Pourquoi la révolution américaine ne sera pas télévisée

Avant-hier, nous avions posté l’opinion de Peter Van Buren, qu’on peut résumer à un constat d’échec pour les USA. La vision de Pepe Escobar, ci-dessous, ne brille pas non plus par un excès d’optimisme.

Pour le peuple américain privé de leaders révolutionnaires crédibles et d’objectifs clairs, désorganisé par des décennies d’individualisme, est-ce un échec et mat ? Il faut souhaiter que non, et en attendant, en tirer des leçons pour éviter de tomber à chaque fois dans le même piège : vous entendrez des échos des Gilets jaunes français dans les lignes qui suivent. En une phrase, comme l’avait dit Lénine cité par Emmanuel Todd à l’occasion d’encore un autre soulèvement raté à cause de ce que ce sociologue avait identifié comme un excès d’individualisme et de libertarisme (Nuit debout), « Pas de révolution sans organisation ».

Note : Le titre renvoie à la chanson de Gil Scott-Heron The Revolution Will Not Be Televised (La révolution ne sera pas télévisée). Dans son article, Peter Van Buren s’était servi de la même référence.


Par Pepe Escobar
Paru sur Asia Times sous le titre Why America’s revolution won’t be televised


La révolution ne sera pas télévisée parce que ceci n’est pas une révolution. En tous cas, pas encore.
Brûler et/ou piller les magasins Target ou Macy’s est une diversion mineure. Personne ne vise le Pentagone (ni même les magasins du Pentagon Mall). Le FBI. La Réserve fédérale de NY. Le Département du Trésor. La CIA à Langley. Les maisons de Wall Street.

Les vrais pillards – la classe dirigeante – surveillent confortablement le spectacle sur leurs énormes Bravia 4K en sirotant du single malt.

C’est une lutte des classes bien plus qu’une lutte raciale et elle doit être abordée comme telle. Pourtant, elle a été détournée dès le début pour se dérouler comme une simple révolution de couleur.

Les médias mainstream américains ont laissé tomber comme une brique – stratégiquement placée ? – leur couverture haletante de la Planète Confinement pour couvrir en masse la nouvelle « révolution » américaine. La distanciation sociale n’est pas exactement propice à l’esprit révolutionnaire.

Il ne fait aucun doute que les États-Unis soient enlisés dans une guerre civile complexe aussi grave que celle qui a suivi l’assassinat du Dr Martin Luther King à Memphis en avril 1968.

Pourtant, la dissonance cognitive massive est la norme dans tout le spectre de la « stratégie de la tension ». De puissantes factions tentent de contrôler l’opinion. Personne n’est capable d’identifier pleinement toutes les subtilités et les incohérences de ce théâtre d’ombres.

Les programmes hardcore se mélangent : une tentative de révolution de couleur/changement de régime (un retour de boomerang, ça fait mal) interagit avec les Boogaloo Bois [organisation d’extrême droite US, NdT] – dans ce qui pourrait être vu comme un alliance tactique avec Black Lives Matter – tandis que les « accélérationnistes » de la suprématie blanche tentent de provoquer une guerre raciale.

Pour citer les Temptations : c’est une ‘ball of confusion’.

Les Antifa sont criminalisés mais les Boogaloo Bois obtiennent un laissez-passer. Encore une autre guerre tribale, encore une autre révolution de couleur – désormais intérieure – sous le signe de la « division pour régner », opposant les Antifa aux suprémacistes blancs fascistes.

Pendant ce temps, l’infrastructure politique nécessaire à la promulgation de la loi martiale a évolué en projet bipartite.

Nous sommes au milieu d’un brouillard total de guerre. Ceux qui défendent l’armée américaine écrasant les « insurgés » dans les rues prônent en même temps une fin rapide de l’empire américain.

