USA : à droite, la guerre. Et à gauche, la guerre aussi

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Le problème de la gauche libérale occidentale actuelle est sa bonne conscience : elle pense porter des valeurs universelles. Que ce soit vrai ou non est hors de propos ici ; ce qui compte est que cela la rend beaucoup trop vulnérable aux sirènes de l’impérialisme. Après le « fardeau de l’homme blanc » de Rudyard Kipling, pour qui le blanc occidental, de par supériorité intrinsèque, avait pour lourde mission de « civiliser les barbares » (à coups de trique coloniale s’il le fallait), attention à ne pas croire au « fardeau de l’homme moderne éclairé », une itération du même esprit sous les allures généreuses, tolérantes et ouvertes de la gauche libérale actuelle.

Illustration par un ancien conseiller de l’administration Obama, James Carden.

Note de la traduction : dans ce texte, le mot « progressive » (« progressiste » en français), désigne l’aile gauche du Parti démocrate américain incarnée en ce moment par des gens comme Bernie Sanders et Elizabeth Warren.


Par James Carden
Paru sur The American Conservative sous le titre Meet The Cold War Liberals


Ils voient un nouveau rideau de fer entre l’autoritarisme de droite et les valeurs démocratiques incarnées par les progressistes américains et européens.

Avant l’élection de Donald Trump, de nombreux penseurs progressistes en matière de politique étrangère étaient en concurrence avec des penseurs réalistes conservateurs et centristes. « Le réalisme progressiste commence par la doctrine cardinale du réalisme traditionnel : Le but de la politique étrangère américaine est de servir les intérêts américains », avait écrit Robert Wright dans le New York Times en 2006. Sherle R. Schwenninger a été l’un des fondateurs de la New America Foundation et l’un des penseurs progressistes en matière de politique étrangère. « La critique réaliste progressiste… », a-t-il déclaré, « était centrée sur le droit international, la non-intervention, le désarmement et l’élimination des pires excès de l’après-11 septembre ».

Les réalistes progressistes n’étaient pas vraiment en désaccord avec les autres réalistes sur l’importance de ces choses, bien qu’ils aient également souligné le rôle important de l’économie dans la politique étrangère incontrôlée du pays. Ils avaient accusé l’engagement des États-Unis dans l’hégémonie libérale, les changements de régime, la promotion de la démocratie et de l’économie néolibérale d’être responsables des deux catastrophes de la guerre en Irak et de la crise financière de 2008. Quoi que l’on pense de cette critique, il est vrai que le legs de l’administration Bush, une instabilité mondiale, une menace islamiste ravivée et une nouvelle course aux armements semblable à celle de la Guerre froide, n’a pas servi les intérêts nationaux des États-Unis.

Vous pouvez entendre des échos du réalisme progressiste dans les déclarations des principaux législateurs progressistes, par exemple le sénateur Bernie Sanders et le membre du Congrès Ro Khanna. Ils ont placé la fin du soutien américain à la guerre saoudienne contre le Yémen en tête des priorités de la politique étrangère progressiste. Sanders critique aussi le complexe militaro-industriel et le budget de la défense, qui s’est envolé. Il promet, entre autres choses, que « nous ne continuerons pas à dépenser 700 milliards de dollars par an pour l’armée ». Ces développements sont les bienvenus. Pourtant, depuis novembre 2016, parallèlement à la composante anti-guerre de la politique étrangère des progressistes, quelque chose d’autre est apparu qui n’est pas aussi bienvenu. Appelons cela de l’internationalisme néoprogressiste ou, pour faire court, du néoprogressisme.

L’administration Trump est arrivée avec le scandale de la Russie. Pour attaquer le président et son administration, les critiques ont ravivé les attitudes de la Guerre froide. Cela fait maintenant partie de la vision néoprogressiste de la politique étrangère. Elle place un « axe autoritaire » en son centre. Les pays dirigés par des autoritaires, des nationalistes et des kleptocrates peuvent et doivent donc être contrôlés par une croisade menée par les Américains pour rendre le monde sûr pour les valeurs progressistes. Le problème de ce récit néoprogressiste sur un monde censément divisé entre un axe autoritaire et l’Occident libéral est ce qu’il va entraîner : des budgets de défense toujours plus importants, plus d’aventurisme à l’étranger, plus de guerres froides – et aussi de guerres chaudes.

Malheureusement, les sénateurs Sanders et Elizabeth Warren ont adopté des éléments du programme néoprogressiste. Lors d’un discours très remarqué au Westminster College de Fulton, dans le Missouri, où Churchill avait prononcé son discours en 1946, Sanders a présenté une vision manichéenne du monde. Au lieu d’un monde divisé par le « rideau de fer » du communisme soviétique, Sanders voit un monde divisé entre autoritaires de droite et forces du progrès incarnées par les valeurs progressistes américaines et d’Europe occidentale.

