Pourquoi le New York Times raconte-t-il que les Russes offrent des primes aux Talibans pour tuer des Américains ?

Il y a une bonne raison à la dernière fausse nouvelle du New York Times...


Par Scott Ritter
Paru sur RT sous le titre New York Times takes anti-Russian hysteria to new level with report on Russian ‘bounty’ for US troops in Afghanistan


Le New York Times a publié un article affirmant que la Russie versait des primes aux talibans pour tuer des soldats américains en Afghanistan. Il y a juste un problème – rien de ce qu’il a rapporté n’est vrai.

Par rapport au commun des publications de presse, l’article du New York Times alléguant qu’une unité top-secrète au sein des services de renseignements militaires russes, le GRU, a offert une prime aux talibans pour chaque soldat américain tué en Afghanistan, était de la dynamite. L’histoire a rapidement été « confirmée » par le Washington Post, le Wall Street Journal et d’autres journaux, et a ensuite pris d’assaut les réseaux sociaux. Twitter s’est enflammé, avec des experts en colère, d’anciens fonctionnaires et des politiciens anti-Trump (et leurs armées respectives de partisans) qui dénonçaient le président Trump comme un « traître » et exigeaient une action immédiate contre la Russie.

Un seul problème : rien dans le New York Times ne pouvait être corroboré. En effet, il n’y a aucune différence entre les reportages originaux du New York Times et les reportages de « confirmation » publiés par le Washington Post et le Wall Street Journal. Tous les reportages contiennent des réserves telles que « si c’est confirmé » et « si c’est vrai », tout en n’offrant aucune analyse sur la véracité potentielle des informations utilisées pour étayer le rapport – des débriefings présumés de criminels et de militants afghans – ou sur la logique sous-jacente, ou l’absence de logique, des informations elles-mêmes.

Pour sa part, le gouvernement russe a vigoureusement nié ces allégations, notant que le rapport « démontre clairement les faibles capacités intellectuelles des propagandistes des services de renseignement américains, qui doivent inventer de telles absurdités au lieu de concevoir quelque chose de plus crédible ». Les talibans ont également nié avoir reçu des primes des Russes pour avoir pris pour cible des soldats américains, notant qu’avec l’accord de paix actuel, « leurs vies sont en sécurité et nous ne les attaquons pas ».

Plus révélateur encore est le fait que l’actuel directeur du renseignement national, John Ratcliffe, est venu contredire un élément clé du rapport du New York Times, à savoir que le président aurait été informé des renseignements en question. « J’ai confirmé que ni le président ni le vice-président n’ont jamais été informés des renseignements allégués par le New York Times dans son reportage d’hier », a déclaré Ratcliffe. « Le reportage du New York Times, et tous les autres reportages ultérieurs sur un briefing présumé de ce type sont inexacts. »

Et un autre petit problème : Trump a confirmé qu’il n’avait pas eu non plus de briefing de cette sorte.

Le plus grand indice de la fragilité du rapport du New York Times est peut-être la seule phrase qu’il donne sur sa source : « L’évaluation des renseignements serait fondée au moins en partie sur des interrogatoires de militants et de criminels afghans capturés ». Cette phrase contient presque tout ce qu’il faut savoir sur les renseignements en question, y compris le fait que la source de l’information est très probablement le gouvernement afghan rapporté par les canaux de la CIA.

Il fut un temps où l’armée américaine s’occupait de la majeure partie des débriefings des détenus en Afghanistan. Cela a changé en 2014, avec la signature de l’Accord de sécurité bilatéral. Cet accord interdit à l’armée américaine d’arrêter ou de détenir des Afghans, ou de diriger des centres de détention en Afghanistan. En conséquence, la capacité de l’armée américaine à interagir avec les détenus a été pratiquement éliminée, ce qui fait du Pentagone une source peu probable pour l’information utilisée par le New York Times dans son reportage.

La CIA, cependant, n’est pas couverte par cet accord. En effet, la CIA, grâce à ses relations étendues avec la Direction nationale de la sécurité afghane (NDS), est dans une position unique pour interagir avec elle à chaque phase des opérations avec les détenus, de la capture initiale au débriefing. [« Debriefing » est ici un mot pudique qui signifie confession souvent obtenue par la torture, NdT]

Comme toute bureaucratie, la CIA est une créature pétrie d’habitudes. Henry « Hank » Crumpton, qui, au lendemain du 11 septembre, dirigeait les opérations de la CIA en Afghanistan, a écrit que :

La Direction des opérations [de la Central Intelligence Agency] (DO) ne devrait pas avoir pour mission de gérer des prisons ou des centres de détention temporaire. La DO devrait se concentrer sur sa mission principale : les opérations de renseignement clandestines. En conséquence, la DO devrait continuer à chasser, capturer et incarcérer des cibles, puis les exploiter pour le renseignement et des pistes opérationnelles une fois en détention. La gestion de leur incarcération et de leur interrogatoire devrait toutefois être assurée par des agents des forces de l’ordre américaines ayant l’expérience requise, car c’est leur charte et ils ont la formation et l’expérience nécessaires ».

Après 2014, l’expression « agents des forces de l’ordre américaines » a été effectivement remplacée par « agents de renseignement afghans » – la NDS. Mais la mission de la CIA est restée la même : exploiter les prisonniers pour obtenir des renseignements et des pistes opérationnelles.