Au milieu de tant de bruit et de fureur qui signifient perplexité et paralysie, nous pourrions atteindre un moment suprême d’ironie historique, où la (in)sécurité de la patrie américaine est frappée par un boomerang – non seulement l’un des artefacts-clés de la propre création de son État profond – une révolution de couleur – mais aussi les éléments combinés d’un trio parfait de chocs en retour : l’opération Phoenix, l’opération Jakarta [massacre dans le cadre d’une opération anticommuniste menée par les USA en Indonésie en 1965, un million de victimes, NdT] et l’opération Gladio.

Mais cette fois, les cibles ne seront pas des millions de personnes dans le Sud mondial. Il s’agira de citoyens américains.

L’Empire rentre à la maison 

Un certain nombre de progressistes soutiennent qu’il s’agit d’un soulèvement de masse spontané contre la répression policière et l’oppression du système – et que cela conduira nécessairement à une révolution, comme la révolution de février 1917 en Russie, qui avait surgi d’une pénurie de pain à Petrograd.

Les protestations contre la brutalité policière endémique seraient donc le prélude à un remix de Levitate the Pentagon [une campagne de masse contre la guerre du Vietnam en 1967, NdT] – qui entraînerait bientôt un possible face-à-face avec l’armée américaine dans les rues.

Mais nous avons un problème. L’insurrection, jusqu’à présent purement pulsionnelle, n’a donné lieu à l’émergence d’aucune structure politique et à aucun dirigeant crédible pour articuler sa myriade de griefs. En l’état actuel des choses, il s’agit d’une insurrection inaboutie, placée sous le signe de l’appauvrissement et de la dette perpétuelle.

Pour encore compliquer les choses, les Américains sont maintenant confrontés à ce que l’on ressent au Vietnam, au Salvador, dans les zones tribales pakistanaises ou à Sadr City à Bagdad.

L’Irak est entré en grande pompe à Washington DC, les Blackhawks du Pentagone faisant des « démonstration de force » au-dessus des manifestants, dans une technique de dispersion éprouvée appliquée dans d’innombrables opérations de contre-insurrection à travers les pays du Sud.

Et puis, est venu le « moment Elvis » : Le général Mark Milley, président de l’état-major interarmées, plastronnant dans les rues de Washington. Le lobbyiste de Raytheon qui dirige maintenant le Pentagone, Mark Esper, a dit qu’il « dominait l’espace de combat ».

Eh bien, après qu’ils se soient fait botter l’arrière-train en Afghanistan, en Irak et indirectement en Syrie, la « domination sur l’ensemble du spectre » doit bien dominer quelque part. Alors pourquoi pas chez eux?

Les troupes de la 82ème division aéroportée, de la 10ème division de montagne et de la 1ère division d’infanterie – qui ont perdu des guerres au Vietnam, en Afghanistan, en Irak et, oui, en Somalie – ont été déployées sur la base aérienne d’Andrews, près de Washington.

Le Super-Faucon de guerre Tom Cotton a même appelé, dans un tweet, la 82e division aéroportée à faire « tout ce qu’il faut pour rétablir l’ordre. Pas de quartier pour les insurgés, les anarchistes, les émeutiers et les pillards ». Ce sont certainement des cibles plus faciles que les armées russe, chinoise et iranienne.

La performance de Milley me rappelle John McCain paradant à Bagdad en 2007 en jouant au macho, sans casque, pour prouver que tout allait bien. Bien sûr : il avait un bataillon armé jusqu’aux dents qui surveillait ses arrières.

Et en complément de l’angle du racisme, il faut toujours se rappeler qu’un président blanc et un président noir ont tous deux signé pour des attaques de drones contre des fêtes de mariages dans les zones tribales pakistanaises.

Esper l’a bien expliqué : une armée d’occupation pourrait bientôt « dominer l’espace de combat » dans la capitale du pays, et peut-être même ailleurs. Quelle sera la prochaine étape ? Une Autorité provisoire de la coalition [comme en Irak, NdT] ?