« Aujourd’hui, je dis à M. Poutine : Nous ne vous permettrons pas de saper la démocratie américaine ou les démocraties du monde entier », a déclaré Sanders. « En fait, notre objectif est non seulement de renforcer la démocratie américaine, mais aussi de travailler en solidarité avec les partisans de la démocratie dans le monde entier, y compris en Russie. Dans la lutte de la démocratie contre l’autoritarisme, nous avons l’intention de gagner ».

Un an plus tard, Sanders a parlé d’une bataille entre l’Occident et un « axe autoritaire engagé dans le démantèlement de l’ordre mondial de l’après-Seconde Guerre mondiale, qu’ils considèrent comme limitant leur accès au pouvoir et à la richesse ». Sanders appelle cela « une lutte mondiale aux conséquences énormes ». C’est tout l’avenir de l’économie, de la société et de l’environnement qui est en jeu, rien de moins.

La fixation de Sanders sur cet axe autoritaire est partagée par ses rivaux du parti démocrate membres du Center for American Progress (un think-tank financé depuis longtemps par certains des régimes les moins progressistes de la planète), qu’il a pourtant vivement critiqués pour avoir sali les démocrates progressistes comme lui. Le CAP a publié en septembre dernier un rapport sur « la menace que représentent les régimes autoritaires opportunistes » qui « nécessite d’urgence une réponse rapide ».

La préoccupation de la menace autoritaire est une préoccupation que Sanders et le CAP partagent avec d’éminents militants progressistes, qui mettent en garde contre l’influence rampante de ce que certains ont cyniquement présenté comme une « Internationale autoritaire ».

L’appel de la Guerre froide

La sénatrice Warren a exposé sa vision de la politique étrangère dans un discours prononcé à l’American University, en novembre 2018. Elle a admirablement critiqué la guerre sauvage de l’Arabie Saoudite contre le Yémen, l’industrie de la défense et les accords de libre-échange néolibéraux qui ont paupérisé les classes ouvrières et moyennes américaines.

« La politique étrangère », a déclaré Warren, « ne devrait pas être exclusivement gérée par le Pentagone ». Lors du deuxième tour des débats primaires des Démocrates, Warren a également appelé à une politique nucléaire de « non-première utilisation ».

Et pourtant, Warren semble elle aussi prisonnière de l’idée selon laquelle l’ordre mondial est en train de s’articuler autour d’une bataille entre chapeaux blancs (les démocraties occidentales) et chapeaux noirs (les autoritaires eurasiens). Selon Warren, la « combinaison de l’autoritarisme et du capitalisme corrompu » de la Russie de Poutine et de la Chine de Xi « est une menace fondamentale pour la démocratie, tant ici aux États-Unis que dans le reste du monde ».

Warren voit également une marée montante d’autoritaires corrompus « de la Hongrie à la Turquie, des Philippines au Brésil », où « les élites riches travaillent ensemble pour accroître le pouvoir de l’État, tandis que l’État s’emploie à accroître la richesse de ceux qui restent fidèles au dirigeant ».

L’inquiétude face à la marée autoritaire émergente est devenue une préoccupation centrale des écrivains et penseurs progressistes. « Aujourd’hui, dans le monde entier », écrivent les militants progressistes spécialisés en politique étrangère Kate Kinzer et Stephen Miles, « l’autoritarisme et la haine croissants sont alimentés par des oligarchies qui prospèrent sur les inégalités économiques, de genre et de race ».

Daniel Nexon, spécialiste des relations internationales, estime que « les progressistes doivent reconnaître que nous sommes dans un moment de crise fondamentale, caractérisée par une coordination entre mouvements de droite à travers l’Occident, avec le gouvernement russe comme sponsor et partisan ».

De même, Jeet Heer, de The Nation, attribue la responsabilité de la montée de l’autoritarisme mondial à Vladimir Poutine, qui « semble faire pression pour une alt-droite internationale, une alliance informelle de partis de droite soudés par une xénophobie commune ».

