Covid-19 : les réactions occidentales aux leaders africains révèlent la persistance du paternalisme colonial

Par Neil Clark
Paru sur RT sous le titre If black lives matter, then why are African leaders with a different take on Covid-19 being taunted?


Les critiques adressées aux présidents de la Tanzanie et de Madagascar, John Magufuli et Andry Rajoelina, pour avoir remis en cause le « consensus » sur le Covid montrent que, pour certains, « Black Lives Matter » (les vies noires comptent) uniquement si les voix noires en question disent ce « qu’il faut ».

YouTube affiche une bannière « Black Lives Matter ». Plutôt méritant, non ? Mais cela n’a pas empêché la plateforme internet de supprimer une vidéo réalisée par une militante canadienne surnommée « Amazing Polly », qui présentait des affirmations sur le Covid-19 et son traitement par les dirigeants de la Tanzanie et de Madagascar. Elle l’a ensuite restaurée, mais le fait qu’elle l’ait censurée en premier lieu, ainsi que les réactions hostiles et sarcastiques de certains à ce que les dirigeants africains ont affirmé, en disent long sur la politique à deux vitesses actuellement en vigueur.

Le grand crime de Magufuli a été de décider de tester les testeurs. Il a demandé aux services de sécurité de son pays d’envoyer aux laboratoires de tests du Covid-19 des échantillons prélevés sur une papaye, une chèvre, de l’huile de moteur et un type d’oiseau appelé kware, entre autres sources non humaines, et de leur attribuer des noms et des âges humains. L’échantillon de papaye a reçu le nom « Elizabeth Ane, 26 ans, sexe féminin ». Et devinez quoi ? L’échantillon est revenu positif au Covid-19. Tout comme ceux du kware et de la chèvre.

Les kits de dépistage avaient été importés. Il est clair que, comme l’a déclaré Magufuli – un docteur en chimie – quelque chose n’allait pas. « Quand vous remarquez quelque chose comme ça, vous comprenez qu’un sale jeu se joue avec ces tests », a-t-il dit.

(Tweet : « Nous avons prélevé des échantillons d’une papaye, nous l’avons appelé Elizabeth Ane, 26 ans, sexe féminin – les résultats de la papaye sont revenus positifs, elle a le coronavirus. »)

Il a conseillé à son peuple, en ce qui concerne la stratégie contre le Covid-19 de son gouvernement, « Faisons passer Dieu en premier. Nous ne devons pas avoir peur les uns des autres », dans un contraste frappant avec l’approche « La distanciation sociale est là pour rester » du « Projet Effroi » adopté ailleurs.

Magufuli a également assuré à son peuple qu’il enverrait un avion pour collecter un remède à base de plantes promu par le président de Madagascar Andry Rajoelina contre le Covid-19.

Dans sa vidéo, Amazing Polly n’inclut pas seulement des extraits de discours des dirigeants Magufuli et Rajoelina, elle se concentre également sur les critiques qu’ils ont reçues de l’establishment de la santé mondiale.

Le texte subliminal : Comment ces Africains prétentieux osent-ils contester ce que nous disons ! Comment osent-ils promouvoir leurs propres médicaments traditionnels (au lieu de ceux de Big Pharma) ou affirmer que les tests de dépistage des coronavirus donnent des faux positifs !

« Il faut faire attention à la désinformation, notamment sur les réseaux sociaux, sur l’efficacité de certains remèdes », a déclaré l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Mais faut-il vraiment être aussi prompts à écarter Magufuli et Rajoelina, et ce qu’ils ont à dire ? La question n’est pas de savoir si nous sommes d’accord ou non avec les approches tanzanienne et malgache, mais plutôt de savoir si, au moins, il doit y avoir un débat approprié entre adultes à ce sujet.

Au moment où nous écrivons ces lignes, Madagascar a fait état de 15 décès dus au Covid-19, tandis que Magufuli a déclaré la Tanzanie exempte de coronavirus au début du mois de juin, après un total de 21 décès. Vous pouvez contester ces chiffres, c’est votre prérogative, mais vous ne pouvez pas automatiquement présumer qu’ils sont inexacts.

« Je suis certain que de nombreux Tanzaniens croient que la maladie à coronavirus a été éliminée par Dieu », a déclaré Magufuli. [1] Mais il n’y a rien de plus susceptible de déclencher un « consensus » occidental « antiraciste » en matière de santé publique mondiale qu’un dirigeant noir africain défiant la « ligne du parti » sur le Covid et parlant de Dieu. Il suffit de regarder la couverture de la presse occidentale sur la position de Magufuli : « Le « bulldozer » africain rentre dans le Covid et prétend que Dieu est de son côté » a été le titre d’un article très hostile sur Bloomberg.com. [2]

Un autre journaliste a déclaré que Magufuli est « un concurrent sérieux pour la place de leader mondial le plus stupide sur le coronavirus ».

(Tweet : « Le président tanzanien John Magufuli – docteur en chimie – a encouragé les citoyens à aller à l’église parce que le coronavirus ne peuvent pas survivre dans le corps du Christ.
Un concurrent de taille pour la place de chef de file mondial le plus stupide de la crise du coronavirus. »)

Les articles de presse sur la Tanzanie affirment souvent qu’il y a eu dissimulation. Dès le 13 mai, l’ambassade des États-Unis en Tanzanie est entrée en lice, affirmant que le risque de contracter le Covid-19 à Dar es-Salaam était « extrêmement élevé ». L’insinuation était que le leader tanzanien ne pouvait pas dire la vérité sur le Covid. Mais cette hypothèse n’était-elle pas un peu, euh… raciste ?

