Ce n’est pas la faute de Trump

Un titre délibérément provocateur pour un article en forme de constat d’échec amer. L’Amérique est cassée, et ce n’est pas la faute de Trump, ni celle d’Obama, ni celle des présidents précédents : c’est tout un système, une culture de cynisme, de rejet de l’autre et de violence, un socle économique et politique (celui qu’ont posé les Pères fondateurs des USA) qui atteignent aujourd’hui leur limites. Si Trump semble se démarquer des autres présidents, c’est seulement parce qu’il met à nu la réalité de l’Amérique masquée jusque-là avec plus ou moins d’habileté par ses prédécesseurs.

La question que doivent se poser les Américains aujourd’hui est soit celle d’une refonte totale de leurs institutions (à commencer par leur Constitution et leur Cour suprême, qui interdisent depuis trop longtemps des réformes indispensables), soit d’une poursuite inéluctable de l’agonie des USA.


Par Peter Van Buren
Paru sur The American Conservative sous le titre This Is Not Trump’s Fault


Le tueur présumé de George Floyd n’a pas attendu que Trump poste un tweet ou même qu’il prenne ses fonctions, il a un passif de violence depuis deux décennies.

Si vous arrivez à la fin de ceci et que vous pensez que tout ce que je fais est défendre Trump, vous n’aurez pas compris.

Pour la première fois depuis des mois, il n’y a pas d’article en première page sur le Covid. Le remplaçant est la tuerie policière à Minneapolis et le chaos partout ailleurs. Mais l’orientation du discours est familière : il s’agit d’accuser Trump de la tragédie pour le vaincre en novembre.

Pendant des mois, il y a eu des graphiques à gogo sur les infections à Covid, les décès, les respirateurs manquants, tout ce qui pouvait être comptabilisé et qui donnait une mauvaise image de la situation. Lorsque la bourse faisait une hémorragie d’argent, ces chiffres étaient placardés en rouge en une de la presse.

Aujourd’hui, si vous recherchez des informations sur l’impact économique du Covid, cherchez-les là où elles étaient avant que le « virus de Wuhan » ne se transforme en virus de Trump : de retour dans la section business.

La nouvelle qui s’impose aujourd’hui est la mort d’encore un autre homme noir aux mains d’encore un autre flic blanc dans des circonstances douteuses. Si les 100 000 décès du Covid ne peuvent pas ébranler votre foi en Trump, peut-être qu’autre chose le pourra. Aux yeux des médias grand public, c’est bien sûr entièrement la faute de Trump. Le problème est que l’ex-policier de Minneapolis Derek Chauvin, maintenant accusé du meurtre de George Floyd, a déjà tiré sur un suspect, a été impliqué dans une fusillade qui en a tué un autre, et a fait l’objet de 17 plaintes au bas mot pendant ses presque vingt ans de service.

Personne ne l’a poursuivi pour tout cela, y compris Amy Klobuchar [procureur, sénatrice du Minnesota depuis 2007, Démocrate, candidate à la vice-présidence aux côtés de Joe Biden], qui ne sera jamais vice-présidente, en tant que procureur du comté. Amy Klobuchar n’a pas non plus inculpé d’autres policiers dans les plus de deux douzaines d’affaires de décès impliquant la police survenus pendant qu’elle était procureur. Elle a délégué ces décisions à un grand jury. L’actuel procureur général du Minnesota, Keith Ellison, qui était avocat et législateur de l’État lorsque Klobuchar était procureur, a défendu la position de Klobuchar en expliquant que c’était « une pratique courante à l’époque ». Autrement dit, c’était systématique.

Une personne que Klobuchar a systématiquement refusé de poursuivre était l’accusé d’aujourd’hui, Derek Chauvin.

Vous voyez, cette semaine s’est déjà produite. George Bush a eu Rodney King. Sous Bill Clinton, Amadou Diallo avait reçu 41 balles, ce dont se souvient la chanson de Bruce Springsteen American Skin (41 Shots). Pour George W. Bush, c’était Sean Bell. Eric Garner a été étranglé par la police pendant le mandat d’Obama, parallèlement à la fusillade qui a tué Michael Brown à Ferguson, dans le Missouri.

