La biosécurité en question dans les labos de recherches bactériologiques des USA

On pourrait croire que nos dirigeants – les maîtres du monde – ont au moins assez de sens commun pour sécuriser les laboratoires P4, qui manipulent des germes potentiellement mortels et peuvent déclencher des pandémies planétaires. On pourrait le croire, mais on aurait bien tort.

Dans le vrai monde, voilà ce qui se passe.


Par Christina Lin
Paru sur Asia Times sous le titre Biosecurity in question at US germ labs


Les laboratoires de niveau de sécurité P4 sous les feux de l’actualité alors que les spéculations vont bon train sur l’origine possible du Covid-19 dans une installation de ce type.

Une chercheuse d’un laboratoire américain P 4 travaillant sur le virus Ebola, 2011. Photo Wikimedia

Le nouveau coronavirus a plongé le monde dans une crise pandémique, et a ressuscité d’anciens débats et des questions préoccupantes sur la politique américaine de biodéfense. Parmi ces questions figurent la prolifération rapide des laboratoires P4 à niveau de bioconfinement élevé depuis les attaques terroristes du 11 septembre 2001, et les problèmes de direction actuels de ces laboratoires.

Avant 1990, il n’existait que deux laboratoires de niveau de sécurité biologique BSL-4 (P4) aux États-Unis, l’un au Centre de contrôle et de prévention des maladies (CDC) à Atlanta et l’autre à l’Institut de recherche médicale sur les maladies infectieuses de l’armée américaine (USARMRIID) de Fort Detrick, dans le Maryland.

Après le 11 septembre, les États-Unis en ont ouvert dix autres et, dans un rapport publié en 2007 par Keith Rhodes, technologue en chef du Government Accountability Office (GAO) [l’organisme d’audit, d’évaluation et d’investigation du Congrès des États-Unis, NdT], il a observé qu’une « prolifération importante de laboratoires de niveau de sécurité biologique 3 et 4 se produit aux États-Unis », avec les quelques 1 300 laboratoires à niveau de bioconfinement élevé du pays faisant essentiellement tout seuls leur propre police.

Cette situation est anxiogène pour les Américains qui vivent dans les États qui abritent ces laboratoires. Comme l’ont fait valoir les experts en biosécurité Filippa Lentzos, du Kings College de Londres et Gregory Koblentz, de l’université George Mason, en Virginie, la prolifération des laboratoires et des scientifiques travaillant sur des agents pathogènes dangereux augmente notre risque collectif. Ces risques comprennent notamment des rejets accidentels, des infections des travailleurs, des vols et des menaces venant du personnel.

L’exemple le plus célèbre de menace venant du personnel s’est produit en 2001, lorsqu’un des scientifiques de l’USAMRIID a perpétré une attaque bioterroriste à l’anthrax [bactérie de la maladie du charbon, NdT] en plaçant l’agent mortel dans des courriers, ce qui a fait cinq morts, infecté 17 personnes et mis 20 000 Américains sous antibiotiques.

Aujourd’hui, avec le regain actuel d’intérêt pour les domaines du bioterrorisme et de la biodéfense, les gouverneurs des États américains et les membres du Congrès ont tout intérêt à s’associer aux grandes entreprises pharmaceutiques pour obtenir des contrats fédéraux lucratifs destinés à créer une « Silicon Valley de la biodéfense » dans leurs propres États.

Cependant, alors que ces laboratoires sont disséminés géographiquement dans tout le pays, il n’existe pas d’autorité centrale qui les réglemente ou contrôle leur prolifération.

De haut en bas de la liste de droite (encadré) : Logo rose : Labos P4. Rose + bleu : labo P4 en construction. Logo jaune, labos P3 (opérationnel). Jaune + bleu : labo P3 en construction. Pictogramme orange : labo de production d’armes bactériologiques. A droite, de haut en bas dans l’encadré : Pictogramme vert : recherches classées secret. Pictogramme orange en forme de bombe : zone de tests à ciel ouvert. Pictogramme rouge : labo de biodéfense aérosols. Pictogramme rouge et noir : Fuites récentes et autres failles. Source : Science magazine 2007. 

La question se pose alors de savoir si la construction de nouveaux laboratoires nous aidera à lutter contre les épidémies, ou plutôt si nous, Américains, construisons trop de laboratoires dans de trop nombreux endroits. Et plutôt que de laisser ces laboratoires assurer leur propre sécurité, qui devrait avoir la responsabilité de les réglementer ?

Ces questions sont d’autant plus pressantes que les laboratoires de recherche américains ont déjà connu des défaillances en matière de sécurité.

Pendant plusieurs années, USA Today a mené une enquête sur la biosécurité des laboratoires P4 américains, et a constaté des défaillances systématiques en matière de sécurité, ainsi que des cas répétés de non-respect des procédures de sécurité, le GAO américain – l’organe d’enquête du Congrès – étant parvenu à des conclusions similaires sur ces défaillances.

Par exemple, en 2015, le Pentagone a découvert que l’un de ses laboratoires, Dugway Proving Ground, dans l’Utah, avait envoyé par inadvertance de l’anthrax actif à près de 200 laboratoires dans le monde entier sur 12 ans : l’ « inactivation » (élimination des effets dangereux) de l’agent pathogène opérée par le laboratoire s’est avérée incomplète.

