Qui contrôle l’OMS ?

Donald Trump a annoncé que les USA mettraient fin à leurs subsides à l’OMS pendant 60 à 90 jours au prétexte qu’elle serait « trop déférente envers Pékin ». Qu’en est-il réellement ? La Chine a-t-elle pris le contrôle de l’OMS comme le président des USA le suggère ?

Autre question, à quel point cet arrêt des financements par les USA est-il significatif, sachant que de toutes façons, ils ont des années d’arriérés de paiements et qu’une entité américaine de tout premier plan, la Fondation Bill & Melinda Gates, non seulement garde toute sa place, mais a fortement augmenté sa contribution à l’OMS juste après l’annonce de Trump ?


Par Phil Miller
Paru sur The Daily Maverick/Declassified UK sous le titre Who controls WHO?


Certains gouvernements occidentaux ne suivant pas les conseils de l’Organisation mondiale de la santé dans la lutte contre le coronavirus, des personnalités conservatrices, aux États-Unis et au Royaume-Uni, cherchent à discréditer l’organisme des Nations unies en le qualifiant de pro-Chine. Mais la Grande-Bretagne et les États-Unis eux-mêmes sont les principaux bailleurs de fonds de l’OMS et comptent parmi ses principaux acteurs.
  • Un médecin britannique personnellement soutenu par Boris Johnson est envoyé spécial de l’OMS pour le Covid-19
  • L’ancien ministre de la santé du Parti conservateur britannique occupe également un poste de haut niveau à l’OMS
  • Les donateurs occidentaux donnent à l’OMS plus d’argent que la Chine, malgré les affirmations des médias

L‘Organisation mondiale de la santé (OMS) est attaquée par des politiciens occidentaux, du président américain Donald Trump à l’ancien chef du parti conservateur britannique Iain Duncan Smith, en passant par certains médias conservateurs. [*]

Selon Trump, l’OMS a « mal répondu » au coronavirus et « semble très partiale à l’égard de la Chine ».

Duncan Smith a déclaré à Sky News : « Je pense que l’OMS a passé beaucoup de temps à s’en prendre aux gouvernements occidentaux sur la façon dont ils se sont comportés face à cette épidémie particulière et n’a fait que des éloges aux Chinois ».

Ses préoccupations ont été reprises par son collègue, Bob Seely, membre de la commission parlementaire des affaires étrangères, qui a fait part de ses préoccupations au Mail On Sunday : « Nous voyons les dégâts horribles qu’une pandémie peut causer alors que l’OMS a fait preuve de mollesse à l’égard de la Chine ». Une source du cabinet britannique a déclaré au même journal que le directeur général de l’OMS était « un bouclier pour Pékin ».

Ces affirmations détournent l’attention du public de la façon dont Trump et Boris Johnson gèrent la pandémie sur un ennemi habituel, le Parti communiste chinois. Ces allégations surviennent au moment où le personnel médical britannique critique le gouvernement tory de Johnson pour ne pas lui avoir fourni d’équipements de protection individuelle (EPI) conformes aux normes de l’OMS.

Au début de la crise du coronavirus, Johnson n’a guère tenu compte des conseils de l’OMS en termes de tests de masse, d’achat d’EPI, de respirateurs et d’oxygène, laissant la Grande-Bretagne dangereusement démunie face à la pandémie.

Au moins 17 membres du personnel médical britannique sont aujourd’hui morts du coronavirus, dont une infirmière de 36 ans, et certains de leurs proches endeuillés attribuent leur décès à l’absence d’un EPI approprié.

La démocratie à l’OMS

Ce n’est pas la première fois que l’OMS est critiquée pour sa réponse à une maladie infectieuse. En 2014, l’OMS a été accusée de réagir trop lentement à l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest, en particulier en Guinée, qui est un proche allié de la France.

Des emails internes obtenus par l’Associated Press ont révélé que la direction de l’OMS était réticente à appeler à l’urgence au cas où les pays touchés par le virus Ebola l’interpréteraient comme un « acte hostile ». Les responsables guinéens ont fait pression sur l’OMS pour qu’elle ne signale que les cas confirmés afin de « rassurer les expatriés travaillant dans l’industrie minière ».