Au bilan des noirs assassinés par la police sous Obama, on peut ajouter Trayvon Martin (2012), Freddie Gray (2015), Tamir Rice (2014), Laquan McDonald (2014) et Eric Garner (2014), sans oublier tous ceux qui n’ont pas été couverts par les médias, NdT.

Barack Obama a déclaré que ce qui s’est passé la semaine dernière au Minnesota « ne devrait pas être normal dans l’Amérique de 2020 » alors qu’en fait, c’est normal depuis un bon moment, y compris sous sa présidence. Après le meurtre de Freddie Gray par la police à Baltimore, dans le Maryland, en 2015, Obama avait qualifié les manifestants de « criminels ». Oups. Mais les médias le couvrent maintenant ; Vox est entré dans le débat en écrivant qu’ « être un ancien président, c’est différent. Maintenant qu’il n’est plus en fonction, Obama a les mains libres pour essayer d’être le leader du changement social que sa candidature avait promis ». Un changement ? Un leader ? Le Département de la justice d’Obama n’a pas poursuivi l’assassin d’Eric Garner. Le Département de la justice d’Obama n’a pas poursuivi l’assassin de Michael Brown. Donc aujourd’hui, il n’y a toujours pas de justice, pas de paix. Rejetons-en la faute sur Trump.

Si ce flic du Minnesota est un raciste violent, il n’a certainement pas attendu Trump, pas avec deux décennies de plaintes contre lui et deux décennies de violence à son actif et deux décennies de somnolence du procureur de l’État derrière lui.

Rappelez-nous encore une fois, qui était le président Démocrate noir des États-Unis pendant la majeure partie de cette période ? Et quelqu’un essaie d’utiliser le racisme en 2020 pour faire tomber Trump ?

Attendez, les dernières nouvelles ! Trump menace de tuer des Américains ! Dans ce que le New York Times a qualifié d’ « ultimatum ouvertement violent aux manifestants », Trump a tweeté la phrase « Quand les pillages commencent, les tirs commencent » et a menacé de déployer la Garde nationale à Minneapolis.

Bien sûr, le NYT sait, mais il n’a pas jugé bon d’informer vous autres, les ploucs, d’un détail. Il sait qu’il est presque impossible pour le président de mobiliser la Garde nationale au niveau fédéral pour des opérations nationales de maintien de l’ordre (nous en avions lu les explications laborieuses il y a deux ans, lorsque qu’une autre fausse panique avait éclaté après qu’il ait menacé d’ordonner à la Garde nationale de faire appliquer les lois sur l’immigration). La Garde répond généralement au gouverneur de son État, et dans le cas du Minnesota, le gouverneur [démocrate] Walz de l’Etat a déjà appelé à une mobilisation totale. Encore une fois, il s’agit d’un simple tweet, avec le poids d’une plume. Il est donc normal que sa seule sanction soit un tag sur la violation des règles de Twitter et non une demande d’impeachment.

Le problème de l’utilisation du Covid comme argument-massue contre Trump était qu’il n’y avait pas assez de morts. Si les premières prédictions de millions de morts à travers le pays avaient été vraies, il aurait été difficile de les ignorer. Si les prédictions de zombies du Covid utilisant leurs dernières forces pour se battre pour les respirateurs restants s’étaient concrétisées, cela aurait créé une « surprise d’octobre » en mai.

Le Covid, de plus, n’a pas tué les bonnes personnes. Les morts étaient en grande majorité des pauvres et des noirs, avec environ la moitié de tous les décès du Covid aux États-Unis dans les parties ravagées et négligées de la région de New York, dont personne ne se souciait beaucoup avant tout cela. Vous pouvez voir certaines de ces zones à la télévision, aujourd’hui, remplies de manifestants qui se battent contre des flics. Les quelques efforts pour essayer de lier le Covid à une plus grande tapisserie d’inégalités économiques n’ont pas été très loin ; Les gens ne se souciaient pas beaucoup des travailleurs des entrepôts d’Amazon alors qu’ils étaient eux-mêmes sans travail et attendaient des aides alimentaires d’État.

