La Chine ne dominera jamais le monde

Les anciennes puissances coloniales ont tendance à projeter leur mentalité sur les autres pays, c’est-à-dire à interpréter leurs actions dans les termes qui leur sont les plus familiers : domination, hégémonisme, pillage, colonisation, etc. Ce n’est qu’un biais culturel. D’autres pays, d’autres cultures, peuvent avoir des motivations toutes autres que celles qui leur sont prêtées et des processus mentaux différents. Ne pas chercher à les comprendre, ne pas en tenir compte ou s’entêter dans ses interprétations erronées sont des fautes diplomatiques et stratégiques. Par exemple, comme son histoire – et les expatriés occidentaux qui y vivent – en témoignent, l’Extrême-Orient n’emprunte pas les mêmes circuits mentaux que l’Occident. Or, dans un monde de plus en plus multilatéral et interconnecté, il serait urgent de sortir de nos idées préconçues et de tenter de comprendre à qui nous avons affaire à travers l’empathie cognitive, un exercice qui consiste à se mettre mentalement à la place des autres, de façon à maîtriser les enjeux économiques et géopolitiques bilatéraux. Le diplomate émérite Dominique de Villepin ne se lasse pas de le rappeler, même si sa parole tombe malheureusement dans un désert d’incompréhension.

Donc, pour changer de nos experts sinologues « éduqués » sur la culture chinoise aux États-Unis, laissons la parole à une personne chinoise de Chine : son pays souhaite-t-il imposer sa domination au monde ?


Par James Tam
Paru sur le blog de l’auteur et Dotdotnews sous le titre China Will Never Rule the World


Vers 400 avant J.-C., Thucydide avait analysé l’histoire des conflits entre cités en Grèce et avait conclu que la guerre est presque inévitable entre une puissance montante et la principale puissance installée. Ce piège de Thucydide allégué est non seulement difficile à concevoir, mais aussi anachronique et trompeur lorsqu’il s’agit d’une rivalité innécessaire comme celle qui existe entre la Chine et l’Amérique aujourd’hui.

Par son échelle et sa complexité, la compétition entre Sparte et Athènes à l’époque de Thucydide, avec une population totale combinée de quelques centaines de milliers d’habitants tout au plus, était une guerre entre tribus. L’utiliser pour caractériser la dynamique mondiale entre la Chine et les États-Unis au XXIe siècle n’a pas plus de sens que de modéliser la Troisième Guerre mondiale d’après la grande guerre de la mafia en Sicile.

Plus important encore, depuis au moins deux millénaires, la politique étrangère de la Chine est différente, voire opposée aux traditions impérialistes occidentales.

Toute discussion sur la morale mise à part, la plupart des empires occidentaux avaient des raisons rationnelles de s’étendre. Comme leur taille et leur population allaient de petites à modérées, ils avaient besoin de terres, de ressources et de plate-formes d’observation militaires. Certains cherchaient également à contrôler des routes commerciales lucratives qui, ironiquement, menaient souvent en Perse, en Inde et en Chine. Sous l’impulsion de la Révolution industrielle, certaines petites nations européennes ont connu un bond en avant en termes de prouesses militaires et de productivité, ce qui leur a permis de coloniser à des échelles sans précédent. Mais les facteurs sous-jacents n’avaient pas changé.

Pour sa part, la Chine n’a jamais aspiré à devenir une puissance impériale de type occidental pour une raison simple et sensée : il n’y a aucun bénéfice pour un pays comme la Chine à diriger les affaires du monde.

La Chine a atteint sa frontière naturelle il y a des millénaires, et a été largement autosuffisante depuis. L’augmentation des terres et de la population serait un fardeau plutôt qu’un atout. Les différends qui subsistent aujourd’hui à ses immenses frontières sont principalement des vestiges historiques, et non des problèmes territoriaux. C’est pourquoi ils peuvent s’éterniser si toutes les parties concernées s’engagent à ne pas réveiller le chat qui dort, aussi longtemps qu’il voudra bien dormir.

La priorité nationale de la Chine a toujours été la consolidation interne plutôt que la conquête externe.

Pendant presque toute son histoire, la Chine a essayé de se tenir à l’écart plutôt que d’assujettir ou de coloniser des étrangers, même lorsqu’elle en avait la capacité. La Chine a construit son mur bien des siècles avant l’apparition du nom de famille Trump, mais elle n’a revendiqué aucun droit de propriété intellectuelle.

