Le Covid-19 fait partie de la nature et doit être accepté. Mais le capitalisme 2020 doit être détruit

Le modèle capitaliste néolibéral, avec son accent sur le secteur privé, ses privatisations de services publics et en conséquence leur assujettissement à la logique du profit, avec pour seul garde-fou la « main invisible » – cette grotesque contrefaçon de symbole religieux – est en train non seulement de démontrer son inadaptation à un monde réel où des catastrophes naturelles comme la pandémie que nous traversons sont inévitables, mais de plus, il dévoile aux yeux de tous son extrême fragilité – une incapacité systémique à encaisser le moindre choc sans précipiter des millions de gens dans des faillites en chaîne et du chômage de masse. Impossible de ne pas en tirer la conclusion qui s’impose : ce système fondé sur une idéologie n’est pas viable dans la réalité, et le sera de moins en moins à l’avenir – parce qu’à chaque fois qu’il est ressuscité par des « bail-outs », non seulement il garde ses faiblesses systémiques, mais il repart d’un cran plus bas et en devient de ce fait encore plus fragile. Bientôt, si ce n’est pas déjà le cas, nous pourrons parler d’une économie-zombie : un cadavre ambulant tombant en lambeaux, et maintenu dans un état artificiel de vie à coups de planche à billets.


Par Richard D. Wolff
Paru sur RT sous le titre Richard D. Wolff : Viruses like Covid-19 are a part of nature we must accept. But Capitalism-2020 must be destroyed


Tandis que les économies encaissent coup sur coup dans l’effondrement déclenché par la nouvelle pandémie de coronavirus, les gouvernements luttent pour reconstruire le système. Mais c’est le système qui a provoqué la chute, et si nous nous acharnons à le ressusciter, il s’écroulera de nouveau.

Les politiques désespérées des gouvernements pris de panique consistent à injecter d’énormes sommes d’argent dans les économies effondrées, en réponse à la menace du coronavirus. Les autorités monétaires créent de l’argent et le prêtent à des taux d’intérêt extrêmement bas aux grandes entreprises, et surtout aux grandes banques « pour leur permettre de traverser la crise ». Les trésors publics empruntent des sommes considérables pour ramener l’économie effondrée dans ce qu’ils imaginent être « l’économie normale, d’avant le virus ». Les dirigeants du capitalisme se précipitent vers des échecs à cause de leurs œillères idéologiques.

Le problème des politiques visant à ramener l’économie à ce qu’elle était avant que le virus ne frappe est le suivant : le capitalisme mondial en 2019 était lui-même une cause majeure de l’effondrement de 2020. Les cicatrices des crashs de 2000 et 2008/9 n’avaient pas guéri. Des années de taux d’intérêt bas avaient permis aux entreprises et aux gouvernements de « résoudre » tous leurs problèmes en empruntant sans limite à des taux d’intérêt presque nuls. Tout l’argent frais injecté dans les économies par les banques centrales avait en effet provoqué l’inflation redoutée, mais surtout sur les marchés boursiers, dont les prix s’étaient ainsi dangereusement éloignés des valeurs et des réalités économiques. Les inégalités de revenus et de richesses ont atteint des sommets historiques.

En bref, le capitalisme avait accumulé tant de vulnérabilités à un autre crash que n’importe quel déclencheur allait pouvoir suffire à le faire tomber. Cette fois-ci, le déclencheur n’a pas été l’effondrement de la bulle du dot.com de 2000, ni celle des subprimes de 2008/2009, mais le virus. Et bien sûr, l’idéologie dominante exige que l’on se concentre sur le déclencheur et non sur la vulnérabilité. Par conséquent, les politiques générales visent à rétablir le capitalisme d’avant le virus. Même si elles « réussissent », cela nous ramènera à un système capitaliste dont les vulnérabilités accumulées ne tarderont pas à le faire chuter de nouveau à cause d’un autre déclencheur.

À la lumière de la pandémie de coronavirus, je concentre mes critiques sur le capitalisme et les vulnérabilités qu’il a accumulées pour plusieurs raisons. Les virus font partie de la nature. Ils ont attaqué les êtres humains – parfois dangereusement – tout au long de l’histoire lointaine et récente. En 1918, la grippe dite « espagnole » a tué près de 700 000 personnes aux États-Unis et des millions ailleurs. Parmi les virus récents, on peut citer le SRAS, le MERS, le virus Ebola, etc. Ce qui importe pour la santé publique, c’est la préparation de chaque société : tests stockés, masques, respirateurs, lits d’hôpitaux, personnel formé, etc, pour contrôler les virus dangereux. Aux États-Unis, ces ressources sont produites par des entreprises privées capitalistes dont le but est le profit. Comme il n’était pas rentable de produire et de stocker ces ressources, cela n’a pas été fait et n’est toujours pas fait.