Le Covid était fondamentalement une crise d’inégalité économique ; les cadavres de New York en sont la preuve. Si c’est un échec des leaders, alors cet échec doit remonter à une cinquantaine d’années, et a moins de rapport avec un manque d’équipements de protection en 2020 qu’avec un manque endémique de soins de santé nationaux et l’inexistence d’un salaire minimum remontant à Nixon [1] et allant jusqu’au prochain président, puisque aucun des deux candidats n’a promis de faire quoi que ce soit de nouveau pour régler ces problèmes.

Il est triste, cruel et horrible de dire que personne ne s’est finalement assez soucié des autres pour que le virus vienne à bout de Trump, mais c’est ce qui s’est passé. Souvenez-vous en dans quelques semaines, quand l’actualité aura oublié George Floyd.

L’échec contre Trump, qui n’a pas été discrédité en tant que leader à cause du Covid, ou à cause des violences policières, fait suite à une longue série de faits similaires commencés avant même son inauguration. Pendant trois ans, on nous a dit que le président était littéralement un agent du Kremlin qui faisait le jeu de Poutine depuis le Bureau ovale à la suite d’un chantage.

Ensuite, il y a eu quelque chose à propos de l’Ukraine qui a atteint de niveau de l’impeachment, mais qui est encore difficile à expliquer et semble impliquer autant Biden que Trump. « Trump va tous nous faire tuer » est un slogan que les Démocrates ont tenté à plusieurs reprises, avec ses diverses guerres prévues contre la Corée du Nord et l’Iran, et bien sûr le virus. Et maintenant, on peut oublier tout ça. C’est le racisme, imbécile !

L’ex-flic Derek Chauvin n’a pas attendu que Trump poste un tweet, ni même qu’il prenne ses fonctions pour devenir violent. Il l’était depuis deux décennies. Le racisme systématique au Minnesota a des racines profondes dans sa gouvernance démocrate, et n’a pas été encouragé par quelques tweets. C’est la même réponse pour le virus ; l’inégalité économique qui a envoyé le virus dans des endroits comme New York City a très peu à voir avec Trump ou son prétendu manque de leadership, tout comme elle n’a rien à voir avec la pénurie inventée de respirateurs. Il n’est pas surprenant qu’en 2020, les deux principales causes de décès chez les pauvres et les Noirs soient les fusillades policières et le Covid.

Si tout ce que nous faisons est de la politique électorale avec des tragédies, nous n’irons pas au-delà pour résoudre les tragédies. La solution réside dans la recherche de réponses fondamentales plutôt que dans le fait de chercher quelqu’un à blâmer. Dans les commentaires, certains diront que je défends Trump. C’est aussi faux que déplacé. Si quelqu’un parmi vous pense que plus de violence est la solution, ou que cette affaire va faire élire Biden, ou que son administration va changer les choses, vous passez à côté du point le plus important : la révolution a été télévisée. [2] Vous l’avez déjà regardée, mais vous n’avez pas compris quel camp a gagné.

Peter Van Buren a travaillé au Département d’État des USA pendant 24 ans. Il a écrit plusieurs livres, dont ‘We Meant Well: How I Helped Lose the Battle for the Hearts and Minds of the Iraqi People’, un ouvrage qui lui a valu des menaces de poursuites du Département d’État.

Traduction et notes Entelekheia
Photo Ibro Palic / Pixabay

Notes de la traduction :

[1] On peut effectivement dater le début de la lente chute de l’Amérique de la présidence Nixon, à cause du découplage de l’or du dollar auquel il avait procédé pour pouvoir continuer d’alimenter la guerre du Vietnam. C’était en 1971, la dette des USA a commencé à grimper en flèche pour atteindre aujourd’hui des sommets inédits dans l’histoire de l’humanité et le niveau de vie des Américains s’est progressivement dégradé, sans espoir de redressement. Voir l’article de Forbes « L’erreur monétaire colossale de Nixon : Le verdict 40 ans plus tard », 2011, en anglais.

[2] Allusion à la chanson de Gil Scott-Heron The Revolution Will Not Be Televised, « La révolution ne sera pas télévisée ».

1 réponse

  1. 7 juin 2020

    […] nous avions posté l’opinion de Peter Van Buren, qu’on peut résumer à un constat d’échec pour les USA. La vision de Pepe Escobar, […]

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