La repentance ne doit-elle s’appliquer qu’au lointain passé alors que les crimes continuent ?

Par Neil Clark
Paru sur RT sous le titre It’s absurd to feel guilty about 200yo crimes while ignoring the West’s recent destruction of Iraq and Libya


En nous concentrant sur les crimes historiques de l’impérialisme occidental, nous risquons d’oublier que des torts terribles ont été commis récemment lors d’opérations de « changement de régime » menées par les États-Unis, pour lesquelles personne n’a encore présenté d’excuses.

Nous vivons une époque étrange. Les gens comme vous et moi sont encouragés, certains diraient même « gaslightés », [1] à se sentir coupables des choses mauvaises commises par les puissances occidentales il y a des centaines d’années, des choses sur lesquelles leurs arrière-grands-parents n’avaient souvent aucun contrôle. Mais en même temps, on attend d’eux qu’ils ignorent ou oublient des choses tout aussi horribles qui se sont produites de leur vivant.

Selon la version dominante de l’Histoire, l’ « impérialisme » exploiteur – et les attitudes de supériorité raciale qui l’accompagnent – a pris fin avec la disparition des anciens empires européens. Mais c’est absurde. On peut dire qu’une forme encore pire en a émergé au cours des dernières décennies, une forme qui a causé énormément de morts et de destruction dans le monde entier.

Pourtant, alors que le « vieil » impérialisme et tous ceux qui lui sont associés sont considérés comme totalement inacceptables, le nouveau turbo-impérialisme « politiquement correct » qui se déguise souvent en « progressisme » ou en « humanitarisme » s’en tire à bon compte. Considérez ce qui s’est passé ces 30 dernières années.

La destruction de l’Irak

En 2003, l’Irak, déjà visé depuis des années par des sanctions draconiennes qui avaient causé des grand torts à la population civile, y compris la mort de nombreux enfants, a fait l’objet d’un assaut militaire de grande ampleur au prétexte que son dirigeant Saddam Hussein possédait des armes de destruction massive qui pouvaient être assemblées et lancées en 45 minutes.

Résultat : L’Irak a été détruit. Des centaines de milliers de personnes sont mortes pendant ou après l’invasion. Le chaos provoqué par l’opération « Iraqi Freedom » a conduit directement à la montée du culte mortifère de Daesh.

Comme si cela ne suffisait pas, en 2011, la même chose a été faite à la Libye. Ce pays, qui avait obtenu en 2009 l’indice de développement humain le plus élevé de toute l’Afrique, a été bombardé jusqu’à le renvoyer à l’âge de pierre par les croisés des « droits de l’homme » de l’OTAN.

Le prétexte de l’attaque était que Mouammar Kadhafi était sur le point de massacrer les habitants de Benghazi. Mais cinq ans plus tard, alors que le pays était en ruines, le rapport de la commission des affaires étrangères de la Chambre des communes a estimé que « la proposition selon laquelle Mouammar Kadhafi aurait ordonné le massacre de civils à Benghazi n’était pas étayée par les preuves disponibles à l’époque ». Tout comme les ADM irakiennes.

En 2017, il est apparu que des Africains sont vendus sur des marchés aux esclaves en Libye « libérée » pour seulement 400 dollars.

Presque toute la classe politique et médiatique britannique – y compris les députés travaillistes qui se mettent à genoux pour protester contre le racisme – a soutenu le bombardement de la Libye, une opération de changement de régime marquée sur le terrain par des pogroms racistes contre des noirs africains par les « rebelles » soutenus par l’OTAN.

Pas besoin d’être Einstein pour repérer le deux poids, deux mesures.

La guerre en Syrie et au Yémen

Après la Libye, il y a eu une autre opération de changement de régime impérialiste en Syrie, qui a impliqué une fois de plus de parrainer des extrémistes violents, et une implication britannique [et française, NdT] dans la guerre au Yémen – décrite par l’UNICEF comme la pire crise humanitaire du monde.

Nous devrions certainement nous sentir plus concernés par ces opérations que par celles qui ont eu lieu il y a des siècles ?

Pourtant, ce n’est pas le cas. Posez-vous cette question : Si/quand le belliciste néoconservateur John Bolton, qui a soutenu – et même encouragé – les « interventions » ci-dessus, venait à l’université d’Oxford pour parler de son nouveau livre attaquant Donald Trump, y aurait-il plus ou moins de manifestants que pour la manifestation contre la statue de Cecil Rhodes [2] la semaine dernière ? Ou si David Cameron, qui a conduit la Grande-Bretagne en Libye en 2011 et voulait bombarder la Syrie en 2013, venait faire un discours ? [Nous Français pourrions parler de Sarkozy, qui nous entraînés dans l’ignoble destruction de la Libye, et de la statue de Colbert, NdT]

Pour être clair : il ne s’agit pas d’absoudre Cecil Rhodes. Ma femme et moi avons visité le musée de la mine de Kimberley en Afrique du Sud, il y a quelques années, et nous avions été consternés par la façon dont les indigènes étaient traités par les individus totalement impitoyables qui bâtissaient d’énormes fortunes sur les ressources minérales de l’Afrique.

Mais n’est-il pas étrange que la statue d’un homme mort il y a 120 ans mette plus les gens en colère que ceux qui sont encore en vie, qui ont joué un rôle clé dans les projets impériaux sanglants actuels, et qui n’ont jamais dit « désolé » pour les souffrances qu’ils ont causées ?

Si vous êtes cynique, vous pourriez dire qu’il est bien préférable pour les élites du pouvoir d’aujourd’hui que nous nous concentrions sur des personnages historiques habillés dans les accoutrements bizarres des siècles passés, et qui ont fait des choses mauvaises, plutôt que sur ceux qui suivent leurs traces aujourd’hui. Car si nous nous concentrions davantage sur l’impérialisme actuel, les élites au pouvoir pourraient, précisément, perdre le pouvoir.

Traduction Corinne Autey-Roussel pour Entelekheia
Photo avions F-16 américains, 272447 / Pixabay

Notes de la traduction :

[1] Le « gaslighting » est une méthode de manipulation mentale particulièrement pernicieuse, où le manipulateur bombarde sa victime de fausses informations tout en la traitant de folle si elle maintient sa propre vision de la réalité. La personne qui se soumet au « gaslighting » finit par renoncer à sa personnalité, n’ose plus faire un pas sans l’assentiment du manipulateur et répète sa vision comme un perroquet. C’est le « blancnoir » d’Orwell où l’on vous somme de penser que le noir est blanc et le blanc noir, et si vous ne vous y soumettez pas, gare : vous serez un « complotiste », un « tenant de la Terre plate », bref un fou. Le nom de cette forme de domination mentale est tiré d’un classique de Hollywood de George Cukor intitulé Gaslight (1944, Hantise en français), dans lequel un homme tente de persuader sa femme qu’elle est folle. Si vous ne l’avez pas vu, c’est un film à ne pas rater !

[2] Cecil Rhodes (1853 – 1902) était un des défenseurs historiques de l’impérialisme britannique et de la suprématie des Blancs.

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