Faisant allègrement fi des inquiétudes sur le déclenchement d’une nouvelle Guerre froide encore plus dangereuse que la première entre les deux principales superpuissances nucléaires du monde, Heer conseille que « la gauche pacifiste… ne devrait pas laisser les cauchemars de la Guerre froide l’empêcher d’en parler haut et fort ». Il conclut : « Les gauchistes doivent être prêts à combattre le poutinisme sous toutes ses formes, chez eux et à l’étranger. »

Les échos de la Guerre froide sont ici aussi évidents qu’inquiétants. Comme l’a écrit Stephen F. Cohen, professeur émérite de Princeton et de l’Université de New York, pendant la première Guerre froide, une « école totalitaire » s’était développée, dans les études sur les Soviétiques, autour de l’idée selon laquelle la « quête totalitaire du pouvoir absolu » conduisait toujours à un « dynamisme » du comportement soviétique à l’étranger. Cette notion était devenue un axiome fondamental des études sur les Soviétiques de la Guerre froide et de la politique étrangère américaine ».

De même, nous assistons à l’émergence d’une « école autoritaire » selon laquelle la dynamique politique interne de régimes tels que celui de Poutine les pousse, implicitement, à mener des politiques étrangères revanchardes et expansionnistes.

Les guerriers froids des deux partis ont souvent pris, à tort, le communisme pour un mouvement mondial monolithique. Les néoprogressistes commettent aujourd’hui la même erreur lorsqu’ils négligent le contexte national, l’histoire et la culture en faveur d’une théorie générale qui place la nature « autoritaire » des gouvernements qu’ils critiquent au centre de leur diagnostic.

En citant la menace que représente un axe autoritaire mondial pour les démocraties occidentales, les néoprogressistes répètent la même erreur que les interventionnistes libéraux et les néoconservateurs. Ils adhèrent à la théorie de la paix démocratique, qui soutient sans grande preuve qu’un ordre mondial peuplé de démocraties serait susceptible d’être pacifique, parce que les démocraties ne se font prétendument pas la guerre entre elles.

Pourtant, comme l’écrit Richard Sakwa, un spécialiste britannique de la Russie et de l’Europe de l’Est, « on suppose souvent que la Russie est critique envers l’Occident en raison de son caractère autoritaire, mais on ne peut pas tenir pour acquis qu’un changement de régime entraînerait automatiquement l’alignement du pays sur l’Occident ».

George McGovern a un jour observé que la politique étrangère américaine « était fondée sur l’obsession d’une conspiration communiste internationale qui existait davantage dans nos esprits que dans la réalité ». Il en va de même pour l’obsession actuelle envers les autoritaires mondiaux. Le communisme n’était pas monolithique sur le plan mondial et les autoritaires non plus. En les dépeignant comme tels, les néoprogressistes font de la mauvaise politique.

Il est vrai que certaines des tendances économiques auxquelles réagissent les électeurs en Europe et en Amérique du Sud sont mondiales, mais un diagnostic qui relie la montée de Poutine et Xi, les élections de Trump aux États-Unis, de Bolsonaro au Brésil, d’Orban en Hongrie et de Kaczyński en Pologne aux mouvements d’insurrection de droite des Le Pen en France et de Farage au Royaume-Uni n’a guère de sens.

Certains de ces élus, comme Trump et Farage, sont des symptômes de l’échec de l’ordre économique néolibéral. D’autres, comme Orban et Kaczyński, sont des expressions du sentiment anti-UE ou des réponse à la crises des migrants qui a résulté des interventions occidentales en Libye et en Syrie. Nombre de ces mouvements se rapportent aux conditions et histoires propres à leur propre pays. Les cibler en les peignant à grand traits grossiers avec le même pinceau est une erreur.

Des échos de néoconservatisme

L’organisation progressiste de politique étrangère Win Without War (Vaincre sans guerre) compte parmi ses 10 objectifs de politique étrangère de « mettre fin aux inégalités économiques, raciales et de genre dans le monde ». Les États-Unis, selon WWW, « doivent sauvegarder les droits humains universels à la dignité, à l’égalité, à la migration et à l’accueil ».

Est-ce un noble sentiment ? Bien sûr, mais tout aussi irréaliste que la croisade envisagée par George W. Bush dans son deuxième discours inaugural, dans lequel il avait déclaré : « La survie de la liberté dans notre pays dépend de plus en plus du succès de la liberté dans d’autres pays. Le meilleur espoir de paix dans notre monde est l’expansion de la liberté dans le monde entier ».

Nous savons très bien où les appels à des « valeurs universelles » nous ont menés dans le passé. Ces appels ne sont pas des guides fiables pour les progressistes, s’ils cherchent à inverser la tendance américaine à des interventions incontrôlées à l’étranger. Mais peut-être devrions-nous nous demander si c’est une politique de réalisme et de retenue qu’ils recherchent réellement. Certains penseurs progressistes sont au moins assez honnêtes pour admettre que ce n’est pas le cas. Nexon admet que « l’abandon de l’infrastructure de l’influence internationale américaine en raison de ses nombreux inconvénients et abus paralyserait les progressistes pendant des décennies ». En d’autres termes, les ambitions hégémoniques de l’Amérique ne sont pas en soi répréhensibles ou autodestructrices, tant que nous atteignons notre but d’hégémonie à nous. Les croisades pour les valeurs progressistes offrent une ressemblance certaine avec les croisades néocons censées remodeler le monde à l’image des Américains.