L’administration Trump a fait pression pour que la NDS et d’autres milices soutenues par la CIA aient une mission plus large et servent de force antiterroriste qui empêcherait l’État islamique (IS, anciennement ISIS) et Al-Qaida de prendre pied en Afghanistan une fois que les troupes américaines et étrangères auront achevé leur retrait prévu en 2021. Mais la CIA a soulevé des objections à tout plan de cette sorte, faisant remarquer que la NDS et autres ressources contrôlées par la CIA étaient complètement dépendantes de la puissance aérienne militaire américaine et d’autres ressources de soutien des services de combat, et que toute tentative d’étendre l’armée secrète de la CIA en Afghanistan après un retrait militaire américain se solderait par un désastre. Il n’est pas exagéré d’imaginer que la NDS aurait pu fabriquer ou exagérer des rapports de détenus pour maintenir l’engagement des États-Unis en Afghanistan.

Ce qui soulève la question de l’implication de la Russie. En septembre 2015, les talibans ont capturé la ville de Konduz, dans le nord de l’Afghanistan, et l’ont gardée pendant 15 jours. Cela a provoqué une onde de choc dans toute la Russie, incitant Moscou à reconsidérer son approche envers l’insurrection afghane. La Russie a commencé à tendre la main aux talibans, engageant des pourparlers visant à mettre fin au conflit en Afghanistan. La Russie était également motivée par d’autres intérêts. Selon Zamir Kabulov, représentant spécial du président Vladimir Poutine pour l’Afghanistan, « l’intérêt des talibans coïncide objectivement avec le nôtre » dans la lutte contre l’État Islamique, qui, à l’été 2014, s’était emparé d’immenses étendues de territoire en Syrie et en Irak, dont Mossoul, la deuxième ville d’Irak.

En 2017, les services de renseignements afghans et américains avaient concocté un récit d’assistance russe alléguée aux talibans qui comprenait la fourniture d’armes avancées, d’entraînement et un soutien financier. Bien que la Russie ait nié avoir fourni un quelconque soutien militaire direct aux talibans, elle a maintenu que les talibans étaient les mieux placés pour faire face à la menace croissante de l’État Islamique. Mais même si les rapports des États-Unis étaient corrects et que la Russie espère une victoire des talibans en Afghanistan, la dernière chose que la Russie voudrait logiquement serait que les États-Unis restent en Afghanistan, surtout après avoir tant insisté pour une paix négociée. Les intérêts de la Russie en Afghanistan étaient – et sont – servis au mieux par une stabilité afghane, l’antithèse de la réalité afghane tant que les États-Unis et l’OTAN y resteront engagés. La position russe est de faire partir les États-Unis d’Afghanistan – et non de les y maintenir – et tout officier de la CIA digne de ce nom le sait pertinemment.

Aucun besoin d’être un génie pour lire entre les lignes du rapport du New York Times. La NDS, avec ou sans la connaissance ou le consentement de la CIA, a fourni des rapports de renseignement fondés sur des confessions de détenus, conçus pour créer et maintenir une raison de rester en Afghanistan pour les forces militaires américaines après 2021. Les agents de la CIA chargés de collecter ces rapports envoient consciencieusement des câbles au quartier général de la CIA, qui concoctent l’essentiel des allégations, à savoir que la Russie aurait mis à prix les vies des soldats américains. Mais il n’y a aucune confirmation, rien qui permettrait de transformer ce « renseignement » brut en produit de renseignement digne de ce nom.

Cela ne veut pas dire que quelqu’un, au tréfonds des entrailles de la CIA, ayant une dent contre les plans de retrait de Trump d’Afghanistan, ou qui serait opposé aux efforts de Trump pour normaliser les relations avec la Russie, n’a pas essayé de donner vie à ces rapports de détenus. En effet, un « produit » fini peut avoir été donné au personnel du Conseil national de sécurité – et ailleurs – où il aurait reçu le traitement qu’il méritait : être rapidement écarté en tant que rumeur sans fondement et indigne de l’attention présidentielle.

À ce moment-là, frustré par l’inattention du « système » envers le « renseignement », un fonctionnaire anonyme a pu contacter le New York Times et divulguer l’information, en la tournant de la manière la plus infamante possible pour la Russie. Le New York Times a mêlé le rapport des détenus et ses propres reportages précédents sur le GRU pour produire un récit de manigances russes fabriqué de toutes pièces, et visant à dénigrer le président Trump au milieu d’une campagne de réélection très contestée.

Trop tiré par les cheveux ? Cette évaluation est bien plus étoffée par les faits et la logique que tout ce que le New York Times ou ses imitateurs des médias mainstream ont présenté. Et pour ceux qui pensent encore que le New York Times est au-dessus de la fabrication de fausses nouvelles en faveur d’une guerre, un simple rappel du nom de Judith Miller et des armes de destruction massive irakiennes devrait suffire à y mettre bon ordre. Le reportage du New York Times alléguant l’existence d’une prime russe sur la vie des soldats américains en Afghanistan est du même tonneau que les balivernes d’avant-guerre en Irak. Comme ce fut le cas pour l’Irak, la classe bavarde [les journalistes/médias, NdT] adresse ces nouveaux mensonges à un public américain préprogrammé pour accepter sans examen tout reportage négatif sur la Russie. C’est l’état de ce qui passe pour du journalisme en Amérique aujourd’hui, et ce n’est pas beau à voir.

Scott Ritter est un ancien officier du renseignement du corps des Marines américains. Il a servi en Union soviétique en tant qu’inspecteur chargé de la mise en œuvre du traité FNI, dans l’état-major du général Schwarzkopf pendant la guerre du Golfe et de 1991 à 1998, il était inspecteur en désarmement aux Nations-Unies.

Traduction Entelekheia
Photo Pixabay

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