Le gouvernement américain n’a pas non plus produit ou stocké ces produits médicaux. Les hauts fonctionnaires du gouvernement américain privilégient le capitalisme privé ; leur objectif premier est de le protéger et de le renforcer. Résultat : ni le capitalisme privé ni le gouvernement américain n’ont rempli un des devoirs les plus fondamentaux de tout système économique : protéger et maintenir la santé et la sécurité publiques. La réponse du capitalisme américain au coronavirus reste ce qu’elle est depuis décembre 2019 : trop peu, trop tard. Elle a échoué. C’est le problème.

La deuxième raison pour laquelle je me concentre sur le capitalisme est que les réponses apportées à l’effondrement économique actuel par Trump, le Parti républicain et la plupart des Démocrates évitent soigneusement toute critique du capitalisme. Ils débattent tous du virus, de la Chine, des étrangers, des autres politiciens… mais jamais du système qu’ils servent tous. Lorsque Trump et d’autres font pression sur la population pour qu’elle retourne à l’église et au travail, même au péril de leur vie et de celle des autres, ils placent la renaissance du capitalisme avant la santé publique.

La troisième raison pour laquelle le capitalisme est dénoncé ici est que des systèmes alternatifs – non guidés par une logique du profit avant tout – pourraient mieux gérer les virus. S’il n’est pas rentable de produire et de stocker tout ce qui est nécessaire à une pandémie virale, c’est en revanche efficace. La richesse déjà perdue dans cette pandémie dépasse de loin le coût de production et de stockage des tests, respirateurs, etc, qui manquent aujourd’hui, et dont l’absence contribue au désastre actuel. Le capitalisme recherche souvent le profit au détriment de besoins sociaux et de valeurs plus urgents. En cela, le capitalisme est cruellement inefficace. Cette pandémie est en train de révéler cette vérité aux gens.

Une économie basée sur des coopératives de travailleurs – où les travailleurs dirigent démocratiquement les entreprises, décident du quoi, du comment et du où produire et de ce qu’ils feront des bénéfices – pourrait et ferait vraisemblablement passer les besoins et les objectifs sociaux (comme la préparation adéquate aux pandémies) avant les profits.

Les travailleurs sont majoritaires dans toutes les sociétés capitalistes ; leurs intérêts sont ceux de la majorité. Les employeurs sont toujours une petite minorité ; leurs intérêts sont les « intérêts particuliers » de cette minorité. Le capitalisme donne à cette minorité la position, les profits et le pouvoir de déterminer comment la société dans son ensemble doit vivre et mourir.

C’est pourquoi tous les employés se demandent et s’inquiètent maintenant de leurs emplois, de leurs revenus, de leurs maisons, de leurs comptes bancaires, etc. Combien de temps pourront-nous les préserver, si même nous pouvons les garder ? Une minorité (les employeurs) décide de toutes ces questions et exclut la majorité (les employés) de la prise de ces décisions, même si cette majorité doit vivre avec les conséquences de leurs décisions.

Bien entendu, la priorité absolue est désormais de mettre en avant la santé et la sécurité publiques. À cette fin, les employés des USA dans leur ensemble envisagent maintenant de refuser d’obéir aux ordres de travailler dans des conditions dangereuses. Le capitalisme américain a donc inscrit une grève générale à son ordre du jour.

La deuxième priorité est de tirer les leçons de l’échec du capitalisme face au coronavirus. Nous ne devrons pas subir à nouveau un effondrement aussi dangereux et inutile. Ainsi, sur le front social, un changement de système est maintenant également inscrit à l’ordre du jour.

Richard D. Wolff est professeur émérite d’économie à l’université du Massachusetts, à Amherst, et professeur invité dans le cadre du programme d’études supérieures en affaires internationales de la New School University de New York. L’émission hebdomadaire de Wolff, Economic Update, est diffusée sur plus de 100 stations de radio et est accessible à 55 millions de téléspectateurs via Free Speech TV. Son livre Democracy at Work : A Cure for Capitalism a inspiré la création de Democracy at Work, une ONG dédiée à la démocratisation des lieux de travail.

Traduction et note d’introduction Entelekheia
Photo Gerd Altmann/Pixabay

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