« De toutes les transformations géopolitiques auxquelles est confronté le monde démocratique libéral de nos jours », écrit Robert Kagan, néoconservateur passé à Hillary Clinton, « celle à laquelle nous sommes le moins préparés est la résurgence idéologique et stratégique de l’autoritarisme ». Max Boot trouve également des raisons de s’inquiéter. Boot, une réincarnation moderne (moins le pedigree et l’expérience de la guerre) du chroniqueur belliciste de l’époque de la Guerre froide Joe Alsop, estime que « la montée de l’autoritarisme populiste est peut-être la plus grande menace à laquelle le monde est confronté actuellement ».

Le néoprogressisme, comme le néoconservatisme, risque de flatter les pires pulsions de l’establishment américain, en jouant sur la croyance dans un exceptionnalisme américain pour s’embarquer dans une nouvelle croisade mondiale. Cela soulève certaines questions, notamment celle de savoir si une approche néoprogressiste des crises en Ukraine, en Syrie ou en Libye serait en quoi que ce soit différente de l’approche interventionniste libérale de Barack Obama, Joe Biden et Hillary Clinton. Une politique étrangère néoprogressiste organisée autour du concept d’un « axe autoritaire » répond-elle de manière adéquate aux préoccupations des électeurs du cœur des États-Unis, qui souffrent de manière disproportionnée des conséquences de nos guerres et de nos politiques économiques néolibérales ? Après tout, ce sont ces électeurs qui ont porté Trump au pouvoir.

Le fait que Donald Trump n’ait pas tenu sa promesse électorale de mettre un terme aux guerres sans fin et d’élaborer une nouvelle politique étrangère axée sur les intérêts fondamentaux de la sécurité nationale des États-Unis offre une occasion en or aux Démocrates. En intervenant à plusieurs reprises en Syrie, en maintenant des troupes en Afghanistan, en se pliant aux Israéliens et aux Saoudiens, en faisant monter les tensions avec le Venezuela, l’Iran, la Russie et la Chine, Trump a perdu le terrain anti-interventionniste qu’il occupait lorsqu’il s’est présenté aux élections. Il ne peut plus prétendre à la modération, une position qui rencontrait l’approbation de six Américains sur dix en 2016.

Pourtant, à l’exception de Tulsi Gabbard, la plupart des Démocrates proposent aux électeurs une politique étrangère équivalente à du « Trump, moins la bellicosité affichée ». Toute politique étrangère véritablement progressiste devrait mettre les questions de guerre et de paix au premier plan. Toute politique étrangère américaine progressiste devrait s’attaquer aux échecs de l’Amérique après le 11 septembre, au surdéveloppement du secteur militaire, au gonflement grotesque du budget de la défense et au militarisme enraciné dans notre establishment politico-médiatique.

Mais cela placerait le bien-être de nos propres citoyens au-dessus de tout. En tant que tel, l’urgent en serait l’obtention des dividendes de la paix * si longtemps retardés. Les dividendes de la paix de l’après-Guerre froide, qui avaient été envisagés au début des années 1990, ne se sont jamais concrétisés. Le secrétaire à la défense de Clinton, Les Aspin, a étouffé les dividendes de la paix dans leur berceau en maintenant l’armée américaine sur un pied qui lui permettait de combattre et de vaincre simultanément sur deux fronts régionaux. Des fantasmes unipolaires de « domination tous azimuts » allaient apparaître plus tard dans la décennie.

On aurait pu raisonnablement s’attendre à un effort de l’administration Obama pour offrir des dividendes de paix post-Ben Laden, mais les guerres sans fin se sont éternisées. Dans un article paru dans le New Yorker au début de cette année, Sanders a posé une bonne question : « Avons-nous vraiment besoin de dépenser plus que les dix nations suivantes réunies dans le domaine militaire, alors que nos infrastructures s’effondrent et que les enfants n’ont pas les moyens d’aller à l’université ? »

La politique de bon voisinage de Franklin Delano Roosevelt

Le monde unipolaire de la première décennie de l’après-Guerre froide est maintenant loin derrière nous. Alors que le monde devient de plus en plus multipolaire, des puissances comme la Chine, la Russie, l’Iran, l’Inde et les États-Unis trouveront de plus en plus d’occasions de conflits. Un monde multipolaire en paix exige de la stabilité. Et la stabilité exige un équilibre.

