Ces aberrations seraient impossibles sans propagande

Ne nous leurrons pas : même ceux d’entre nous qui pensent être imperméables à la propagande des médias courent comme un seul homme quand une campagne de presse bien coordonnée nous commande de le faire. C’est qu’une campagne médiatique agit comme de la publicité, d’une part, que d’autre part, elle engendre des comportements d’imitation et enfin, qu’elle joue souvent sur des biais inconscients ou des peurs archaïques (la crainte ancestrale de la famine, qui nous pousse à stocker des pâtes en cas d’épidémie alors que les supermarchés sont régulièrement approvisionnés et qu’aucune rupture de stock n’est à redouter, en est un bon exemple). Nous nous retrouvons entraînés non seulement par son message, mais par l’exemple des autres et surtout par nos propres peurs inconscientes.

Nous devons donc nous méfier de nous-mêmes autant que d’elles et garder la tête froide, car ces campagnes peuvent nous entraîner à réellement décrocher de la réalité.

Note : Comme pour la plupart des problématiques des USA, la situation décrite ci-dessous est parfaitement transposable à la France.


Par Caitlin Johnstone
Paru sur le blog de l’auteur sous le titre This Absolute Bullshit Would Not Be Possible Without Propaganda


Donc, pour l’instant, nous avons Trump contre Biden. Un président ploutocrate incompétent qui se présente comme un champion du peuple contre l’establishment tout en encourageant la sociopathie habituelle des Républicains, contre un autoritaire belliciste trop atteint pour énoncer une phrase cohérente et qui semble bien, de plus en plus visiblement, être un violeur.

Il va sans dire que c’est totalement aberrant.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Comment en sommes-nous arrivés au point où la compétition électorale pour diriger le gouvernement le plus puissant de la planète oppose un violeur raciste, belliciste et dément de droite à un autre violeur raciste, belliciste et dément de droite ? Comment diable cette aberration a-t-elle pu se produire ?

Il y a un certain nombre de facteurs, notamment des « fuites » anonymes et non corroborées de la part des services de renseignement américains concernant un supposé soutien de la Russie à la campagne de Bernie Sanders et une manœuvre coordonnée de la direction du Parti démocrate (dont l’ancien président Obama) pour saboter Sanders en dernière minute, juste avant le Super Tuesday [jour du vote des Primaires, NdT]

Mais le facteur principal, et de loin, a été la propagande des médias nationaux. La propagande pendant la saison des Primaires bien sûr, avec la presse milliardaire montrant un parti pris très clair et indéniable contre Bernie Sanders, dès le tout début de la course à l’investiture. Si la campagne de Sanders avait bénéficié d’une couverture médiatique normale, en qualité et en quantité, pour un candidat de sa stature, il aurait sans doute reçu beaucoup plus de soutiens. Nier que les messages médiatiques biaisés ont un effet équivaudrait à nier que la publicité, une industrie qui pèse des billions de dollars, a un effet.

(Tweet : « La couverture de Sanders par CNN a été 3X plus négative que celle de Biden à la suite de leurs grands succès aux primaires. »)

Mais cela va beaucoup plus loin que cela. L’influence de la propagande des médias sur la course des Primaires démocrates ne s’est pas limitée à la propagande employée pendant la compétition proprement dite ; elle en avait jeté les bases bien avant.

Sans avoir été élevé dans un environnement médiatique saturé par la propagande de l’establishment, il ne viendrait jamais à l’idée de quiconque, jamais, de décrire un extrémiste autoritaire violent tel que Joe Biden comme un « modéré ». Il ne viendrait jamais à l’idée de quiconque de considérer ce cinglé comme « éligible ». Il ne viendrait certainement jamais à l’esprit de quiconque qu’il devrait se présenter sur la plate-forme de ce qui passe pour l’aile politique gauche américaine.

Joe Biden était un politicien horrible, malfaisant bien avant que les allégations de viol à son encontre ne soient rendues publiques et qu’il perde ses facultés cognitives. Si les gens pouvaient poser un regard neuf et non manipulé sur quelqu’un qui a dédié toute sa carrière politique à l’exploitation néolibérale dans son pays et à des meurtres de masse néocons à l’étranger, quelqu’un qui se vante ouvertement d’être l’auteur des documents fondateurs du Patriot Act des USA, quelqu’un qui promet aux riches donateurs que « rien ne changera fondamentalement » s’il est élu – ce qui, d’après leur expérience, peut être cru sur parole -, il ne leur viendrait jamais à l’esprit qu’il pourrait se présenter à une fonction d’élu, quelle qu’elle soit, où que ce soit, a fortiori à proximité des plus puissants de ce monde.

Ce n’est que grâce à la capacité des médias de masse à construire une illusion de normalité que cette aberration a été rendue possible. La façon dont la classe ploutocratique contrôle les médias leur a donné la capacité de persuader les gens de la normalité de l’extrémisme ubuesque, et de l’extrémisme supposé des saines objections aux malversations oligarchiques.

(Tweet : Construction de la normalité 

Par « Construction de la normalité « , j’entends la façon dont la classe politico-médiatique, détenue par les ploutocrates, déverse des quantités massives d’énergie jour après jour pour faire paraître normal le ridicule et horrible statu quo.)

C’est le cas non seulement pour cette course aberrante à la présidence des États-Unis, mais pour toutes les autres aberrations. Un monde où des gouvernements puissants attaquent, détruisent, affament et sapent les gouvernements plus faibles qui refusent de se plier à leurs intérêts, un monde où les riches continuent de voler de plus en plus de richesses à une classe ouvrière de plus en plus appauvrie et utilisent le levier que la richesse leur donne pour voler encore davantage, un monde où les gouvernements exigent de plus en plus d’opacité pour eux-mêmes et de plus en plus de transparence de la part de leurs citoyens, un monde où la police est de plus en plus militarisée et où la liberté d’expression est de plus en plus restreinte, un monde où la réponse à une pandémie mondiale n’est pas de se rassembler et de la vaincre, mais de faire avancer des programmes autoritaires préexistants et de préparer des plate-formes pour de nouvelles escalades de la guerre froide contre la Chine.

Rien de tout cela n’aurait été possible si nous n’avions pas tous été élevés dans une atmosphère de manipulation et d’obscurantisme à grande échelle. Aucun d’entre nous n’accepterait jamais un tel monde sans avoir été manipulé, et c’est exactement ce qu’ils nous ont fait.

Nous n’utiliserons pas collectivement notre supériorité numérique pour forcer un changement de ce statu quo oppresseur tant que nous ne trouverons pas un moyen de nous libérer de notre lien psychique avec la machine à propagande de l’establishment, et nous ne trouverons pas de moyen de le faire tant que nous ne changerons pas quelque chose en nous-mêmes sur notre relation, en tant qu’espèce, aux rationalisations intellectuelles. Mais à mesure que les choses deviendront de plus en plus étranges et imprévisibles, des angles morts s’ouvriront dans nos schémas préexistants. Lorsque les schémas se dégradent au point d’être imprévisibles, tout devient possible.

Nous en sommes à un point où nous devons nous adapter ou mourir en tant qu’espèce, et nous devrons nous libérer des aberrations pour faire le grand saut. Et putain, nous serions bien capables d’y arriver.

Traduction et note d’introduction Corinne Autey-Roussel pour Entelekheia
Photo Public Domain Pictures/Pixabay

Ajouter un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :