Notre bourbier civilisationnel – l’incapacité à regarder la vérité en face

Nous croulons sous une avalanche de sornettes. Les politiciens ne s’encombrent pas de faits. La science se conduit à coups de communiqués de presse. L’éducation universitaire récompense les sornettes et sanctionne la pensée critique. La culture des start-up élève les sornettes au rang des beaux-arts. Des publicitaires nous adressent des clins d’yeux complices, nous invitent à les rejoindre dans le décryptage de sornettes – et profitent de notre garde baissée pour nous soumettre à un tir de barrage secondaire de sornettes. La majorité des activités administratives, que ce soit dans le secteur privé ou public, semble ne pas être grand-chose de plus qu’un exercice sophistiqué de réassemblage combinatoire de sornettes. » – Bullshit Syllabus, Carl T. Bergstrom et Jevin West. 

La communication a envahi les moindres recoins des médias et de la politique en Occident. Nous ployons littéralement sous un amoncellement de foutaises. Tout se prête à des « narratives » plus ou moins divorcées de la réalité, à un point tel que bien souvent, il nous est difficile de la voir – et qu’il nous est devenu presque impossible de l’affronter. Pendant ce temps, des pays ancrés dans la réalité, notamment en Asie, avancent à grands pas. Où est le scarabée d’or junguien qui nous tirera de notre bulle de mensonges à nous-mêmes, de notre culture du « fake » institutionnalisé, de notre repli frileux sur des « valeurs » fantasmées et qui nous permettra de penser différemment, de reprendre pied dans le monde réel, avec toutes ses nuances, ses différences culturelles (non, le monde entier ne pense pas comme l’Occident et non, il n’est pas souhaitable qu’il le fasse, à nous aussi de nous adapter aux autres), et avec ses donnes économiques inflexibles (non, le néolibéralisme et l’européisme ne marchent pas et non, même avec la meilleure volonté du monde, ils ne marcheront jamais), avant de nous retrouver tiers-mondisés ?

Dans ce très bel essai qui mêle économie, géopolitique, poésie, histoire et philosophie, Alastair Crooke le voit dans le coronavirus.


Par Alastair Crooke
Paru sur Strategic Culture Foundation sous le titre Our Civilisational Quagmire – Looking Truth in the Eye


Tout d’abord, la base : Si vous ne résolvez pas la biologie, l’économie ne se redressera pas. Voilà où nous en sommes aujourd’hui. Un état d’esprit « exceptionnaliste » psychorigide a entraîné – quelle surprise – un résultat exceptionnaliste. Nous avons eu à la fois un déluge de décès évitables et, clairement, une quantité stupéfiante de dégâts économiques potentiellement évitables (même si certains d’entre eux étaient destinés à se produire de toutes façons).

C’est le pire résultat possible. Au départ, en retardant le contrôle de la pandémie par crainte de nuire à l’économie, les dirigeants politiques (en particulier les anglo-saxons) ont mis en œuvre des (demi) mesures tardives (alors que le virus avait déjà pris le dessus) et sont maintenant paniqués par la flambée des coûts liés à leurs erreurs initiales – et poussent donc à essayer de « rouvrir » dès qu’ils l’oseront.

Mais la question biologique n’est pas résolue et la tension liée à la tentative d’aller simultanément dans des directions opposées déclenche un feu de broussailles politique.

Dans la guerre américaine entre « Bleus et Rouges » [les « Bleus » sont les États démocrates des USA, les « Rouges » les États à dominante républicaine, NdT], certains États imposent le retour au travail (en menaçant les absents de sanctions sévères), tandis que d’autres imposent exactement le contraire : des ordres de « rester chez soi » sous peine d’amendes. Cette absurdité atteint parfois des sommets, par exemple dans la petite ville américaine de Bristol, dont la moitié se trouve au Tennessee et l’autre en Virginie, à cheval sur la frontière entre les deux États. La moitié de ses citoyens s’activent dans une économie ouverte, et l’autre moitié hiberne dans un état de confinement. Il n’est pas étonnant que les gens perdent confiance dans la sagesse de leurs dirigeants.

Aujourd’hui, une autre retombée s’est fait jour : la guerre politique. Les « patriotes » voient chez les « Bleus » une volonté délibérée de maintenir l’économie en état d’arrêt, au détriment des perspectives de novembre pour la réélection du chef des « Rouges ». Mais ils considèrent également que le coronavirus est un programme mondialiste synthétique conçu, et exagéré, pour voler les libertés des peuples. Et dans ce brouet fétide, le candidat « bleu » [Biden, NdT] et l’ancien président américain, entre autres, sont explicitement dénoncés comme « traîtres » (pour leur rôle dans l’Obamagate).

Et, alors que les tempéraments nationaux s’échauffent, la pensée en bulle close exige des diversions – avec des étrangers à blâmer – de peur que les Bleus ne commencent à marquer des points politiques en pointant du doigt la réponse tardive de l’administration Trump à la crise du Covid-19.