En l’absence de stabilité, aucune des bonnes choses que les progressistes considèrent comme souhaitables ne peut prendre racine. Le nouvel ordre mondial à créer privilégierait la stabilité et la sécurité, plutôt qu’un ensemble de valeurs spécifiques. Tout politique étrangère éthique et progressiste doit comprendre que les grandes puissances ont des intérêts sécuritaires qui leur sont propres. Les « sphères d’influence » ne sont pas des anachronismes du XIXe siècle, mais sont au contraire essentielles à la sécurité régionale : en Europe, dans l’hémisphère occidental et ailleurs.

Cette politique rejetterait les croisades visant à diffuser les valeurs américaines dans le monde entier. « La plus grande chose que l’Amérique puisse faire pour le reste du monde », a fait observer George Kennan, « est de réussir ce qu’elle fait ici, sur son continent, et d’arriver à un point où sa propre vie intérieure serait faite d’harmonie, de stabilité et d’assurance ».

Le réalisme progressiste n’appelle pas à des croisades mondiales qui cherchent à conquérir les cœurs et les esprits des autres. Il n’est pas lié à un quelconque exceptionnalisme américain mythique. Il est ennuyeux. Il accorde une grande importance à la valeur de la vie humaine. Il refuse de faire du mal pour qu’un bien futur puisse en advenir. Ce n’est pas un appel au clairon à la manière de John F. Kennedy, qui s’était engagé à « payer n’importe quel prix, à supporter n’importe quel fardeau » [pour assurer la « survie et la réussite de la liberté » – la « liberté » étant ici synonyme de capitalisme, NdT]. Il ne se prête pas au moralisme bon marché des rédacteurs de discours présidentiels. En langage ordinaire, cette politique se résumerait à peu près comme suit : « nous supporterons un prix raisonnable, pour autant que des intérêts de sécurité américains clairement identifiables seront en jeu. »

Une politique qui viserait à mettre fin à la guerre mondiale contre le terrorisme, à réduire le budget de la défense et à réduire notre empreinte mondiale ne serait pas exaltante. Mais elle permettrait de sauver des vies. Une telle politique trouve son origine dans le premier discours inaugural de Franklin Delano Roosevelt. « Dans le domaine de la politique mondiale », avait déclaré Roosevelt, « je consacrerai cette nation à la politique du bon voisinage, du voisin qui se respecte et, parce qu’il le fait, qui respecte les droits des autres, ses obligations et le caractère sacré de ses accords dans, et avec un monde de voisins ».

Ce que l’on a appelé la politique de « Bon voisinage » a été précisée par le secrétaire d’État de Roosevelt, Cordell Hull, lors de la conférence de Montevideo en 1933, lorsqu’il a déclaré « Aucun pays n’a le droit d’intervenir dans les affaires intérieures ou extérieures d’un autre ». L’historien David C. Hendrickson y voit un exemple des principes du « pluralisme libéral » de FDR, qui comprenait « le respect de l’intégrité et de l’importance des autres États » et « la non-intervention dans les affaires intérieures des États voisins ».

Ces principes devraient servir de base à la construction d’une politique étrangère véritablement progressiste. Ils représenteraient un retour aux meilleures traditions du Parti démocrate, et trouveraient probablement un écho favorable auprès des blocs d’électeurs qui ont formé la coalition du New Deal largement évitée par le Parti démocrate dans son incarnation néolibérale actuelle, mais dont elle aurait cruellement besoin pour détrôner Trump. Et pourtant, les partisans de la politique étrangère néoprogressiste semblent s’entêter à fuir la politique populaire de réalisme et de retenue que Trump n’a pas réussi à mettre en place.

James W. Carden a été conseiller en politique russe au Département d’État américain. Il a écrit pour The Nation, le Los Angeles Times, Quartz, The American Conservative et The National Interest. Il est rédacteur en chef de l’ American Committee for East-West Accord et membre du conseil d’administration du Centre Simone Weil de philosophie politique.

Traduction et note d’introduction Entelekheia

*Note de la traduction : les « dividendes de la paix » consistaient à sceller la fin de la Guerre froide en redéployant les sommes allouées au Pentagone, et au secteur militaire américain en général, sur des programmes intérieurs que la population des USA n’avaient jamais connus, par exemple un système de santé pour tous. Ils avaient été promis par Bill Clinton, mais ne se sont jamais concrétisés. Les guerres ont continué et les budgets du Pentagone n’ont pas cessé de grimper. Nous en sommes toujours là.

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