De l’instrumentalisation du fascisme par la démocratie : au commencement

Pour ceux qui, malgré le témoignage oculaire que vous allez lire ci-dessous, douteront encore de la réalité de l’instrumentalisation de collaborateurs des nazis, en tant qu’anticommunistes endurcis, par l’Occident « démocratique » – y compris, comme nous allons le voir, au détriment des Juifs libérés des camps nazis et réfugiés dans des camps de personnes déplacées au sortir de la guerre – voir l’article d’hier sur la remise en selle de collaborateurs du nazisme au plus hauts niveaux en France. Et sur la guerre contre l’Union Soviétique prévue par les alliés occidentaux juste après la Seconde Guerre mondiale, dont il sera également question plus bas, voir Les Anglo-américains ont planifié des frappes nucléaires de masse contre l’URSS’ et Les dessous inavouables de la Guerre froide perpétuelle des USA et de la Grande-Bretagne contre la Russie’.


Par Yasha Levine
Paru sur Immigrants as a Weapon sous le titre Weaponizing Fascism for Democracy: The Beginning


J’aimerais commencer par revenir à la fin de la Seconde Guerre mondiale – à l’époque où l’instrumentalisation de l’ultra-nationalisme commençait tout juste à se cristalliser en tant que stratégie de politique étrangère américaine.

Lorsque j’ai lancé l’initiative Immigrants as a Weapon (Des immigrants en tant qu’arme) en septembre dernier, j’ai expliqué [dans l’article d’introduction, non traduit, NdT] que l’Amérique avait fait davantage pour promouvoir l’extrême droite dans le monde que n’importe quel autre pays sur terre. Je n’exagérais pas. L’Amérique est vraiment l’acteur le plus important et le plus actif dans ce domaine – le plus important, de loin.

Même un regard superficiel sur l’histoire américaine moderne montre que la promotion de l’ultra-nationalisme et le soutien à des groupes d’émigrés d’extrême droite ont été un élément majeur de la politique étrangère américaine depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce mélange d’initiatives et de programmes secrets et publics a d’abord été déployé pour lutter contre l’Union Soviétique et les mouvements politiques de gauche, puis il s’est étendu, au fil des ans, à l’ensemble de la planète, partout où l’Amérique a des intérêts géopolitiques, y compris dans des États modernes comme la Russie et la Chine. L’une de ces initiatives d’instrumentalisation de l’ultra-nationalisme – qui visait à déstabiliser l’URSS dans les années 70 et 80 – a été la raison pour laquelle un jeune Soviétique comme moi s’est retrouvé réfugié politique à San Francisco.

Cette histoire est importante. Sans elle, il est impossible de comprendre les mécanismes de notre politique étrangère réactionnaire aujourd’hui – que ce soit en Chine ou avec notre « partenaire stratégique » l’Ukraine, un pays qui était central dans la procédure de destitution de Trump.

Il y a toutes sortes de points d’entrée possibles dans cette histoire. Je pourrais remonter, je pense, jusqu’au soutien des États-Unis aux Russes blancs contre les Bolcheviks pendant la Guerre civile russe. Mais pour l’instant, j’aimerais commencer plus tard, à la toute fin de la Seconde Guerre mondiale – quand cette approche commençait tout juste à se cristalliser en tant que stratégie de choix au sein de l’appareil de politique étrangère américain.

Pour ce faire, je vais me concentrer sur l’expérience d’un homme d’affaires américain nommé Ira Hirschmann.

Ira était issu d’une famille juive riche de Baltimore. Après un début de carrière dans l’industrie de la publicité, il était passé à la direction de grands magasins dans des endroits comme Saks Fifth Avenue et Bloomingdale’s, puis s’était tourné vers la philanthropie libérale, la diplomatie et le militantisme politique au sein du Parti démocrate.

En 1946, il avait été nommé représentant de l’Agence des Nations-Unies pour les secours et la reconstruction (United Nations Relief and Rehabilitations Agency, acronyme UNRRA) et avait effectué plusieurs voyages en Europe pour rendre compte de la manière dont l’agence prenait en charge les centaines de milliers de « personnes déplacées » qui vivaient encore dans des camps en Italie, en Allemagne et en Autriche.