Sites qui ont reçu des échantillons d’anthrax non inactivés par erreur du labo du Département de la défense Dugway Proving Ground à partir de 2004 et jusqu’en 2015. 88 sites primaires de réception, 106 sites secondaires. 

Plus récemment, en 2019, l’USARMRIID (Fort Detrick) a été fermé pour une question de faille de sécurité, mais il a été récemment réouvert pour produire un vaccin contre le Covid-19.

Cependant, selon un article du 21 mars intitulé « Un échec en matière de biosécurité », la réouverture pourrait être prématurée, étant donnés les antécédents du laboratoire en matière de failles de sécurité et de mauvaise gestion.

Les auteurs de cet article, le Dr David Franz, colonel de l’armée à la retraite et ancien commandant adjoint de l’USARMRIID, et Judith Miller, auteur de Germs : Biological Weapons and America’s Secret War, considèrent que Fort Detrick est un « bled perdu de la grande banlieue du Pentagone » qui a besoin de reconstruire ses capacités et d’être dirigé plus efficacement.

Ils notent la façon dont l’institution s’est débattue pendant de nombreuses années avec une mauvaise gestion financière, des violations de la sécurité, une incapacité à s’adapter à des missions d’après-Guerre froide, des problèmes de direction et, juste avant l’épidémie de Covid-19, une atmosphère de « peur et de méfiance ».

Diana Digangi, de la chaîne de télévision d’ABC7 WJLA, a également obtenu du CDC une liste des infractions de 2019, qui comprenait un individu sans protection respiratoire entrant à plusieurs reprises dans une pièce où des chercheurs infectaient des animaux avec des toxines et des agents dits « sélectionnés », risquant une exposition aux pathogènes, et un autre incident où un employé de laboratoire se débarrassait de déchets dangereux sans porter de gants.

La liste des toxines et agents dits « sélectionnés » du CDC comprend l’anthrax, le virus Ebola, le botulisme, le coronavirus du SRAS, la variole et la peste.

Le campus Roybal du CDC à Atlanta, en Géorgie. Photo Wikipédia

Parmi les autres violations, citons : des entrepreneurs qui découvrent une fuite dans une conduite d’égout en 1995, à seulement 30 mètres d’une usine de stérilisation à la vapeur où sont traitées les eaux usées contenant des agents pathogènes mortels provenant de 50 laboratoires de la base ; des enquêtes des autorités du Maryland sur Fort Detrick en 1992 pour violation des règles d’élimination des déchets dangereux, parce qu’ils faisaient exploser des produits chimiques avec des grenades ; des fuites d’anthrax provoquées dans les laboratoires en 2002 par des habitudes de sécurité peu rigoureuses ; et en 2009, des lacunes dans l’inventaire portant sur plus de 9 200 échantillons (un huitième de son stock).

Les laboratoires bactériologiques américains ne sont pas les seuls à connaître des problèmes de direction. En Chine, bien qu’il n’y ait aucune preuve publique que l’épidémie de SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère) de 2003 ait été causée par des fuites de laboratoire, les cas de SRAS de 2004 avaient été effectivement causés par une fuite d’un laboratoire de Pékin.

En mars 2004, deux chercheurs de laboratoire ont été infectés par le SRAS, ce qui a provoqué une petite épidémie, bien qu’en mai de cette année-là, l’Organisation mondiale de la santé ait déclaré qu’elle était contenue. Pékin a sanctionné cinq fonctionnaires du Centre chinois de contrôle et de prévention des maladies (CDC de Chine) pour négligence en matière de sécurité des laboratoires.

Toutefois, étant donné la nature opaque des rapports d’incidents en Chine, le nombre de défaillances en matière de sécurité est probablement beaucoup plus élevé et au moins comparable à celui des États-Unis.[*]

À la lumière de ces développements, il est nécessaire d’améliorer la réglementation et la direction des laboratoires détenteurs de germes hautement pathogènes dans les différents pays. La transparence et l’échange d’informations sont importants pour instaurer la confiance et prévenir une course aux armements de biodéfense, ainsi que pour réglementer la prolifération de ces laboratoires, afin d’atténuer les risques d’accidents, les menaces pour la santé publique et les failles de sécurité qui permettraient à des terroristes d’accéder facilement à des toxines et à agents dits « sélectionnés ».

Traduction et note d’introduction Entelekheia

[*] Note de la traduction :

On pourra noter qu’en ce qui concerne la Chine, l’auteur subodore des manquements aussi fréquents et graves dans les labos P4 qu’aux USA, mais qu’elle n’en a aucune preuve. En revanche, les failles multiples et répétées des labos P4 aux USA sont bien documentées et « transparentes », mais elles durent depuis des décennies et rien n’est fait pour y remédier.

D’où vient le nouveau coronavirus, de la nature ou d’un labo P4 ? Si c’est d’un labo, lequel, sachant qu’en août 2019, les USA ont connu une épidémie de pneumonies mise à l’époque sur le compte du vapotage et que, par ailleurs, le directeur du CDC américain, Robert Redfield, a admis le 12 mars dernier que des cas de Covid-19 avaient été classés « grippe » par les autorités sanitaires du pays, sans toutefois préciser la date de cette manipulation de données ?

Ces questions restent posées, sauf celle du contrôle, partout dans le monde, de ces laboratoires hautement dangereux et mal sécurisés, qui est de toute évidence un impératif. Et si l’ONU faisait son travail ?

2 réponses

  1. 14 avril 2020

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  2. 16 avril 2020

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