L’énigme du « plan de paix » afghan

Une chose est sûre, les Américains n’ont pas la moindre intention de vider les lieux en Afghanistan, pour une simple raison : cela laisserait le champ libre à la Chine pour développer ses nouvelles Routes de la soie sur toute l’Eurasie. Alors, à quoi riment les « pourparlers de paix » avec les Talibans qu’ils vantent en ce moment ? Représentent-ils simplement une manœuvre électorale opportuniste de la part de Trump, qui se rappelle peut-être avoir été élu sur la promesse de mettre fin aux guerres des USA ?


Par Pepe Escobar
Paru sur Asia Times sous le titre The Afghanistan ‘peace deal’ riddle


Pour ce qui est de la realpolitik en Afghanistan, avec ou sans accord, les militaires américains veulent rester dans ce qui est une base inestimable du Grand Moyen-Orient pour déployer des techniques de guerre hybride.

Près de deux décennies après l’invasion et l’occupation de l’Afghanistan qui ont suivi le 11 septembre, et après une guerre interminable qui a coûté plus de 2 000 milliards de dollars, il n’y a rien d’ « historique » dans un éventuel accord de paix qui pourrait être signé à Doha samedi prochain entre Washington et les Talibans.

Nous devrions commencer par souligner trois points.

1 – Les Talibans voulaient que toutes les troupes américaines se retirent. Washington a refusé.

2 – L’accord éventuel ne fait que réduire les troupes américaines de 13 000 à 8 600 hommes. C’est le même nombre que celui déjà déployé avant l’administration Trump.

3 – La réduction n’aura lieu que dans un an et demi – en supposant que ce qui est décrit comme une trêve tienne.

Pour éviter tout malentendu, le chef adjoint des Talibans, Sirajuddin Haqqani, dans une tribune certainement lue par tous dans les couloirs de Washington, a détaillé leur ligne rouge directe : le retrait total des États-Unis.

Et Haqqani est catégorique : il n’y a pas d’accord de paix si les troupes américaines restent.

Pourtant, un accord se profile à l’horizon. Comment cela se fait-il ? C’est simple : il faut entrer dans une série d’ « annexes » secrètes.
Le principal négociateur américain, l’apparemment éternel Zalmay Khalilzad, un vestige des époques Clinton et Bush, a passé des mois à codifier ces annexes – comme le confirme une source à Kaboul qui n’est pas actuellement au gouvernement, mais qui connaît bien les négociations.

Décomposons-les en quatre points.

1 – Les forces anti-terroristes américaines seraient autorisées à rester. Même si ce point était approuvé par les dirigeants talibans, il serait catégoriquement rejeté par les masses de combattants talibans.

2 – Les Talibans devront dénoncer le terrorisme et l’extrémisme violent. Ce seront juste des mots, pas de problème.

3 – Il y aura un plan pour superviser la soi-disant trêve pendant que les différentes factions afghanes en guerre discutent de l’avenir, ce que le Département d’État américain décrit comme des « négociations intra-afghanes ». Culturellement, comme nous le verrons plus tard, les Afghans de différentes origines ethniques auront énormément de mal à surmonter leurs propres conflits internes.

4 – La CIA serait autorisée à faire des affaires dans les zones contrôlées par les Talibans. C’est encore moins possible. Tous ceux qui connaissent l’Afghanistan de l’après-11 septembre savent que la principale raison du business de la CIA est la filière de l’héroïne qui finance les opérations secrètes de Langley, comme je l’ai exposé en 2017.

Sinon, tout ce qui concerne cet accord « historique » reste assez vague.

Même le secrétaire à la défense Mark Esper a été forcé d’admettre que la guerre en Afghanistan est « toujours » dans une « impasse stratégique ».

Quant à la catastrophe financière pas si stratégique que ça, il suffit de consulter le dernier rapport du SIGAR. SIGAR signifie « Inspecteur général spécial pour la reconstruction de l’Afghanistan ». En fait, pratiquement rien n’a été « reconstruit » en Afghanistan.

Pas de véritable accord sans l’Iran

Le cirque « intra-afghan » commence par le fait qu’Ashraf Ghani a finalement été déclaré vainqueur des élections présidentielles de septembre dernier. Mais pratiquement personne ne le reconnaît.

Les Talibans ne parlent pas à Ghani. Seulement à certaines personnes qui font partie du gouvernement à Kaboul. Et ils décrivent ces pourparlers, au mieux, comme des discussions entre « Afghans ordinaires ».