Cependant, les personnes ayant des gènes de flibustier dans le sang peuvent trouver l’approche chinoise suspecte. Ils ne peuvent pas croire que quiconque préfère le travail au pillage direct ou indirect. Ils ne réalisent pas que le banditisme est toxique et qu’il crée une dépendance au sein d’une nation.

Les Chinois se soucient traditionnellement beaucoup de viabilité à long terme pour les générations futures, ce qui est sans doute le seul objectif valable pour une communauté humaine. Toute répugnance morale mise à part, les richesses acquises par la rapine et l’esclavage affaiblissent et ruinent certainement les générations futures. En outre, avec le temps, la cupidité, l’indolence et la stupidité se multiplient comme des agents pathogènes dans le système. L’Amérique dépense aujourd’hui dix dollars en armes à feu pour chaque billet de cinq dollars dont elle s’empare, à condition que l’argent finisse dans les bonnes poches. Sa démocratie devrait prendre l’arithmétique plus au sérieux.

Historiquement, l’économie de la Chine était essentiellement intérieure.

Les pays étrangers avaient du mal à accéder à l’Empire du Milieu, qui était commercialement reclus. Lorsque Lord Macartney s’y est rendu à la fin du XVIIIe siècle, l’empereur Qianlong lui a dit que la Chine avait déjà tout ce qu’il lui fallait, alors, merci et au revoir, George. Qianlong ne savait absolument pas que la technologie occidentale était sur le point de bouleverser le monde. La Chine a rapidement payé cette ignorance et cette arrogance au prix fort. [*]

Deux siècles plus tard, le monde a longtemps été interconnecté par les colonisateurs du XIXe siècle, et changé de manière irréversible par l’industrie et le commerce international. L’Empire du Milieu s’est également réincarné, et la nouvelle Chine accepte enfin la proposition de libre-échange de Lord Macartney. Brique par brique, la Chine supprime ses barrières historiques au commerce et aux échanges. Tous les voisins planétaires sont désormais des amis potentiels et des partenaires commerciaux. Qu’on le veuille ou non, l’humanité est désormais une communauté à destinée commune. Il n’y a pas de retour en arrière possible. Les quelques personnes qui restent allergiques aux Chinois feront ce qu’elles veulent et peuvent gentiment rester à l’écart. Ne nous appelez pas, et nous ne vous dérangerons en aucune façon pour les siècles à venir. En tant que pays, la Chine a plus d’expérience que quiconque en matière de distanciation internationale.

Peu d’empires historiques ont pu se permettre l’attitude de semi-réclusion de la Chine ; les États-Unis sont ironiquement une exception notable. La domination mondiale n’a pas plus de sens pour les États-Unis que pour la Chine. Il n’est pas dans l’intérêt national des méga-pays dotés d’un marché intérieur autosuffisant de s’engager dans de la piraterie ou du néocolonialisme. Malheureusement, l’Amérique a hérité de la mentalité d’une petite nation façonnée dans des circonstances très différentes [la Grande-Bretagne de l’époque de l’Empire britannique, NdT].

Il est temps pour les Américains de se réveiller, de se calmer et de tourner leur regard vers l’intérieur. Ils forment une grande famille de chanceux assis sur la terre la plus riche de la planète. La chose la plus sensée à faire dans cette position est de consolider et d’entretenir, plutôt que de bâtir un héritage de piraterie militaire et d’escroquerie financière. L’Amérique devrait se concentrer sur ce qui est le mieux pour son jeune pays plutôt que de ruiner les autres, et travailler à renforcer ses générations futures. Se soucier de ses descendants, les doter de compétences utiles est un instinct animal fondamental. Si les oiseaux et les singes peuvent le faire, les Américains le peuvent aussi.

Ramener l’ambition américaine à la raison en ferait un pays différent – vraiment grand pour la première fois – et du monde un endroit plus sûr. Le piège de Thucydide, à la mode il y a plus de deux mille ans parmi les cités-états tribales, est archaïque et hors de propos dans le contexte du XXIe siècle.

James Tam est écrivain. Ses nouvelles ont été incluses dans des anthologies par le Hong Kong Writers Circle, l’Asia Literary Review, Hong Kong Writers, Ethos Books of Singapore, et Akashic Books (New York). Son dernier roman est Man’s Last Song.

Traduction et note d’introduction Corinne Autey-Roussel pour Entelekheia
Photo : Grande muraille de Chine, JL W/Pixabay

[*] Note de la traduction : voir l’article « Guerres de l’opium : le viol de la Chine par les puissances occidentales ».

Ajouter un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :