Une époque qui a grand besoin de héros

Par Vladimir Goldstein
Paru sur Consortium News sous le titre An Age in Need of Heroes


Pour le meilleur ou pour le pire, l’époque romantique a été le dernier âge des héros. Oui, nous pourrions qualifier ces solitaires byroniens d’idéalistes, de misanthropes, de sexistes ou d’adolescents, mais c’étaient néanmoins des héros.

Depuis lors, la littérature n’a produit que des « anti-héros » dans le style de l’homme du souterrain de Dostoïevski : narcissiques, sans assurance, cérébraux, paranoïaques, incapables d’action, etc.

L’une des meilleures descriptions du héros romantique a été celle de Pétchorine, de Mikhail Yuryevich Lermontov, le protagoniste du roman Un héros de notre temps, publié en 1840. Pétchorine est posé et confiant, fort et courageux. Il vit aussi selon ses propres principes.

Les principes en question se sont pas forcément informés par une haute moralité ou les mœurs sociales du temps, mais ce sont les siens, et il essaie de vivre en accord avec eux. La plupart de ces principes remontent à l’époque de la chevalerie. Vous pouvez tuer votre rival, mais au cours d’un duel honnête. Vous pouvez séduire une jeune fille, mais pas parce que vous voulez vous en vanter ou vous en moquer et l’humilier, mais parce que vous en êtes tombé amoureux.

Ce que des auteurs comme Lermontov ont bien ressenti et bien exposé, c’est que l’époque moderne manque de tout cela. Nous avons des gens mesquins, mauvais qui veulent gagner en trichant, non pas en étant les meilleurs dans une compétition loyale. C’est le monde de Tonya Harding, en d’autres termes.

Pétchorine a une formule admirable. Je ne veux pas être un esclave : je ne suis pas né pour cela, et je ne veux pas non plus être un maître – c’est trop malpropre et mesquin.

Ce qui est fascinant à propos du héros byronien, c’est que l’intérêt qu’on lui porte resurgit à des époques où les sociétés font leur examen de conscience. Quand elle regarde autour d’elle et ne voit que des bénis-oui-oui, des d’affairistes, des gens sans honneur ni principes, des gens pour qui gagner est le seul but.

Lorsque les Soviétiques ont été déçus par des apparatchiks mesquins uniquement capables de débiter des slogans vides de sens, ils ont créé un film, Le Soleil blanc du désert, qui comporte en fait deux personnages de type Pétchorine. Lorsque les Russes ont été déçus par l’anarchie post-Perestroïka, ils ont créé un film, Le Frère, qui fait sciemment référence à Lermontov et à son roman. Lermontov reste très présent dans la conscience russe.

Le Western

Les westerns américains sont une forme cinématographique clairement inspirée du héros byronien. Un héros de Western n’écoute que ses principes. Il n’aime ni les chefs de village corrompus et leur mesquinerie, ni les bandits qui veulent torturer, humilier et abuser des autres.

L’une des grandes périodes des Westerns se situe dans les années 1960 et 1970, lorsque la société américaine était déçue d’elle-même à la suite de la guerre du Vietnam et d’autres découvertes de la contre-culture. Le solitaire qui n’obéit qu’à ses propres règles est redevenu un héros.

Un grand réalisateur de westerns, Sam Peckinpah, transpose un héros de ce genre, un dur, dans un soldat de la Wehrmacht qui combat les Russes près de la Crimée dans le film Croix de fer, de 1977. Le sergent Rolf Steiner, le protagoniste, est joué par un acteur occidental bien connu, James Coburn. Il a très peu de principes, mais il est prêt à mourir et à tuer pour eux. Il méprise les officiers de carrière, qui se cachent dans les quartiers généraux et s’attendent ensuite à recevoir des Croix de fer. Il n’a que mépris pour l’idéologie. Il se moque de la rhétorique creuse et ne supporte pas les abus ou les violences inutiles.

Pourquoi alors se bat-il et risque-t-il sa vie tous les jours ? Il ne peut tout simplement pas laisser ses hommes à l’abandon et livrés à la mort. Il restera avec eux, mort ou vif. Mais il attend la même chose d’eux. Quand un de ses hommes viole brutalement une infirmière russe, il le jette aux infirmières survivantes et leur dit qu’il est à elles. Il sauve un garçon russe capturé et le protège d’un officier carriériste prêt à obéir à la lettre à l’ordre de tuer tous les prisonniers.

Dans une autre scène, Steiner méprise et ignore une canaille d’officier qui utilise tous les mensonges et intrigues possibles, ainsi que son nom aristocratique, au service de son avancement et pour terroriser ceux qui ne lui obéissent pas.

Le film est-il anti-guerre ? Bien sûr qu’il l’est. Mais plus précisément, il est anti-establishment. L’establishment est constitué d’institutions qui créent des guerres et autres bourbiers, ce qui exige alors que des personnes intègres, courageuses et nobles comme Steiner gaspillent leurs talents pour sauver des gens assignés au rôle de chair à canon par ledit establishment.

Le Steiner de Peckinpah ou le Pétchorine de Lermontov sont les rivaux et les ennemis que l’on rêverait d’avoir. Ils peuvent vous battre, mais seulement dans une confrontation ouverte, et seulement parce qu’ils sont plus sûrs d’eux, plus intelligents, plus rapides ou mieux entraînés. Jamais par la tromperie, la trahison ou le mensonge, les calomnies ou les dénonciations.

Les années soixante-dix nihilistes ont été suivies d’une euphorie liée à l’effondrement de l’Union soviétique, et d’une nouvelle confiance dans ce qu’on appelle les valeurs occidentales. Les romantiques comme Steiner ou Pétchorine étaient démodés. Il suffisait de suivre les ordres, de gravir les échelons de son entreprise, de voter pour la démocratie et le capitalisme et tout irait bien.

Eh bien, je soupçonne que, puisque la plupart des sociétés finissent par être corrompues et cyniques, il y a toujours un moment où le retour du héros byronien s’impose. Peut-être qu’à notre époque, ils prendront la forme de Thelma et Louise, [*] mais ces héros sont aussi inévitables qu’inimitables. Et ils sont plus nécessaires aujourd’hui que jamais.

Vladimir Golstein, ancien professeur associé à l’université de Yale, dirige le Département d’études slaves de l’université Brown et commente les affaires russes. Il a écrit Lermontov’s Narratives of Heroism, un livre publié par Northwestern University Press (1999).

Traduction Entelekheia
Illustration : Duel au bois de Boulogne en 1874, gravure d’après Godefroy Durand, Harper’s Weekly (Détail) / Wikimedia Commons

[*] Note de la traduction : Ou, en temps de Covid-19, le héros peut prendre la forme de médecins qui s’élèvent contre l’establishment médico-pharmaceutique au nom de leur serment d’Hippocrate, comme Didier Raoult ou Christian Perronne. Qu’on leur donne tort ou raison, nous tenons peut-être là le secret de leur popularité actuelle…

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