Ainsi, les relations avec la Chine sont donc condamnées à la glaciation. La loi sur les droits de l’homme ouïghour [Uyghur Human Rights Act] et la loi sur la responsabilité du Covid-19 [Covid-19 Accountability Act] sont en attente de promulgation. Cette dernière, si elle est adoptée, accorderait à Trump soixante jours pour certifier que la Chine a pleinement rendu des comptes à un organisme indépendant, comme l’ONU, sur les circonstances dans lesquelles le virus est apparu, qu’elle a fermé tous ses marchés à risque et qu’elle a libéré tous les « militants pour la démocratie » de Hong Kong récemment arrêtés.

Dans le cas contraire, Trump serait autorisé à imposer des sanctions telles qu’un gel des actifs, des interdictions de voyage, des révocations de visas, et à restreindre l’accès des entreprises chinoises au système bancaire et aux marchés des capitaux américains. Mais aucune de ces deux propositions de lois – aussi incendiaires soient-elles – n’est aussi incendiaire que le lent « retour en arrière » de Washington sur son engagement à adopter la politique « Une seule Chine » à l’égard de Taïwan. C’est « la » ligne rouge. La Chine est déjà en colère, et pourrait ne pas jouer les roseaux sous le vent américain beaucoup plus longtemps.

Mais ce n’est pas tout. Les temps sont incertains. L’humeur du public américain est inconstante. Les outils supplémentaires pour assurer le succès de Trump en novembre exigent donc qu’il démontre être un meilleur « ami d’Israël » qu’Obama (en permettant, et même en encourageant l’annexion d’une grande partie de la Cisjordanie), et être tout aussi ferme avec la Russie qu’Obama : « Mon travail consiste à faire de la Syrie un bourbier pour les Russes », a expliqué l’envoyé américain James Jeffries. De même, il faut faire de l’Irak un bourbier pour l’Iran (et donc réparer l’erreur d’Obama de quitter l’Irak « trop tôt ») – et appliquer les sanctions du Conseil de sécurité des Nations unies contre l’Iran (comme le dit Brian Hook), afin que l’Iran soit si durement touché qu’il serait obligé d’adhérer à un nouvel accord nucléaire – un accord bien meilleur que celui d’Obama.

Dans l’ensemble, ne s’agit-il pas d’une recette parfaite pour envenimer les troubles, donner lieu à des retours de boomerang et aggraver l’anémie économique (alors que les racines de l’économie mondiale sont arrachées de leur sol et taillées en pièces) ? Cela l’est – clairement. Cette élection américaine à venir est considérée par les Rouges et les Bleus comme existentielle. C’est peut-être la plus importante pour l’avenir des USA de toute l’histoire du pays.

Toutes ces menaces sont-elles « réelles » ? Probablement pas, mais la Chine accusée de propager le virus et jetée par-dessus bord, et l’annexion de la Cisjordanie et de la vallée du Jourdain le sont. Toutes deux sont des pions des intérêts électoraux nationaux des États-Unis.

Pourtant, le commentateur israélien Gideon Levy dans Haaretz, qui écrit sur l’annexion israélienne des terres palestiniennes, place tous ces événements apparemment sombres sous un jour très différent : l’annexion – bien qu’elle soit « une punition scandaleuse pour les occupés » – n’est-elle pas néanmoins quelque chose qui « mettrait également fin aux mensonges et exigerait que chacun regarde la vérité en face ? Et la vérité est que l’occupation est là pour durer. Il n’y a jamais eu d’intention de faire autrement ». L’annexion, écrit Levy, « s’annonce comme la seule issue à l’impasse, le seul bouleversement possible qui pourrait mettre fin à ce statu quo de désespoir dans lequel nous nous sommes enlisés et qui ne peut mener à rien de bon ».

« C’est précisément l’opposant juré à l’annexion, Shaul Arieli, qui en a le mieux décrit les avantages », estime Levy de manière contre-intuitive. « Dans un article récent (Haaretz, édition hébraïque, 24 avril), Arieli a noté comment l’Autorité palestinienne s’effondrerait ; les accords d’Oslo seraient annulés ; l’image d’Israël serait endommagée et un autre cycle d’effusion de sang risquerait d’éclater. Ce sont là des dangers réels que vous ne pouvez pas prendre à la légère ; mais il [Arieli] dit : « L’étape de l’annexion porterait un grand coup à la situation actuelle et bouleverserait son fragile équilibre ».

Laissons Israël annexer. Qu’il révèle à tous la fausseté du processus de paix. Ce processus « a déjà créé une situation irréversible… car, sans retrait [des colons], [et cela n’arrivera jamais], les Palestiniens ne se retrouveront avec rien d’autre que des bantoustans : Ni un État, ni même un État en forme de plaisanterie », écrit Levy. « Mieux vaut regarder la vérité en face ».

Et n’est-ce pas précisément ce que fait – à sa manière – le coronavirus, par rapport à la géopolitique au sens large – en révélant diverses fragilités et en bouleversant des équilibres instables comme celui de l’Union Européenne ?