Ira était un partisan du New Deal. Il croyait qu’un monde libéral et humanitaire était possible. Pour lui, la victoire des Alliés sur le fascisme était le point de départ de ce nouveau monde. L’Amérique, l’Europe et l’Union Soviétique pouvaient enfin réconcilier leurs différences politiques et travailler en partenariat pour créer un monde pacifique et meilleur pour tous.

Mais lors de ses voyages en Europe pour l’UNRRA, la désillusion s’est presque immédiatement installée. Il s’est rendu compte que l’establishment politique, en Amérique et en Grande-Bretagne, ne voulait pas la paix mais se préparait à une nouvelle guerre – et les camps de personnes déplacées étaient le lieu où cette nouvelle guerre affleurait.

Après son retour aux États-Unis, il a publié un court livre empreint de colère sur son expérience : The Embers Still Burn (Les braises couvent encore).

« Les braises couvent encore : un témoignage sur l’agitation de l’après-guerre en Europe et au Moyen-Orient et notre politique désastreuse d’indulgence envers l’Allemagne »

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, il y avait quelque chose comme sept ou huit millions de sans-abri errant en Europe. La plupart avaient rapidement été rapatriés ou étaient rentrés chez eux par leurs propres moyens. En 1946, lorsque Ira est arrivé en Europe, il y avait encore environ un million de personnes dispersées dans plusieurs centaines de camps supervisés par les Nations-Unies et le Commandement militaire allié.

C’était une population diverse : Ukrainiens, Lettons, Estoniens, Lituaniens, Polonais, Croates, Russes, Cosaques, Serbes. Les Polonais et les Ukrainiens constituaient la plus grande partie de la population déplacée. Il y avait des survivants juifs de toute l’Europe – 141 000 selon le décompte de l’UNRRA en 1946.

Les Juifs étaient, bien sûr, dans une catégorie à part. La plupart d’entre eux avaient tout juste survécu à la guerre. Ils avaient subi l’esclavage dans les camps de la mort, passé leur temps terrés dans la clandestinité ou combattu en tant que partisans. Presque tous étaient dans un état de grande détresse – psychologiquement et physiquement traumatisés et épuisés. Et ils étaient aussi totalement seuls. Leurs familles, leurs amis et leurs communautés avaient été massacrés pendant la guerre. Ils voulaient quitter l’Europe, mais personne ne voulait les accueillir. L’Amérique était trop antisémite pour leur ouvrir ses portes et essayait plutôt de forcer les Britanniques à les envoyer en Palestine. Pendant ce temps, ils étaient bloqués dans les limbes, et avaient besoin de toute l’aide et de tous les soins qu’ils pouvaient obtenir.

Mais ils n’en obtenaient pas.

En visitant les camps, Ira avait été horrifié d’apprendre que plus d’un an après la fin de la guerre, des dizaines de milliers de Juifs survivants du génocide vivaient toujours dans la crasse – dans des conditions à peine meilleures que celles des camps de concentration nazis.

Il a décrit une installation à Munich, un hangar abandonné de la Luftwaffe connu sous le nom de ‘Funk Caserne’.

Funk Caserne est un nom à retenir.

La première chose que vous voyez en entrant dans la Funk Caserne, qui était autrefois une base de la Luftwaffe, est un garage en ciment de trois étages, un bloc carré. Les Allemands l’avaient trouvé impropre à l’habitation humaine et l’utilisaient pour stocker du charbon et du bois. Maintenant, les Allemands sont partis, mais ce qu’ils avaient trouvé impropre à l’habitation humaine a été offert comme refuge aux personnes déplacées juives, parce que l’armée américaine n’a pas prévu d’espace adéquat dans d’autres zones.

Je suis arrivé à la Funk Caserne sous une pluie froide, oblique, pour trouver 1 800 hommes et femmes rassemblés en troupeau, comme du bétail dans un abattoir ; pour ces 1 800 personnes, il y avait trois toilettes. Ces hommes et ces femmes vivaient, mangeaient et dormaient dans des lits superposés et des lits de camp si proches les uns des autres qu’il n’y avait pas de place pour y loger leurs quelques vêtements et effets.

