Comment l’expérience de justice sociale appelée CHAZ a été guillotinée

Après moins d’un mois d’existence, la micro-nation sécessionniste de Seattle appelée « CHAZ » n’existe plus. Le texte qui suit est une autopsie de cette expérience fondée sur une vision libertaire et clivante, approuvée par le pouvoir en place, et qui précisément à cause de cela, n’avait pas grand avenir.

Saurons-nous en tirer les leçons qui s’imposent sur le refus nécessaire de divisions suicidaires ?


Par Robert Barnes
Paru sur RT sous le titre How CHAZ got the CHOP – social justice Animal Farm goes to the slaughterhouse


La CHAZ (Zone autonome de Capitol Hill, à Seattle) [1] a été guillotinée. Le plus éphémère des gouvernements révolutionnaires américain a jeté l’éponge. Que pouvait-on attendre d’autre de rebelles formés dans des espaces sécurisés, formés aux réseaux sociaux et au théâtre de rue ? Le Che n’est pas un T-shirt, les enfants.

La zone autonome de Capitol Hill (CHAZ) avait même subi un changement de nom de type post-colonial pour devenir Capitol Hill Occupied Protest (CHOP) avant que la police de Seattle ne les réveille au lever du soleil pour reprendre le terrain et le rendre à la ville de Seattle. Ce nouvel épisode de la Guerre de Sécession de 1860 ressemblait plus à New York 1997 [2] qu’à une utopie antifa. Mendier pour obtenir de la nourriture et des médicaments auprès de gens extérieurs à la zone tout en bloquant les clients et les vendeurs des maisons et des commerces locaux dépassait même la naïveté de leurs prédécesseurs de Grant Park en 1968. [3]

Les véritables révolutions font appel à l’histoire, s’approvisionnent auprès des populations indigènes et forment leurs équipes à la survie et à l’autosuffisance. Les vrais révolutionnaires ne sont pas éduqués dans des espaces sécurisés, [4] formés à Twitter, et uniquement experts en théâtre de rue.

L’Antifastan ne savait rien de tout cela et cela a révélé la faiblesse fondamentale de cette nouvelle sorte de candidats à la rébellion gauchiste. Le seul tribunal de l’opinion publique qu’ils puissent gagner est celui des réseaux sociaux, où Big Brother peut les favoriser comme le faisaient papa et maman quand ils étaient enfants. Mais attention à ne pas déranger le maire pendant l’heure du chardonnay, sinon plus de lait et de cookies (ou, dans ce cas, d’espace urbain, de barricades en béton et de toilettes portatives fournies par la ville pour jouer au révolutionnaire), pour vous.

Les contradictions internes indépassables de l’idéologie intersectionnelle sont vite venues à bout de toute tentative de gouvernance de la CHAZ, pour aboutir à une tragi-comédie orwellienne involontaire. La CHAZ a essayé une structure sociale construite sur une « hiérarchie inversée de l’oppression », où la médaille d’or dépendait de l’ascendance, de la biologie ou de l’auto-identification à un statut sexuel choisi, tandis que les perdants du tribunal de l’histoire pratiquaient des rituels publics d’auto-humiliation de type révolution culturelle ou des confessions de type pénitences de l’Inquisition. La seule chose qui manquait était le consultant d’entreprise à 600 dollars de l’heure pour leur apprendre à gérer leur culpabilité pour les actes commis par leurs ancêtres. Bien sûr, tout cela s’est vite transformé en exigences fondées sur la couleur de peau, avec des « réparations » de 10 dollars de la part de chaque non-Afro-américain à chaque Afro-Américain, avant de s’effondrer via un retour de la ségrégation raciale, avec allocation de ressources en fonction de la race, de la couleur de peau et de l’ascendance. C’était Animal Farm de George Orwell, version justice sociale.

La structure du pouvoir du pays hier connu sous le nom de CHAZ s’est dissipée tout aussi rapidement, car les piliers idéologiques jumelés de l’intersectionnalité et de l’anarchisme, contredits par la loi de la jungle qui s’est imposée de facto et les psychologies développées au sein d’espaces sécurisés, ont empêché toute délégation en matière de gouvernance au sein de la population de la CHAZ. Au lieu de cela, la foule a pris le dessus, avant que ceux qui avaient un pouvoir privé disproportionné ne commencent à dominer.

Alors que la foule régnait, une autre faiblesse des fondateurs de la CHAZ est apparue : il s’agit d’une propension, comme dans 1984, à la censure d’idées et d’individus dissidents. Les foules de la CHAZ ont attaqué des prédicateurs de rue, des agitateurs de drapeaux et des journalistes d’investigation, les évinçant souvent par la force. C’était de la censure par la foule, le premier et plus important censeur de l’histoire de l’humanité, avant qu’elle ne se retourne contre elle-même. Lorsque la culture de la censure consume ses propres membres dans une purge digne d’un règne contemporain de terreur, qui reste-t-il à la fin ?