Cet incident a donné une mauvaise image à la directrice générale sortante de l’OMS, le Dr Margaret Chan, une médecin chinoise née sous la domination britannique à Hong Kong, et en 2016, l’OMS a entamé un processus démocratique pour nommer son successeur.

La Grande-Bretagne est souvent désireuse de s’assurer un rôle de leader au sein des organismes des Nations Unies et le gouvernement britannique a proposé le Dr David Nabarro, un vétéran britannique du secteur de l’aide internationale, comme candidat à la succession de Chan.

Le Dr David Nabarro, à droite, s’exprimant lors d’une conférence sur la grippe aviaire à Pékin en 2006. (Photo: EPA / Elizabeth Dalziel / Pool)

La campagne de Nabarro avait obtenu l’appui du ministre britannique des affaires étrangères de l’époque, Boris Johnson, qui l’a décrit comme « parfaitement adapté à ce poste ». Jeremy Hunt, alors ministre de la santé, et Priti Patel, alors ministre du développement, ont également soutenu Nabarro.

Le gouvernement britannique a dépensé 101 000 livres sterling pour financer la campagne de Nabarro, lui permettant ainsi de voyager à travers le monde, y compris avec une escale de 6 188 livres sterling à Shanghai pour s’y présenter sous son meilleur jour lors d’une conférence de l’OMS.

Pendant ce temps, le gouvernement éthiopien a mis son ministre des affaires étrangères, le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, dans la course et l’a parrainé pour qu’il fasse un tour du monde similaire à celui de Nabarro. Le Pakistan, la France, l’Italie et la Hongrie ont également présenté leurs candidats.

Le candidat éthiopien a reçu un soutien enthousiaste d’Andrew Mitchell, ancien secrétaire britannique au développement international et député conservateur, selon qui Tedros avait la capacité d’ « améliorer la santé de milliards de personnes dans le monde ».

Le vote final en mai 2017 s’est traduit par une course à deux entre l’Éthiopien et le Britannique, Tedros l’emportant par 133 voix contre 50.

Tedros étant désormais à la tête de l’OMS, il pouvait choisir son équipe d’experts. Plutôt que de sanctionner la Grande-Bretagne pour s’être présentée contre lui, parmi ses plus hautes nominations figurait Jane Ellison, une politicienne tory britannique qui avait récemment occupé le poste de ministre de la santé publique au sein du gouvernement britannique.

Jane Ellison signe un accord pour le gouvernement britannique en 2016 sous le regard de son collègue Liam Fox, à l’extrême droite. (Photo: EPA / Andy Rain)

Elle a été nommée directrice générale adjointe de l’OMS et est actuellement directrice exécutive, avec le pouvoir de signer des accords avec les donateurs et d’allouer des budgets. Sur les 20 plus hauts responsables de l’OMS, la moitié sont originaires d’Europe, des États-Unis ou du Canada, et un seul est originaire de Chine.

Le Royaume-Uni a ensuite travaillé en étroite collaboration avec Tedros lors de l’épidémie d’Ebola au Nord-Kivu en RDC de 2018-19, où le Département britannique pour le développement international a été félicité par l’OMS en tant que principal donateur à ses efforts de secours.

Cette coopération n’a fait que se renforcer avec l’épidémie de coronavirus, après que Tedros ait nommé son ancien rival, le Britannique David Nabarro, comme l’un de ses six envoyés spéciaux pour le Covid-19 en février 2020. Dans ce rôle, Nabarro a exhorté les pays à suivre les conseils de l’OMS sur la gestion de crise du nouveau coronavirus.

Cette présence de personnalités approuvées par le gouvernement britannique, telles qu’Ellison et Nabarro, au sommet de l’OMS est souvent négligée par ceux qui cherchent à présenter l’organisation comme pro-chinoise.

Par exemple, une critique de l’OMS publiée dans le Mail on Sunday a été écrite par Ian Birrell, un ancien rédacteur de discours de David Cameron, sous qui Ellison a été ministre de la santé. Bien que connaissant très bien la direction du Parti conservateur, Birrell a omis toute mention d’Ellison.

L’angle éthiopien

De nombreux critiques, dont Birrell, ont exprimé des inquiétudes quant au fait que Tedros ait servi sous un régime répressif qui avait des liens étroits avec la Chine. Birrell a posé une question à laquelle il a lui-même répondu :

« Alors pourquoi le Dr Tedros aurait-il des sympathies envers la Chine ? Peut-être cela remonte-t-il à ses mandats en tant qu’homme politique éthiopien de premier plan. Il a occupé des postes de haut niveau sous Meles Zenawi, dirigeant d’une dictature brutale étroitement liée à Pékin, et qui admirait le modèle de développement autoritaire du régime ».

Tedros a servi de 2003 à 2016 dans un régime répressif – qui emprisonnait les opposants politiques et étouffait toute dissidence – en tant que ministre de la santé , et plus tard en tant que ministre des affaires étrangères. Cependant, il est difficile de prétendre que l’Éthiopie était particulièrement pro-Chine pendant cette période. Le régime recevait aussi bien de nombreuses aides des États-Unis et du Royaume-Uni (376 millions de livres sterling en 2015) que de la Chine.

Boris Johnson et Theresa May accueillent le dictateur éthiopien Hailemariam Desalegn Boshe, successeur de Zenawi, à Downing Street en 2017. (Photo: EPA / Andy Rain)

En tant que ministre des affaires étrangères de l’Éthiopie de 2012 à 2016, Tedros entretenait une relation étroite avec le gouvernement britannique. Une demande d’accès à l’information [requête FOIA, demande de déclassification de documents secrets par voie de tribunaux, NdT] présentée par Declassified UK a révélé qu’un haut responsable de la sécurité, Olly Robbins, avait rencontré le Dr Tedros en février 2016 à Addis-Abeba pour « approfondir la coopération du Royaume-Uni avec l’Éthiopie » sur l’arrêt de la migration de l’Afrique de l’Est vers l’Europe.

Non seulement le Royaume-Uni a tenu à soutenir les gardes-frontières d’un régime répressif, mais il a également dépensé plus d’un million de livres sterling pour former des soldats éthiopiens. Et ce, malgré le fait qu’un Britannique d’origine éthiopienne, Andy Tsege, était détenu dans le couloir de la mort en Éthiopie pour avoir critiqué le parti au pouvoir.

La famille de Tsege a critiqué Boris Johnson, alors ministre britannique des affaires étrangères, pour ne pas avoir suffisamment évoqué la question avec son homologue, Tedros. Certains soupçonnaient que le Royaume-Uni ne voulait pas mettre en péril ses liens commerciaux et de sécurité avec ce pays d’Afrique de l’Est.

Taïwan

L’OMS a également été critiquée pour son refus de reconnaître Taïwan comme un État souverain, pour son insistance à la considérer comme une province de Chine afin d’apaiser le régime de Pékin, et pour ne pas avoir tenu compte de ses avertissements concernant la propagation du coronavirus en Chine continentale.

Le Dr Bruce Aylward, directeur général adjoint de l’OMS, a esquivé les questions d’un journaliste sur Taïwan, au cours d’une interview vidéo, apparemment en éteignant la connexion de l’ordinateur.

Bruce Aylward parle de COVID-19 au siège de l’OMS à Genève. (Photo: EPA-EFE / Salvatore Di Nolfi)

Cependant, le gouvernement britannique lui-même « ne reconnaît pas Taïwan en tant qu’État et n’a pas de relations diplomatiques avec Taïwan » – non plus que les États-Unis ou l’Australie. Seuls 14 membres des Nations Unies reconnaissent officiellement Taïwan, qui ne fait de plus partie d’aucune agence des Nations Unies.

Le récent refus de l’OMS de parler de Taïwan est particulièrement pertinent car ce pays aurait sonné l’alarme sur le coronavirus plus tôt que Pékin. Taïwan affirme avoir déclaré à l’OMS le 31 décembre 2019 que le personnel médical de Wuhan était tombé malade, signe de transmission interhumaine.

Il est également allégué que l’OMS a ignoré cette information de Taïwan, et il semble que ce ne soit que le 23 janvier, lorsque Wuhan a été mis en quarantaine, que l’OMS a annoncé une « contagion entre humains ». Les critiques affirment que ce délai de trois semaines, en janvier, a laissé le temps au virus de se propager à d’autres pays.

Peut-être, mais il a fallu deux mois supplémentaires avant que le Premier ministre britannique Johnson n’annonce un confinement partiel le 23 mars, date à laquelle plus de 300 personnes étaient mortes en Grande-Bretagne.

Comme Declassified UK l’a déjà documenté, Johnson n’a guère tenu compte, au cours de cette période de deux mois, des conseils de l’OMS en termes de tests de masse, d’achat d’EPI, de respirateurs et d’oxygène – des retards qui ont laissé son pays démuni face à la pandémie.

Il n’est pas certain que si l’OMS avait averti le monde plus tôt en janvier, le Royaume-Uni aurait utilisé ce temps supplémentaire pour se préparer.

Suivez la piste de l’argent

La semaine dernière, le magazine d’investigation britannique Private Eye a demandé pourquoi l’OMS était « si indulgente envers la Chine » et a suggéré que son « repli pourrait être simplement lié à la précarité de sa situation financière, qui la rend de plus en plus dépendante de Pékin ». Il a déclaré que le plus grand bailleur de fonds de l’OMS, les États-Unis, était en retard sur ses paiements et que « la Chine, deuxième contributeur, est plus fiable ».

En fait, il y a d’autres pays et organisations, en dehors des États-Unis, qui donnent plus d’argent que la Chine à l’OMS.

En ce qui concerne les contributions à l’OMS, qui sont obligatoires pour les États membres et varient en fonction de leur richesse, la Chine a donné le troisième montant le plus élevé en 2018-19, derrière les États-Unis et le Japon. L’Allemagne, la France et le Royaume-Uni ont été les grands donateurs suivants.

L’OMS reçoit également des contributions volontaires des États, qui peuvent être beaucoup plus importantes que leurs contributions obligatoires. Là encore, les États-Unis sont les plus gros contributeurs dans cette catégorie, suivis du Royaume-Uni et de l’Allemagne.

Si l’on combine les contributions obligatoires et volontaires pour 2018-19, la Chine était le sixième pays donateur de l’OMS par ordre d’importance des contributions financières, selon son bureau de presse.

Bill Gates est assis à côté de Margaret Chan, alors directrice générale de l’OMS, au siège de l’organisation en 2011. (Photo: EPA / Salvatore Di Nolfi)

Si l’on inclut tous les donateurs privés, la Chine ne figure même pas parmi les dix premiers bailleurs de fonds de l’OMS pour 2018-19. La Fondation Bill et Melinda Gates est le deuxième bailleur de fonds de l’OMS après le gouvernement américain.

Selon un rapport de Global Justice Now, la Fondation Gates a un accès considérable à la direction de l’OMS et une grande partie de son financement est liée à des projets particuliers qu’elle souhaite soutenir, ce qui lui permet d’exercer une influence sur la direction de l’organisation.

Dans une interview accordée en 2017 au magazine conservateur Spectator, Gates a lancé un avertissement : « Si les gens ne s’inquiètent pas des pandémies qui pourraient survenir en Grande-Bretagne, alors ils devraient le faire… Si vous demandez ce qui, dans le monde, est le plus susceptible de surgir et de tuer 10 millions de personnes supplémentaires, c’est absolument une pandémie. »

Le Dr Tedros a rejeté les accusations selon lesquelles l’OMS est « centrée sur la Chine » lors d’une conférence de presse le 8 avril : « Nous sommes proches de chaque nation, nous sommes aveugles aux couleurs ».

Phil Miller est reporter pour Declassified UK, une organisation de journalisme d’investigation dédiée à la politique étrangère, militaire et de renseignement de la Grande-Bretagne. Comptes Twitter @declassifieduk et @pmillerinfo

Traduction et note d’introduction Corinne Autey-Roussel pour Entelekheia
Illustration Miguel Á. Padriñán/Pixabay

[*] Note de la traduction :

Bien que les attaques contre l’OMS émanent principalement de publications conservatrices américaines et britanniques, les organes de presse de centre-gauche libérale tels que CNN (USA) ou le Guardian (UK) s’en sont largement fait l’écho.

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