Bien que ma première impulsion ait été de fuir une scène aussi révoltante, je me suis forcé à circuler dans les espaces étroits entre les lits de camp et à essayer de comprendre comment les gens pouvaient rester en vie et humains alors qu’ils étaient réduits par la civilisation à un état sous-humain. Cette mer d’hommes et de femmes assis sur des lits de camp, me fixant silencieusement, s’étendait à perte de vue. C’était en fin d’après-midi.

La pluie et le vent soufflaient à travers les fenêtres sans vitres ; l’odeur des vêtements lourds et trempés de sueur, des corps non lavés, des sols et des murs en ciment humides, et par-dessus tout, la puanteur de l’urine et des excréments humains étaient accablantes. Le deuxième étage était comme le premier, et le troisième comme le deuxième. Certaines de ces âmes misérables s’agrippaient à moi sur mon passage, voyant que j’étais un étranger ; peut-être quelqu’un qui pourrait les aider.

Ma réaction à l’impact de Zeilsheim et de Dachau avait été un profond sentiment d’impuissance et de dépression. À la Funk Caserne, j’ai explosé. Je n’étais plus l’inspecteur général, mais un Américain qui se sentait complice de ce crime d’abandon et de condamnation d’êtres humains à un état de dégradation et de désespoir. Mais je craignais de m’impliquer émotionnellement à un point tel que lorsque le temps serait arrivé pour que je raconte mon histoire, je n’aurais que de l’indignation et pas de faits pour étayer mon récit. J’étais heureux d’avoir amené des photographes pour enregistrer de façon incontestable ce que j’avais vu.

En sortant du bâtiment, j’ai failli courir jusqu’au bureau voisin du directeur du camp de l’UNRRA, Laurence A. Dawson.

« Je sais ce que vous allez dire », a-t-il dit. « J’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir, mais je suis impuissant. » Dawson, un ancien travailleur social de l’Ohio mince, à la voix douce, a continué : « Les réfugiés juifs, comme vous le savez certainement maintenant, viennent ici en nombre croissant depuis deux mois. En ce moment, ils affluent au rythme de 500 par jour. La plupart d’entre eux ont survécu aux camps de concentration ; d’autres sont des réfugiés qui sortent de leur cachette et qui voyagent sur les routes depuis des mois. »

Partout où il était allé en Allemagne, Ira avait constaté des problèmes similaires. Les camps juifs étaient sales et exigus. Ils manquaient de nourriture et de médicaments. La circulation des survivants juifs était restreinte par des gardes armés. Dans un camp, des gardes de sécurité allemands avaient même tiré sur un détenu juif non armé. Les conditions étaient insupportables et des émeutes éclataient. Chaque fois que les Juifs avaient besoin d’espace ou de nouvelles installations, le commandement militaire américain refusait les demandes. Il y avait toujours une bonne raison pour laquelle les bâtiments demandés ne pouvaient pas être obtenus ou réquisitionnés.

Dans plusieurs camps, Ira avait découvert que les nouveaux réfugiés juifs en provenance de Pologne étaient en fait refoulés et abandonnés à eux-mêmes dans un environnement hostile. En dehors des camps, les Juifs étaient traités en citoyens de seconde zone par la population allemande. Dans une ville, Ira a découvert que les habitants appliquaient une ségrégation totale : Les Juifs n’étaient pas autorisés à entrer dans les magasins ou même dans le cinéma de la ville. En tant que représentant de l’ONU, il avait accusé l’armée américaine de discrimination délibérée et d’abus « criminels, rien de moins » contre les survivants juifs.

Ce n’étaient pas seulement les mauvaises conditions dans les camps qui dérangeaient Ira, c’était l’inégalité des mauvaises conditions. Si les mauvais traitements infligés aux personnes déplacées avaient été uniformément répartis, cela aurait été une chose. Mais en visitant les camps, il voyait que ce n’était pas le cas. Les groupes de déplacés non juifs – qu’ils aient été Lettons, Polonais ou Ukrainiens – semblaient bénéficier d’un traitement de faveur. Il n’était pas logés dans le Hilton. C’était des camps de réfugiés, après tout. Mais par rapport aux survivants juifs, ils vivaient sur un grand pied.