Tous ceux qui connaissent la stratégie des Talibans savent que les troupes américaines et de l’OTAN ne seront jamais autorisées à rester. Ce qui pourrait arriver, c’est que les Talibans permettent à un contingent de rester pendant quelques mois pour sauver la face, puis qu’un très petit contingent reste pour protéger l’ambassade américaine à Kaboul.

Washington rejettera évidemment cette possibilité. La prétendue « trêve » sera rompue. Trump, sous la pression du Pentagone, enverra plus de troupes. Et la spirale infernale reprendra.

Un autre point noir important dans l’accord possible est que les Américains ont complètement ignoré l’Iran dans leurs négociations à Doha.

C’est tout à fait absurde. Téhéran est un partenaire stratégique-clé de sa voisine, Kaboul. Outre les liens historiques/culturels/sociaux millénaires, il y a au moins 3,5 millions de réfugiés afghans en Iran.

Après le 11 septembre, Téhéran a lentement mais sûrement commencé à cultiver des relations avec les Talibans – mais pas à un niveau militaire, selon les diplomates iraniens. A Beyrouth en septembre dernier, puis à Noursoultan en novembre, j’ai pu me faire une idée précise de l’état d’avancement des discussions sur l’Afghanistan.

Le lien entre la Russie et les Talibans passe par Téhéran. Les dirigeants des Talibans ont des contacts fréquents avec le corps des gardiens de la révolution islamique. L’année dernière encore, la Russie a organisé deux conférences à Moscou entre les dirigeants politiques talibans et les moudjahidines. Les Russes s’étaient engagés à faire participer des Ouzbeks aux négociations. Dans le même temps, certains dirigeants talibans ont rencontré des agents du Service fédéral de sécurité (FSB) russe à quatre reprises à Téhéran, en secret.

Selon un diplomate iranien, l’essentiel de ces discussions était « de trouver une solution au conflit en dehors des schémas occidentaux ». Elles visaient à une sorte de fédéralisme : les Talibans plus les moudjahidines chargés de l’administration de certains vilayets [province ou division administrative, NdT].

En fin de compte, l’Iran a de meilleures connexions en Afghanistan que la Russie et la Chine. Et tout cela s’inscrit dans le cadre beaucoup plus large de l’Organisation de coopération de Shanghai. Le partenariat stratégique entre la Russie et la Chine veut une solution afghane venant de l’intérieur de l’OCS, dont l’Iran et l’Afghanistan sont tous deux observateurs. L’Iran peut devenir membre à part entière de l’OCS s’il maintient l’accord nucléaire, le Plan d’action global conjoint, jusqu’en octobre – et donc qu’il ne sera plus soumis aux sanctions des Nations unies.

Tous ces acteurs souhaitent le retrait des troupes américaines – pour de bon. La solution va donc toujours dans le sens d’une fédération décentralisée. Selon un diplomate afghan, les Talibans semblent prêts à partager le pouvoir avec l’Alliance du Nord. L’obstacle à cela est le Hezb-e-Islami, avec un certain Jome Khan Hamdard, un commandant allié du célèbre moudjahid Gulbudiin Hekmatyar basé à Mazar-i-Sharif, soutenu par l’Arabie Saoudite et le Pakistan, et plus intéressé par la reprise d’une guerre civile.

Comprendre le Pachtounistan

Retour dans le temps avec le contexte de la visite des Talibans à Houston, en 2004, pour montrer que les choses n’ont pas beaucoup changé depuis la première administration Clinton. Il s’agit toujours pour les Talibans d’obtenir leur part – à l’époque liée aux affaires du Pipelineistan, maintenant à leur réaffirmation de ce que l’on peut qualifier de Pachtounistan.

Tous les Pachtounes ne sont pas des Talibans, mais l’écrasante majorité des Talibans sont des Pachtounes.

L’establishment de Washington n’a jamais fait l’effort de « connaître son ennemi » : d’essayer de comprendre comment les Pachtounes de groupes extrêmement divers sont liés par un système de valeurs qui établissent leur ethnicité commune et les règles sociales nécessaires à leur échanges. C’est l’essence même de leur code d’honneur – le fascinant et complexe pachtounwali. Bien qu’il intègre de nombreux éléments islamiques, le pachtounwali est en totale contradiction avec la loi islamique sur de nombreux points.