Un autre dirigeant africain qui a contesté le « consensus » sur le Covid-19 était le Burundais Pierre Nkurunziza. Le Burundi, qui n’a pas imposé de confinement, a en fait expulsé du pays l’équipe de l’OMS en mai, en l’accusant d’ « ingérence inacceptable ». Le 8 juin, Nkurunziza est mort subitement, à l’âge de 55 ans. Là non plus, cette affaire n’a pas été très médiatisée, à l’exception de quelques articles en Occident affirmant qu’il était mort du coronavirus, alors que la cause officielle était une crise cardiaque. Les dirigeants africains peuvent être applaudis, mais seulement s’ils suivent la ligne politiquement correcte établie par les « antiracistes » autoproclamés en costume-cravates de l’Occident blanc, semble-t-il.

Et cette mentalité coloniale imprègne même le mouvement « anti-impérialiste ». Un de mes amis m’a dit qu’il avait participé à une manifestation contre l’agression de la Libye par l’OTAN en 2011. Certains Libyens présents portaient des banderoles du président de leur pays, Mouammar Kadhafi. Les organisateurs non libyens leur ont dit de les ranger. Authentique : Les Africains n’étaient pas autorisés à arborer des banderoles à l’effigie du dirigeant de leur pays lors d’une marche contre le bombardement de leur pays.

Rajoelina a mis le doigt sur le problème lorsqu’il a déclaré que la seule raison pour laquelle le reste du monde a refusé de traiter ce qu’il croit être le remède de son pays contre le coronavirus avec l’urgence et le respect qu’il mérite est que ce remède vient d’Afrique.

N’est-ce pas ironique qu’à l’heure où les dirigeants occidentaux tentent de nous montrer chaque jour à quel point ils sont formidablement « antiracistes », les voix noires étrangères aux États-Unis et à la Grande-Bretagne [et à la France, NdT] soient ignorées, voire ridiculisées ?

Pas plus tard que la semaine dernière, le Premier ministre britannique Boris Johnson a exprimé sa désapprobation quant au fait que la Grande-Bretagne ait accordé dix fois plus d’aide à la Tanzanie que « nous le faisons aux six pays des Balkans occidentaux, qui sont très vulnérables à l’ingérence russe ». Il est intéressant de voir que l’aide envoyée à la Tanzanie n’est remise en question que maintenant, alors que le pays n’a pas suivi le scénario du Covid-19 imposé par les puissances occidentales.

On peut se demander combien de célébrités, d’hommes politiques et d’experts exprimant publiquement leur soutien à Black Lives Matter aujourd’hui ont effectivement lu les travaux de grands dirigeants noirs africains tels que Kwame Nkrumah au Ghana et Julius Nyerere en Tanzanie, ou, en fait, en ont même entendu parler ? J’imagine que la réponse serait très peu, voire aucun.

Le rejet arrogant des voix africaines qui osent défier l’orthodoxie de l’élite occidentale, et l’incapacité à envisager la possibilité que les dirigeants africains aient raison et que leurs homologues occidentaux aient pu se tromper, est en soi une forme de néocolonialisme. Et, ne l’oublions pas, Nkrumah a décrit cela comme « la pire forme d’impérialisme ».

Si les vies des Noirs comptent, alors les opinions noires « politiquement incorrectes » doivent être écoutées avec respect, et non avec un air suffisant et supérieur avant d’être lentement balayées d’un revers de main, comme le ferait un enseignant avec un enfant désobéissant. Mais en cette époque de bêtise où beaucoup suivent sans réfléchir le récit mondialiste dominant, il est plus simple pour certains de « s’agenouiller » pour prendre un selfie et le poster sur les réseaux sociaux que de prendre un moment pour observer la situation dans son ensemble.

Neil Clark est un journaliste, écrivain et blogueur britannique. Son blog primé est disponible à l’adresse suivante : www.neilclark66.blogspot.com.

Traduction Corinne Autey-Roussel pour Entelekheia

Notes de la traduction :

[1] Le peuple africain, dans son ensemble – à quelque chose comme 100% – étant très pieux, il est normal qu’un leader africain se réfère à Dieu. Ce peuple est d’ailleurs également d’une remarquable tolérance religieuse, toutes les religions et cultes, des diverses formes du christianisme aux religions traditionnelles en passant par le bouddhisme ou l’islam, ayant droit de cité et étant « africanisés » de la même façon, c’est-à-dire qu’ils finissent tous par prendre des allures de religions traditionnelles africaines, avec tambours et percussions, chants en langues locales et danses collectives. Les églises du sud des USA où des Afro-américains chantent et dansent sur du Gospel et des Negro spirituals enthousiasmants en sont les héritières directes. Et le Blues et son dérivé le Rock, au fait, aussi.
La seule chose que le peuple africain ne comprenne pas est l’athéisme. La question est, au nom de quoi devrait-il changer ? Il est prêt au dialogue avec nous. Peut-on en dire autant de nous ? Notre narcissisme d’ancien pays colonial peut-il s’accommoder de sa différence et s’abstenir de tenter de le remodeler à notre image, ou sommes-nous nombrilistes au point de ne pas concevoir qu’ailleurs, les avis puissent diverger des nôtres et n’en être pas moins dignes de respect ? Le respect de l’intelligence de l’autre, même très étranger à notre façon de penser et de vivre, est pourtant l’un des socles de l’anti-colonialisme.

[2] On pourra noter – mais peut-être n’est-ce qu’une coïncidence – que Bloomberg, qui joue dans la même ligue que Bill Gates, est à la pointe du combat pour les intérêts de Big Pharma, notamment au sein de l’OMS.
Sur l’action de l’OMS-Big Pharma en Afrique, voir Pas assez chère ? L’Artemisia, mal aimée de la lutte contre la malaria

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