Voici comment il l’a décrit dans The Embers Still Burn :

Par rapport aux Juifs de Zeilsheim et de la Funk Caserne, les Lettons constituaient une classe privilégiée. En fait, la majorité d’entre eux ne vivaient pas dans le camp ; ils étaient logés dans des maisons privées dans une ville voisine, Detmold, où ils s’entendaient très bien avec leurs voisins allemands. Chaque jour, ils se rendaient au camp, récupéraient leurs rations de l’UNRRA et retournaient à Detmold.

Une scène similaire m’a été présentée à Blomberg, non loin de là, où quelques 1 600 Baltes non-juifs (Lettons, Lituaniens et Estoniens) avaient été placés dans des maisons allemandes proches du camp jusqu’en février 1946, date à laquelle ils l’ont finalement transféré à l’UNRRA. En voyant les conditions de vie confortables et la vie familiale normale que cela permettait, j’ai pensé à Flatow et à Dawson, et à tous les directeurs désemparés des camps juifs de personnes déplacées ; à la façon dont ils demandaient l’autorisation d’obtenir ces arrangements, et à la réponse invariable « Désolé – nous ne pouvons pas mettre les Allemands dehors ».

Bien pris en charge par l’UNRRA, ces Baltes avaient mis en place une vie communautaire dépourvue des tensions nerveuses typiques d’un camp juif. Une grande salle de loisirs et de concert bien aménagée leur avait même été réservée.

Ira n’avait pas bien saisi, sur le moment, la politique et l’histoire compliquée des différents groupes nationalistes d’Europe de l’Est vivant dans ces camps, mais le personnel de l’UNRRA l’avait ensuite informé que nombre d’entre eux étaient très probablement des collaborateurs nazis et des fascistes.

Ils venaient de partout – d’Ukraine, de Russie, de Lettonie, de Lituanie, d’Estonie, de Pologne, de Yougoslavie. Il était difficile de savoir qui était qui dans la confusion, et personne au pouvoir ne faisait de réel effort pour les démêler. Mais il était clair que nombre d’entre eux avaient travaillé avec et pour les nazis – soit en participant au génocide, soit en administrant les territoires occupés, soit en dirigeant des camps de la mort, soit en servant dans les rangs des SS et dans divers bataillons ethniques auxiliaires.

Ceux-là refusaient maintenant d’être rapatriés. Ils savaient que cela serait leur arrêt de mort. Alors ils se contentaient de traîner, de cacher leur passé nazi et de rouler l’ONU, tout en se livrant à des actes de délinquance dans les villes. Ils attendaient leur heure. Les plus malins essayaient activement de vendre leurs services à n’importe quelle agence de renseignement prête à les acheter.

Si autant d’entre eux étaient soupçonnés d’être des collaborateurs des nazis, pourquoi étaient-ils traités comme des VIP ? Et pourquoi les Juifs vivaient-ils dans la misère ?

La réponse est apparue progressivement, au fur et à mesure des rencontres d’Ira avec des militaires et des fonctionnaires de l’ONU.

Partout où il allait, on lui disait la même chose : nous nous préparons à lutter contre le communisme et l’Union Soviétique. C’est la prochaine grande guerre – la « vraie » guerre pour la démocratie contre une menace communiste barbare.

Il a décrit une conversation qu’il avait eue avec Sir Frederick Morgan, un général britannique qui dirigeait les opérations de l’UNRRA, en Allemagne, depuis un opulent manoir de campagne empli de majordomes et de servantes lettones.

Il s’est penché et dans un effet théâtral, a pointé un long index vers moi.

« Hirschmann », a-t-il dit dans une sorte de murmure à demi confidentiel, « à toutes fins utiles, nous sommes en guerre avec la Russie maintenant. Il n’est pas nécessaire de tirer au canon pour faire la guerre. Cette fois, les Allemands seront de notre côté. Et cette fois, notre plan fonctionnera. »

Je lui ai demandé d’expliquer ce qu’il voulait dire.