Comparé à des opérations similaires dans le Sud, cela évitera non seulement un changement de régime, mais produira également l’effet souhaité par l’oligarchie au pouvoir : un serrage de vis néofasciste. De quoi prouver une fois de plus que si vous n’avez pas un Martin Luther King ou un Malcolm X pour combattre le pouvoir, alors le pouvoir vous écrasera quoi que vous fassiez.

Le totalitarisme inversé

Le grand théoricien politique Sheldon Wolin, aujourd’hui décédé, l’avait déjà bien compris dans un livre publié pour la première fois en 2008 : il s’agit de totalitarisme inversé.

Wolin montrait comment « les formes de contrôle les plus grossières – de la police militarisée à la surveillance de masse en passant par les policiers faisant office de juge, de jury et de bourreau, désormais une réalité pour la classe inférieure – deviendront une réalité pour nous tous si nous résistons au siphonnage constant du pouvoir et de la richesse par ceux qui se situent au sommet.
Nous ne sommes tolérés en tant que citoyens que tant que nous participons à l’illusion d’une démocratie participative. Au moment où nous nous rebellerons et refuserons de continuer à participer à l’illusion, le visage du totalitarisme inversé ressemblera à celui des systèmes totalitaires du passé », a-t-il écrit.

Sinclair Lewis (qui n’a pas dit « lorsque le fascisme arrivera en Amérique, il sera enveloppé dans le drapeau et agitera une croix ») a en fait écrit, dans It Can’t Happen Here (Cela ne peut pas se produire ici, 1935), que les fascistes américains seront ceux « qui ont renié le mot ‘fascisme’ et prêché l’asservissement au capitalisme au nom de la liberté constitutionnelle et du mode de vie des natifs américains ».

Ainsi, le fascisme américain, quand il arrivera, selon lui, parlera et marchera comme l’Amérique habituelle.

George Floyd a été l’étincelle. Dans un rebondissement freudien, le retour du refoulé s’est fait brutalement, mettant à nu de multiples blessures : comment l’économie politique américaine a brisé les classes ouvrières ; a échoué lamentablement sur le Covid-19 ; n’a pas réussi à fournir des soins de santé abordables ; profite à une ploutocratie ; et prospère sur un marché du travail racialisé, une police militarisée, des guerres impériales de plusieurs billions de dollars et des renflouements en série des « trop importantes pour faire faillite  » (« too big to fail »).

Instinctivement au moins, bien que de manière inaboutie, des millions d’Américains voient clairement comment, depuis le Reaganisme, tout le jeu consiste en une oligarchie/ploutocratie qui arme la suprématie blanche à des fins de pouvoir politique, avec en prime un transfert de richesse régulier et massif vers le haut.

Un peu avant les premières manifestations pacifiques de Minneapolis, j’ai fait valoir qu’en termes de realpolitik, les perspectives après le confinement étaient sombres, en privilégiant à la fois la restauration du néolibéralisme – déjà en vigueur – et le néofascisme hybride.

La séance de photo biblique du président Trump devant l’église St John’s, qui est désormais célèbre – y compris son introduction de tirs de gaz lacrymogènes contre des citoyens – ont permis de franchir une nouvelle étape. Trump voulait envoyer un signal soigneusement chorégraphié à sa base d’électeurs évangéliques. Mission accomplie.

Mais le signal le plus important (invisible) était sans doute celui du quatrième homme sur l’une des photos.

Giorgio Agamben a déjà prouvé au-delà de tout doute que l’état de siège est désormais totalement normalisé en Occident. Le procureur général William Barr vise maintenant à l’institutionnaliser aux États-Unis : c’est l’homme qui a la marge de manœuvre nécessaire pour aller jusqu’à un état d’urgence permanent, un Patriot Act sous stéroïdes, avec le soutien de « démonstrations de force » d’hélicoptères Blackhawk.

Traduction et note d’introduction Corinne Autey-Roussel pour Entelekheia
Photo : Martin Luther King, le leader charismatique qui manque au peuple des USA.

1 réponse

  1. 7 juin 2020

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