la communication est rompue exactement de la même façon entre les élites – perçues comme « déconnectées » – et la population, aussi bien qu’entre les divers groupes sociaux qui composent la société dite « civile ». La « guerre de tous contre tous » est-elle une maladie dont nos sociétés peuvent guérir ?


Par Frank Furedi
Paru sur RT sous le titre Butchers v academics: For me, Brexit has been a personal experience of a society deeply divided


Depuis le jour du référendum du Brexit, j’ai contenu ma joie parce que je réalisais que ce n’était que le début, et non la fin de l’affaire. L’establishment britannique n’était pas près de reconnaître poliment sa défaite.

L’expérience acquise au début de ce siècle en Irlande, en France et aux Pays-Bas a démontré que chaque fois qu’elle était défaite lors d’un référendum, la bureaucratie européenne parvenait toujours à inverser le résultat. Nombre d’entre nous, qui avions soutenu de tout cœur le Brexit, savions que ce n’était qu’une question de temps avant que l’alliance des oligarques de l’UE et des élites culturelles britanniques ne lance une campagne pour annuler le résultat du référendum du 23 juin 2016.

Nous n’avons pas eu à attendre longtemps avant que le lobby du Remain commence à insister sur le fait que « les gens ne savaient pas pour quoi ils ont voté » et à exiger qu’il y ait au moins un nouveau référendum.

Au cours des mois qui ont suivi le référendum du Brexit, il est apparu clairement que la décision de quitter l’UE ne jouissait presque d’aucun soutien au sein de la classe politique. À l’exception d’une poignée de députés conservateurs et travaillistes, la grande majorité des parlementaires n’avaient que peu d’appétit pour le Brexit. La raison principale du soutien de façade au Brexit affiché par la plupart des députés du Parti conservateur était que leur base était entièrement acquise au Brexit et qu’ils le savaient bien.

A des mondes de distance

Depuis juin 2016, il n’est que trop clair que l’establishment britannique habite un univers politique différent de celui de larges pans de la société. Les divisions sont profondes, et une part croissante de la société comprend d’instinct que les institutions politiques existantes ne représentent pas ses aspirations.

La réalité d’une Grande-Bretagne divisée m’a été présentée de manière très personnelle le matin suivant l’annonce des résultats du référendum. Lorsque je suis allé chez mon boucher pour acheter quelques steaks, j’ai remarqué que tout le monde, derrière le comptoir, souriait et blaguait, et ne prêtait que peu d’attention aux clients.

Quand j’ai demandé à l’un d’entre eux, une femme : « Pourquoi est-ce que vous souriez tous ? », elle m’a répondu : « Parce que nous quittons l’UE ». Alors que j’étais sur le point d’acquiescer, elle m’a demandé pour quel côté j’avais voté. Quand j’ai répondu « pour le Brexit, bien sûr », les bouchers ont applaudi. L’un d’entre eux a dit : « Nous ne nous attendions pas à ce que quelqu’un comme vous vote avec nous ! » Ce qu’il voulait dire, c’est qu’il n’imaginait pas qu’un professeur d’université puisse partager son aversion émotionnelle et politique pour l’UE et voter pour le Brexit.

Le fait que mon ami boucher avait fait une évaluation astucieuse du vote des différents groupes de la société m’a été démontré une heure plus tard, lorsque je suis allé travailler à mon université. Pratiquement tous les collègues que j’ai rencontrés ce jour-là avaient l’air mal à l’aise et tristes. Beaucoup ressemblaient à des patients qui attendaient leur tour dans une salle d’attente de clinique. Quelques-uns ont été effarés lorsqu’ils ont découvert que j’avais voté pour quitter l’UE. Les attitudes dans mon université étaient très, très différentes de celles exprimées par mes bouchers.

L’apitoiement sur soi-même des élites

Quelques semaines après le référendum, j’ai écrit un article dans THE sur l’épidémie d’apitoiement sur soi-même qui sévit dans les universités. J’y soulignais que l’humeur anti-Brexit était si présente sur les campus que de nombreux universitaires hésitaient à reconnaître publiquement qu’ils soutenaient le Brexit. Après la publication de cet article, j’ai reçu de nombreux courriels d’universitaires pro-Brexit qui me remerciaient de l’avoir écrit. Ce qui m’a agacé dans ces courriels, c’est que presque tous pensaient que s’ils révélaient leurs opinions pro-Brexit, ils seraient ostracisés par la majorité de leurs collègues.

J’ai moi aussi été exposé à de l’hostilité de la part de mes collègues. Mais je n’ai pas été particulièrement surpris par cette réponse intolérante et illibérale de la part d’universitaires censeurs. Ce qui m’a vraiment blessé, c’est qu’un de mes amis personnels ait cessé de nous parler, à ma femme et à moi, en raison de notre soutien au Brexit. Le fait qu’un ami avec qui nous étions partis en vacances puisse réagir de manière aussi hostile m’a pris au dépourvu et déconcerté. Cela m’a montré de manière très personnelle à quel point le Royaume-Uni était devenu un pays divisé.

Heureusement, la perte malheureuse d’un ami est plus que compensée par le plaisir de voir le Royaume-Uni retrouver enfin une chance de contrôler son destin. Cette victoire pour le peuple et le principe de souveraineté nationale fait plus que compenser l’incertitude et les bouleversements de ces dernières années.

Je me réjouis également que les nouvelles élites culturelles et politiques sachent qu’elles et leurs valeurs ont été rejetées de manière décisive par la majorité de la population. Très récemment encore, elles supposaient, avec une grande suffisance, qu’elles avaient carte blanche pour imposer leurs valeurs culturelles* au reste de la société. Aujourd’hui, elles sont gênées, car elles savent que des millions et des millions de personnes sont désormais prêtes à les défier. Ils réalisent qu’ils ont été vaincus de manière décisive par ce peuple qu’ils détestent tant.

Parce qu’au fond de moi, je craignais vraiment que le Brexit n’ait pas lieu, je ressens une joie sans bornes à l’idée de nous voir dire enfin « adieu » à l’Union européenne. C’est l’heure de fêter cela et d’accueillir un nouveau chapitre dans la vie de la nation.

Frank Furedi est professeur émérite de sociologie à l’Université du Kent, à Canterbury. Les études de Furedi, auteur de plus de 20 livres, ont été consacrées aux développements culturels dans les sociétés occidentales. Son dernier livre, How Fear Works : The Culture of Fear in the 21st Century, publié en 2018, se penche sur la culture de la peur dans l’Occident moderne. 

Traduction et note d’introduction Entelekheia
Image Maret Hosemann/Pixabay

* Note de la traduction : Elles ont été rejetées avec d’autant plus de facilité que ces « valeurs », dites « de l’UE » n’ont jamais été définies.

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