Le général Morgan était de plus en plus expansif. Il n’y avait aucun besoin de le presser de questions. « Chaque jour, les Russes deviennent plus forts et les Britanniques plus faibles. Le moment est venu de détruire les Russes. »

J’avais l’impression qu’il récitait une leçon bien apprise ; qu’il représentait le British War Office (Bureau de la Guerre britannique) qui, en coopération avec le ministère britannique des Affaires étrangères, voulait préparer le terrain pour une offensive totale contre l’Union Soviétique.

Morgan sortit un crayon et commença à dessiner des lignes sur la nappe pour indiquer où se dérouleraient les prochaines batailles. Je me suis souvenu du « scoop » de Kathleen McLaughlin sur la Troisième Guerre mondiale et j’ai commencé à comprendre quelles étaient ses sources. Alors qu’il esquissait le nouveau champ de bataille de la prochaine guerre sur la nappe en lin blanc, le puzzle s’est mis en place ; l’image, d’abord confuse, s’est révélée. Là étaient les plans, la lente construction, brique par brique, de l’édifice qui allait finalement s’effondrer sur nous et nous mener tous à notre perte…

Il semble que la Pologne allait de nouveau être le champ de bataille. Elle devait être l’enclume sur laquelle les marteaux des armées occidentales allaient frapper. Pour de bonnes raisons donc, les hommes politiques, tout au long de la ligne, réparaient les clôtures, remettaient des nazis influents au pouvoir, faisaient de leur mieux pour que le peuple allemand ne soit pas négativement touché, que les Polonais de droite soient renforcés, que tous ceux qui souhaitaient revenir en Pologne soient parqués en Allemagne, leurs esprits empoisonnés, leurs craintes intensifiées, leur point de vue déformé, jusqu’à ce qu’ils soient mûrs pour être utilisés.

Les Britanniques, a dit Morgan, avaient beaucoup appris lors de la dernière guerre. Ils allaient réussir là où Napoléon et Hitler avaient échoué.

Comme on l’a fait comprendre à Ira, pour combattre les cocos, les Alliés occidentaux avaient besoin d’une Allemagne forte et économiquement stable. C’est pourquoi les efforts de dénazification avaient été abandonnés et le Commandement militaire allié s’était occupé à remettre des anciens nazis en charge de l’industrie pour « reconstituer l’économie allemande le plus rapidement possible ». Ce nouveau pied de guerre contre l’Union Soviétique était aussi la raison pour laquelle les responsables militaires ne voulaient pas saisir les biens allemands pour les survivants juifs. Ils pensaient que donner quoi que ce fût aux Juifs aux dépens des citoyens allemands mettrait à mal leurs relations et provoquerait du ressentiment entre eux et un nouvel allié vital.

Et de toute façon, ce n’était pas comme si le commandement militaire avait eu beaucoup de sympathie pour les Juifs.

Le général George Patton, qui avait dirigé pendant une courte période la Bavière occupée après la guerre, était tristement célèbre pour son mépris envers les survivants juifs. Dans son journal, il avait décrit les Juifs comme « inférieurs aux animaux », qui se multiplieraient « comme des sauterelles » s’ils n’étaient pas gardés sous stricte surveillance armée dans leurs camps. « Je n’ai jamais vu un groupe de personnes qui semblent davantage manquer d’intelligence et d’esprit », avait-il écrit. Patton avait refusé d’autoriser la confiscation de biens allemands pour héberger des survivants juifs parce que, avait-il expliqué, « cela va contre ma conscience anglo-saxonne de déposséder une personne d’une maison ». Et lorsqu’un sous-fifre n’eut d’autre choix que de déplacer quelques riches familles allemandes pour faire de la place à des survivants juifs, Patton confessa dans son journal qu’il se sentait coupable – comme s’il commettait un crime.

Il avait été évincé peu avant l’arrivée d’Ira en Europe, mais de nombreux membres de l’armée américaine étaient d’accord avec ses vues sur les Juifs et continuaient de suivre son exemple. Les situations dégradées et brisées des survivants juifs ne faisaient que confirmer les pires stéréotypes antisémites de la population. Les Juifs étaient une race sale et dégoûtante, inapte à la cohabitation avec les civilisés. Pourquoi leur donner quoi que ce fût ? Peut-être que les Allemands avaient eu raison d’essayer de les exterminer. Et les Britanniques ? Eh bien, ils étaient encore plus antisémites.