L’islam a en effet introduit des éléments moraux essentiels dans la société pachtoune. Mais il y a aussi des normes juridiques imposées par une noblesse héréditaire, qui soutiennent l’ensemble de l’édifice et viennent des Turco-mongols.

Les Pachtounes – une société tribale – ont une profonde aversion pour le concept occidental d’État. Le pouvoir central ne peut espérer les neutraliser qu’avec – pour parler franchement – des pots-de-vin. C’est ce qui passe pour une sorte de système de gouvernement en Afghanistan. Ce qui amène la question de savoir avec combien – et avec quoi – les États-Unis soudoient maintenant les Talibans.

La vie politique afghane, dans la pratique, fonctionne à partir d’acteurs qui sont des factions, des sous-tribus, des « coalitions islamiques » ou des groupes régionaux.

Depuis 1996, et jusqu’au 11 septembre, les Talibans incarnaient le retour légitime des Pachtounes en tant qu’élément dominant en Afghanistan. C’est pourquoi ils avaient institué un émirat et non une république ; c’était plus approprié pour une communauté musulmane régie uniquement par une législation religieuse. Leur méfiance envers les villes, en particulier Kaboul, exprime également le sentiment de supériorité des Pachtounes sur les autres groupes ethniques afghans.

Les Talibans représentent un processus de dépassement des identités tribales et d’affirmation du Pachtounistan. Washington n’a jamais compris cette puissante dynamique – et c’est l’une des raisons principales de la débâcle américaine.

Le corridor Lapis Lazuli

L’Afghanistan est au centre de la nouvelle stratégie américaine pour l’Asie centrale. Il s’agit d’ « étendre et de maintenir le soutien à la stabilité en Afghanistan », tout en mettant l’accent sur « l’encouragement de la connectivité entre l’Asie centrale et l’Afghanistan ».

En pratique, l’administration Trump veut que les cinq « stans » d’Asie centrale parient sur des projets d’intégration tels que le projet électrique CASA-1000 et le corridor commercial Lapis Lazuli, qui est en fait un redémarrage de l’ancienne Route de la soie reliant l’Afghanistan au Turkménistan, à l’Azerbaïdjan et à la Géorgie avant de traverser la mer Noire vers la Turquie, puis jusqu’à l’UE.

Mais le fait est que le corridor Lapis Lazuli est déjà parti pour s’intégrer au corridor médian de la Turquie, qui fait partie des nouvelles Routes de la soie, ou Initiative Belt and Road (BRI), ainsi qu’au corridor économique Chine-Pakistan Plus, qui fait également partie de la Belt and Road. Pékin avait planifié cette intégration bien avant Washington.

L’administration Trump ne fait que souligner une évidence : un Afghanistan pacifique est essentiel au processus d’intégration.

Andrew Korybko soutient à juste titre que « la Russie et la Chine pourraient faire plus de progrès dans la construction de la Golden Ring [« Anneau d’Or », une extension du corridor économique Chine-Pakistan, NdT] entre elles, le Pakistan, l’Iran et la Turquie d’ici là, « embrassant » ainsi l’Asie centrale avec des possibilités illimitées, dépassant de très loin tout ce qu’offrent les États-Unis, ou, dans la perspective américaine du jeu à somme nulle, « encerclant » la région et les « forçant » à sortir ».

Le CPEC (Corridor économique Chine-Pakistan). 

Le scénario du regretté Zbigniew « Grand Echiquier » Brzezinski sur les « Balkans eurasiatiques », est peut-être mort, mais la myriade de stratagèmes américains de division et de domination imposés au cœur du pays ont maintenant muté en une guerre hybride explicitement dirigée contre la Chine, la Russie et l’Iran – les trois principaux centres de l’intégration eurasiatique.

Et cela signifie qu’en ce qui concerne la realpolitik sur l’Afghanistan, avec ou sans accord, les militaires américains n’ont aucune intention d’aller où que ce soit. Ils veulent rester – quoi qu’il en coûte. L’Afghanistan est une base inestimable du Grand Moyen-Orient pour déployer des techniques de guerre hybrides.

Les Pachtounes reçoivent certainement le message des principaux acteurs de l’Organisation de Coopération de Shanghai. La question est de savoir comment ils prévoient d’encercler la Team Trump.

Traduction et note d’introduction Entelekheia
Photo Amber Clay/Pixabay

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