Lorsque vous considérez votre pays comme un espace sécurisé, c’était inévitable. Lorsqu’enfant, vous ne pouviez pas jouer dehors sauf à quelques occasions encadrées (car la peur du kidnapping, il y a une génération de cela, avait restreint la possibilité de jouer dans la rue), lorsque vous ne pouvez pas parler de vos idées sur un campus universitaire (les espaces sécurisés l’interdisent, quand les orateurs dissidents ne sont pas tout bonnement interdits de parole au nom de la lutte contre les fascistes), et lorsque vous devez vous autocensurer quotidiennement sur votre lieu de travail et sur les réseaux sociaux (de peur d’être banni, défroqué et renvoyé de la place publique numérique), alors vous pouviez prédire que la génération émergente n’allait pas vraiment être bâtie pour des révolutions nécessitant des compétences de guerilla.

Sans aucune délégation d’autorité à quiconque au sein du groupe, et une autorité minée par des fondements raciaux et communautaristes, le pouvoir s’est rapidement déplacé là où il va toujours quand on l’y autorise : vers ceux qui détiennent la force. Des seigneurs de la guerre sont apparus. Les forces de sécurité de la CHAZ dépendaient d’un mouvement enraciné dans l’anarchisme idéologique et comportemental, composé de Millennials et de Zoomers [5], consumé par la haine de la police et la culture de la censure.

Comment un groupe qui déteste la police pourrait-il faire sa police ? Vous savez qui déteste la police et a l’habitude d’exercer la force ? Les criminels. Et ce sont donc les criminels qui ont pris le contrôle. Rapidement, des histoires de viols et de vols ont commencé, un groupe de propriétaires d’entreprises et d’habitants ont porté plainte en détaillant des horreurs, et des jeunes hommes noirs ont été tués. Mais l’injure ultime a été d’embêter la mairesse de Seattle, qui a vu son « Summer of Love » [6] se transformer en New York 1997 relocalisé à Seattle. C’est à ce moment que la police est entrée en scène.

À une époque d’espaces sécurisés, de réseaux sociaux et de générations d’enfants psychologiquement gâtés non entraînés et ignorants de l’histoire, le pays hier connu sous le nom de CHAZ n’était pas la Commune de Paris en 1848. Viva quelle revolución ? La foule voulait voir ses adversaires « guillotinés », à la manière de la Révolution française, mais c’est la CHAZ qui a été guillotinée. Pour ces mouvements qui jouent à faire la révolution, peut-être que CHOP (« Couper, trancher ») était un changement de nom approprié, après tout. L’idéalisme des jeunes twittos a rencontré la guillotine de la réalité de la gouvernance.

Robert Barnes est un avocat américain spécialisé en droit constitutionnel.

Traduction et note d’introduction Entelekheia

Notes de la traduction :

[1] Les médias français ont choisi le masculin pour la CHAZ (« Le CHAZ »). Comme le nom CHAZ se traduit en français par « Zone autonome de Capitol Hill » et que nous ne comprenons pas par quel mystère une zone a pu devenir « un zone » dans leur esprit, nous avons opté pour le féminin.

[2] New York 1997, « Escape From New York » (1981), pour ceux qui ne l’ont pas vu, est un film de John Carpenter dans lequel la ville de New York a été transformée en prison à ciel ouvert sans gardiens, où des gangs criminels font la loi.

[3] A Chicago, dans Grant Park en 1968, une série de protestations contre la guerre du Vietnam avait opposé manifestants et police pendant une semaine. Les manifestants étaient conduits par des figures de proue de la contre-culture américaine, notamment Abie Hoffman et Jerry Rubin, et s’étaient signalés par des propositions farfelues telles que des ateliers destinés à laisser chacun exprimer ses idées, ou encore l’organisation d’un festival musical gratuit pour « apaiser les tensions »…

[4] Les « safe spaces » (espaces sûrs ou sécurisés) sont des zones délimitées, sur les campus universitaires des USA, où des étudiants communautaristes peuvent se retrouver entre eux, sans interférence ou oppression, pour échanger sur leur expérience de marginalisation. Ces initiatives, qui reviennent parfois à de la ségrégation en bonne et due forme, ont drainé un nombre considérable de critiques et de moqueries.

[5] Millennials, génération des personnes nées entre le début des années 80 et la fin des années 90. Zoomers, génération suivante, à partir de 1997 jusque grosso modo 2010.

[6] Le «  Summer of Love » (« L’été de l’amour ») était le nom donné à l’été 1967, qui avait vu l’explosion du mouvement hippie.

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