Il n’avait pas fallu longtemps à Ira, un Juif américain, pour réaliser que la plupart des hauts responsables militaires alliés étaient opposés aux survivants juifs. Pour eux, ces Juifs étaient un handicap et une nuisance.

Et les groupes déplacés non juifs ? Eh bien, c’était une autre histoire.

Parmi eux, il y avait des milliers d’anticommunistes purs et durs. C’étaient des combattants endurcis, avec une grande expérience en matière de massacres. Ils avaient perdu leurs guerres fascistes. Leur rêve de construire des utopies ethniquement pures dans leur périmètre vital s’était effondré. Les communistes avaient gagné. Maintenant, ils n’avaient plus rien à perdre et avaient un appétit de vengeance sans fin. Et, en fin de compte, ils avaient le même objectif que les Alliés : détruire l’Union Soviétique.

Personne n’a dit à Ira que c’était ce qui se tramait, mais ils n’avaient pas besoin de le faire.

En visitant les camps, il lui avait paru évident que les Alliés manœuvraient pour, comme il l’a dit, « consolider les forces de la réaction ». En catimini, ils canalisaient ces fascistes et ces collaborateurs nazis en un noyau de ce qu’ils espéraient : une nouvelle force de combat contre l’Union Soviétique.

Il considérait cela comme une trahison ultime.

Lorsque je suis arrivé en Europe, je croyais que nous étions encore en train de construire un seul monde, un monde fusionné par l’effort gigantesque et unifié qui avait porté les nations démocratiques à travers la plus grande guerre de l’histoire. Puisque j’ai eu le privilège de regarder dans les coulisses, où j’ai vu les premières manifestations de l’effondrement de ce magnifique concept, j’ai senti qu’il était de ma responsabilité envers le peuple américain de lever le voile déployé par les mêmes politiciens rusés, les mêmes tours de passe-passe, et la même cupidité des mêmes capitaines d’industrie internationaux voleurs qui nous avaient menés à la dernière guerre.

Ce livre vous emmène donc avec moi, non pas pour profiter du paysage de pays bombardés et brisés, et non pas pour pleurer à nouveau sur les malheurs d’enfants perdus et de parents déplacés, mais pour voir avec moi le passage fondamental de l’unité de notre politique d’après-guerre à une nouvelle division du monde. Dans ces pages sont consignés les signaux de danger afin que vous ne puissiez pas dire : « Je ne savais pas – je n’étais pas prévenu ! »

Ira était un peu naïf quant à la nature du libéralisme américain. Mais sur la question du fascisme instrumentalisé, il s’est avéré voir juste.

Alors même qu’il visitait les camps en 1946, la Grande-Bretagne et l’Amérique avaient déjà commencé à travailler avec des groupes fascistes d’Europe de l’Est pour la collecte de renseignements et des raids de commandos secrets sur le territoire soviétique – y compris en Lettonie et en Ukraine. Et lorsque son livre est sorti dans les magasins trois ans plus tard, l’instrumentalisation de mouvements fascistes européens était devenue la politique officielle des États-Unis, élaborée en secret par le plus célèbre cerveau de la politique étrangère de cette génération : George Kennan.

Pour les anglophones : Écoutez Ira Hirschmann parler de son livre dans cette émission de radio de 1949.

Yasha Levine est un réfugié politique de l’URSS. Il est arrivé aux USA, avec sa famille, à l’âge de huit ans. Aujourd’hui journaliste d’investigation, il a écrit Surveillance Valley: The Secret Military History of the Internet, un livre sur les origines militaires d’Internet. 

Traduction et note d’introduction Corinne Autey-Roussel pour Entelekheia
Photo de la page d’accueil : Vue d’époque du bâtiment principal de la Funk Caserne (Gerdy Troost, « Das Bauen im neuen Reich, » Vol. 2, Bayreuth, 1943)

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