Le coronavirus est en quelque sorte en train de devenir le « pivot d’annexion » de la politique mondiale. Les « châtiments scandaleux » infligés par l’Amérique aux Palestiniens, à la Syrie, à l’Iran, à la Russie, à la Chine, etc. N’est-ce pas « ça » ? La même chose que ce que soutient Levy, même si c’est dans un contexte particulier d’annexion ?

La prétention selon laquelle les États-Unis et l’économie mondiale sont sur le point de se redresser, dès que les mesures de contrôle du virus seront levées ; la prétention selon laquelle le Covid-19 est faux (juste une autre « grippe »), la prétention selon laquelle les États-Unis et l’Europe ont des structures politiques et économiques compétentes et résistantes – et la prétention selon laquelle une fois que le Covid sera fini, nous retournerons tous dans le monde d’avant ?

Gideon Levy suggère que « nous devons cesser de le craindre [l’annexion] ». Non, c’est les deux – l’annexion et le coronavirus. Et même leur dire « oui ». Le statisticien Nassim Taleb pense de la même façon : Le coronavirus est une opportunité. « Faites une remise à zéro totale sur le plan professionnel, économique et personnel. Traitez cette chose comme si elle était là pour rester, et assurez-vous que vous pouvez en faire usage ».

Ces mesures s’avèrent être la seule solution pour sortir de nos multiples impasses. Mais elles nous imposent cependant la nécessité de pouvoir regarder la vérité en face. Et nos processus de pensée ont été si longtemps recuits dans le four intellectuel du rationalisme que leur substance s’est desséchée ; ils ont perdu la saveur, la vie et la vérité, et sont devenus à peine plus qu’une nouvelle forme d’égoïsme.

Carl Jung racontait l’histoire du « scarabée d’or ». C’est l’histoire d’une jeune patiente qui se révélait psychologiquement inaccessible. Son processus d’analyse était entravé par ce que Jung décrivait comme une psychorigidité qui se manifestait sous la forme d’une rationalité dominatrice. C’était une Madame Je-Sais-Tout. « Son éducation lui avait fourni une arme parfaitement adaptée à cet objectif, à savoir un rationalisme cartésien très raffiné. Comme les tentatives de Jung pour adoucir son rationalisme se révélaient infructueuses, il s’était pris à espérer « que quelque chose d’inattendu et d’irrationnel se produirait, quelque chose qui ferait éclater la bulle intellectuelle dans laquelle elle s’était enfermée ».

« Un jour, écrit Jung, j’étais assis en face d’elle, le dos à la fenêtre… Elle avait rêvé la nuit précédente que quelqu’un lui avait offert un scarabée en or, un bijou coûteux. Mais pendant qu’elle me racontait ce rêve, j’ai entendu quelque chose taper sur la fenêtre… un insecte… c’était un scarabée, dont la couleur mordorée ressemblait à de l’or… J’ai tendu le scarabée à ma patiente avec les mots : « Voici votre scarabée ».

Jung raconte qu’avec le choc d’une intrusion soudaine venue de nulle part, « son moi naturel allait pouvoir percer l’armure [de sa rationalité bornée] et sa transformation pourrait enfin commencer ».

Non seulement les patients de Jung, mais aussi les civilisations se retrouvent bloquées dans leur propre bulle intellectuelle. Lorsque Les Grenouilles d’Aristophane furent jouées aux Lénéennes [fête similaire aux Dionysies, NdT] en 405 avant J.-C., il était déjà évident pour tous que la civilisation athénienne était dégénérée. Malgré son aspect de comédie bouffonne, Les Grenouilles est une froide réflexion sur le sombre avenir d’Athènes. Son thème était le suivant : puisque les trois plus grands poètes athéniens sont tous morts, le seul remède pour sauver Athènes est d’envoyer Dionysos aux enfers pour ramener avec lui le plus grand de ces poètes. Mais lorsque Dionysos y arrive, « l’ombre d’Euripide » lui demande pourquoi il voudrait ramener un poète ?

Dionysios répond aussitôt : « Mais pour sauver Athènes, bien sûr ».

Pourquoi ? Parce que le rôle le plus important de ces poètes a toujours été de remettre en question, et de révéler la vérité sur les fables dans lesquelles nous vivons tous. Faire éclater la bulle – et offrir une compréhension de notre souffrance et de l’expérience humaine – de manière à la rendre non seulement intelligible, mais aussi – en allant jusqu’aux couches plus profondes de l’expérience humaine accumulée dans la psyché – pour nous permettre d’imaginer l’ « impossible » comme solution.

Euripide habitant encore malheureusement l’autre monde, nous devons nous fier au moins aimable coronavirus pour nous choquer et nous tirer de nos réflexes intellectuels – et pour opérer le mariage alchimique (c’est-à-dire reconstituer l’intégrité) des parties séparées de notre psychisme morcelé.

Alastair Crooke est un ancien diplomate et agent du MI6 britannique. Il a fondé un think tank géopolitique, le Conflicts Forum, basé à Beyrouth.

Traduction et note d’introduction Corinne Autey-Roussel pour Entelekheia
Photo Rihaij / Pixabay

1 réponse

  1. 24 mai 2020

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